Cocksucker Blues | mâchoire refermée les Rolling Stones

qu’est-ce qui a pu tant déplaire aux Stones dans le film de Robert Frank ?


Le 7 juillet 2003, pour le concert des Stones à Bercy (j’aurai la chance, merci Jean-Marie B., d’assister à celui de l’Olympia, je suis même dans le film !), Libération m’avait demandé de parler de Cocksucker Blues, le film de Robert Frank toujours interdit d’écran, mais qui circule depuis bien longtemps dans les circuits pirates.

Je me souviens avoir rédigé cet article dans un hôtel à Fameck, puisque c’était la période où avec Charles Tordjman nous commencions nos repérages pour Daewoo. Les images du film sur l’ordi portable ont été faites à ce moment-là, je n’y touche pas.

Il est temps de rouvrir ce dossier-là : ce qui est bousculé, c’est le discours et c’est l’image. Le décalage son image, les coulisses, les attentes, les corps. C’est ça qui compte, et pas la transgression mise en scène par les Stones pour la caméra de Robert Frank, photographe.

le lien YouTube vient et revient – voici une version intégrale du Cocksucker, évidemment très comprimée, aux dépens de la bande son asynchrone

 

Robert Frank, une mâchoire refermée sur les Rolling Stones...


Les choses interdites ont toujours meilleur goût. N’empêche, on a beau avoir sur son étagère Gimme Shelter (les Maysles, 1970, avec Altamont), et One + One de Godard avec les répétitions et l’invention de Sympathy for the devil (1968, il paraît qu’il en prépare la version DVD, on attend), le film de Robert Frank commandé puis interdit par les Stones en 1972 me paraît bien les passer d’une tête.

Parce que c’est Robert Frank ? Caméra mobile, tout près des visages, bande son toujours décalée, mêlant à la conversation idiote du premier plan ces bruits de salle avant l’entrée du groupe. Ou préférant prolonger le son d’une répétition déjantée, pour s’attarder sur un rien, un objet, une main dans des cheveux. Sans doute. Mais parce que le photographe a eu le génie, plutôt que filmer les Rolling Stones, de filmer d’abord le fantasme qu’on avait d’eux, et que le fantasme ça ne vieillit pas.

On s’en demanderait ce qui ne leur plaît pas, aux Stones d’aujourd’hui, et pourquoi toujours l’interdit : à soixante ans, on peut assumer ces excès si seventies, surtout si on les a soi-même provoqués. Les filles mises à poil dans l’avion, l’injection intraveineuse filmée gros plan et temps réel, après tout les images ont circulé partout et depuis on en a vu d’autres.
Cocksucker blues c’était la légende, tout le monde en parlait, personne n’avait vu. Sur Internet, désormais, le DVD pirate coûte 30 dollars. Même transféré d’une cassette qui aurait mille fois défilé, ou carrément filmé sur un écran, puisqu’on dirait que tout est polarisé ou surex, dans une tonalité bleue qui, justement, fait étonnamment moderne, presque monochrome, encore plus Robert Frank.

Ce qui les choque les Stones, est-ce cette impression de fragilité, de faiblesse ? Pour quelques moments purs scène, avec un Midnight Rambler tout de gestuelle décomposée de Mick au ralenti, on a le triple de temps dans des vestiaires pour basketteurs de province, même pas des loges, des dessous de stades où il s’agit d’attendre trois heures ou plus. Mick Taylor abruti de sommeil récupère sur un banc de ciment. Assis, le dos cassé et le visage dans les mains, Keith peine à l’équilibre et renfonce une clope dans ses dents gâtées (deux ans plus tard il les fera toutes changer), tandis que Jagger, dans un coin avec Ahmet Ertegun, le patron de la maison de disques Atlantic, aligne des chiffres.

Ce serait les aperçus sur la vie privée, qui les gênent ? Frank les photographie à la dure. Il y a cette grande fille noire derrière Keith comme une ombre. Lorsqu’il passe au maquillage, elle vient derrière lui et lui rebrousse les cheveux, un instant le front du fauve se détend, laisse passer un visage de gosse. Plus tard Anita Pallenberg, l’épouse officielle, les a rejoints, baguée et chapeautée elle fait faire à son mari des achats très kitsch dans un tax free d’aéroport. Le mari sourit et laisse faire, il n’y a plus la grande fille noire. Dur aussi pour Mick Jagger, luxe, calme, volupté et Bianca. Dans le grand appartement parisien très clair, un couturier vient essayer une robe sur madame. Dans ce film rempli de groupies consommables, le sein à peine aperçu de Bianca en dit bien plus que tout le reste sur ces gamins qu’on voit crier pour les toucher ou seulement les voir. Frank filme Bianca se préparant les yeux, il lui demande de remonter une boîte à musique de joaillerie où défile La Lettre à Élise ou le genre. Dans la séquence Mick et Bianca, le son aigre de la petite boîte à musique remplace en boucle le gros son Stones : s’est-elle sentie piégée, le veto sur le film a pu en dépendre.

Les Stones, qui ont enfin leur propre maison de disque, doivent encore un titre à Decca. Ils enregistrent ce « blues du suceur de pine », hommage à la pédophilie qui peut passer pour une provocation à l’époque, et serait hors de question aujourd’hui. Une guitare et la voix : Decca évidemment refuse, mais ce sera le générique du film. Il fait chaud en Amérique cet été-là, Keith est torse nu, il joue sur le Steinway qu’on exige dans sa chambre d’hôtel, il improvise un blues, en pro. Et Robert Frank surimpose un plan où il a demandé à Mick de se caresser l’entrejambe, Mick ouvre la braguette, glisse la main, gros plan très long, le piano en off. Ou la scène d’hôtel. Quelque part dans l’Arkansas ? Une fille s’est mise nue sur un des lits de la suite et se caresse le ventre. Le toubib et le trompettiste se mettent à deux pour l’honorer, et Mick Taylor à la recherche d’une cigarette à rouler passe indifférent. Il est deux heures du matin, Keith joue au poker avec les roadies et Bobby Keyes, le petit rouquin saxophoniste dont il a fait son frère parce qu’ils sont nés tous deux le même jour et que Bobby Keyes a joué sur les disques de Buddy Holly. Plus tard ils le renverront, trop d’héroïne, mais il jouera avec eux à Bercy ce soir.

Pour faire plaisir à la caméra, on balance du sixième étage le téléviseur dans la piscine, l’image a fait la gloire clandestine du film, mais elle compte tellement moins que ces instants où Frank est le maître, quand on quitte le vestiaire des sous-sols pour grimper par une rampe de ciment vers la scène, qu’il y a cet instant où on s’arrête, que les cris derrière montent, et que soudain Mick s’élance au petit trop (on l’a vu un peu avant se gargariser en faisant des vocalises) et que Keith, Telecaster vintage en main (sa première tournée avec Telecaster) s’ébouriffe une dernière fois la tignasse. Non plus le Keith renfrogné et mutique de chez Godard, et non plus le Keith stupéfié de la violence d’Altamont, mais, du sein de la dégradation affichée du junkie, cette arrogance neuve de seigneur, et la même énergie considérable s’est élevée d’une taille : c’est lui qui contraint le rythme à cette régression rauque, sur laquelle s’adapte l’impassible Charlie Watts, leur batteur, qui jamais ne se mêle des excès des copains, semble de tout le film ne se passionner que pour cette partie impromptue de billard dans un caboulot noir, sur une route du sud, où personne ne semble savoir – enfin – qu’ils sont les Rolling Stones.

Ce qui reste dans la tête après Cocksucker Blues : cette timidité de gamins à bout de fatigue, dans leurs oripeaux à paillette, comme si la soie devait devenir armure (la belle séquence de Jagger enlevant jean et slip, cette fois ce n’est pas de la triche, pour revêtir nippe à nippe la tenue de scène, écharpes, ceintures, colifichets invisibles et pourtant il n’irait pas au public sans). Et ces sons triturés jamais synchrones, le battement d’un blues tandis que Watts règle la hauteur de son tabouret, puis le jeu dangereux quand il s’agit de montrer l’excès, et qu’on s’y laisse prendre. Même David Seymour, qui cosigne le film avec Robert Frank, et que Frank filme à la fin devenu ahuri de drogue. Une mâchoire s’était refermée sur les Rolling Stones, de luxe ou d’enfer. Et cela, ce bruit de quelque chose qui se referme, sur fond de Midnight Rambler, c’est inusable : on devrait projeter partout ce film, même sans leur consentement.


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1ère mise en ligne 11 janvier 2009 et dernière modification le 25 mai 2012
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