| C'était dans la
bande annonce du film : The Rolling Stones. uncut. uncensored. unsurpassed.
Sous le titre pour nous déjà fétiche : Gimme Shelter.
Et c'est encore les Rolling Stones cet hiver là dans One
+ One : à cause de la chanson enregistrée tout au
long de son travail, et pas parce que le réalisateur s'appelait
Godard, on était trop jeunes.
Et bien plus tard une salle petite et pas très entretenue (bien
sûr depuis disparue), le film alors en permanent chaque jour à
17 h 15, en ce mois d'octobre 1985 ça lui faisait déjà
quinze ans sur les épaules, la copie striée de traits
verticaux par moment déferlant par vagues sur l'image et brouillant
aussi le son, avec comme des saccades. On était trois dans la
salle, chacun dans son coin, on n'avait pas à se parler et on
a dû ressortir comme des clandestins dans la rue toute petite
aussi, à l'époque ces choses-là ça existait
encore, et un film n'est pas lieu clos d'images, mais le rapport qu'on
a entretenu avec elles au moment qu'on les a vues, la couleur du ciel
en sortant et le bruit de la ville.
Je n'ai pas revu Gimme Shelter, donc retrouver en soi dans le
fond du crâne ce qui a échappé à un ensevelissement
comme par ces rayures blanches et ces crachements généralisées
alors sur la mémoire, alors que le pan central du film reste
harponné comme élément qu'on sait décisif
d'une construction de soi-même, sans pour autant qu'en devienne
énonçable cette relation. On fait l'inventaire, il n'est
pas forcément dans l'ordre.
Film donc moins comptant dans le premier instant que la valeur symbolique
accordée à ce dont il traite. L'acte du cinéma
pourtant là, puisqu'il y a eu saisie sur pellicule par caméra,
et accompagnement systématique, deux mois durant, de ce qui était
filmé par les réalisateurs et leur équipe. Il se
trouve seulement qu'une éruption du réel (Altamont, 6
décembre 1969) émerge dans cet acte presque neutre de
prise de vue et y fait trace de ce que le cinéma toujours cherche
ailleurs vainement à rejoindre et symboliquement reproduire (mieux
que ces fractures elles-mêmes ne savent l'imposer au réel
où nous sommes des jouets), ce qu'on est dans son sac de peau
dans les grandes forces du monde, et la serrure par où regarder
ça à toujours à voir avec la main sur l'épaule
qu'on se sait, ce qui du travail de la mort vous a touché près
et quinze ans après on est trois dans un sale empuantie de tabac,
où le film à bout de sa vie défile à heure
fixe sa copie striée de blanc, au son crachant. Comptaient depuis
nos quatorze ans les mots Rolling Stones et la panoplie accessoire qui
les suivait, comme les titres d'album dont nous faisions icônes
(dans la pochette de carton, le disque souple de vinyle et son sillon
si fin, qu'on faisait avant première écoute briller sous
la lampe, et que cela recouvre tant de son). Énoncés même
incompréhensibles, mots de bouche et leur partage I was born
in a crossfire hurricane / And I howled at my Ma in the driving rain
/ Jumping Jack Flash it's a gas projecteurs, rampe, lumière,
amplis, les cinq sur scène et l'étoile maquillée
au premier plan, sa danse et sa bouche, puis Keith le sombre et l'impression
de cette construction d'os prête à tomber, le cortège
des poisons que volontairement on s'inculque (j'avais seize ans) mais
les accords lourds déversés et le pantalon à clous
et la solidité finalement du tout sur les mauvaises dents noires
comme on n'aurait jamais osé y aller voir, le batteur en costume
strict et le bassiste qui ne riait pas, le guitariste remplaçant
(ç'aurait donc pu être nous-mêmes qu'ils aient choisi?)
et sa grande Gibson rouge, voilà le matériau. Ce qui allait
avec, entrées de scènes et ce qu'on joue mine de rien
pour s'échauffer en coulisse, l'intimité des grands s'appliquant
avant le théâtre leur maquillage d'indiens, les avions
d'une ville l'autre et le studio investi où d'une nuit blanche
on fixe l'hymne ensuite partout diffusé (à nous aussi,
avec nos mauvaises guitares, il aurait suffi donc d'une nuit blanche
de plus et d'un bon magnétophone). Mais dès la scène
initiale de concert finie, le film lui-même sur la table de montage,
et eux les Stones de tout près, visionnant : non plus la tête
de vainqueurs mais blafards et la scène rejouée d'Altamont
: un jet d'acide fait trou dans la mémoire vive.
Ils ont en vingt-six, mais en dix ans ont déjà accumulé
chacun vingt vies ordinaires. Les autres, Lennon et son groupe, sont
déjà en train de remiser leur machine. Eux jusqu'ici ont
été les seconds. Brian Jones est mort (un an sépare
One + One, Godard, de Gimme Shelter, Maysles Brothers),
ils ont embauché le remplaçant et sont partis sur les
routes américaines. La musique a changé, les amplis sont
fidèles, ils ont une rage, ou une fatigue, qui extrait d'eux-mêmes,
les types de vingt-six ans, le batteur et le bassiste un peu plus, le
remplaçant un peu moins, une couche à laquelle jamais
ils n'avaient pu prétendre. Là-bas entre deux concerts,
dans une nuit blanche de plus, ils enregistrent ce qu'ils ne sauront
jamais reproduire, vingt-cinq ans durant ensuite recommenceront sans
jamais plus retrouver le filon profond. Et pour cette raison légitimer
l'impression, chaque fois que paraissait un des albums de la suite magique
(Beggar's Banquet, Let it bleed, Get Yer Ya Ya's out, Sticky Fingers,
Exile on Main Street et c'en fut fini des Stones comme de nos seize
ans), qu'ils parlaient pour nous tous, que c'était bien cela
que nous portions en nous profond, que c'était notre hymne, nous
qui avions dix ans de moins et n'avions pas tant vécu (mais savions
qu'eux-mêmes à cet âge étaient encore dans
leur banlieue de Dartford et Keith, qui n'était plus enfant de
choeur, jouant d'une guitare de contreplaqué dans les toilettes
du collège technique, comme nous faisions).
Et reste incompréhensible ce que le petit homme à cravate
et cheveu rare en pleine suite magique vint là faire à
Londres au studio (Olympic) où les monstres, les vingt-six ans
et la beauté arrogante des vainqueurs, sur les guitares acoustiques
Gibson encore plus inaccessibles, semblaient s'amuser (comme nous au
samedi soir on le faisait) en tapant sur des tambours et plaquant trois
accords. Et cela commence comme une danse, pas méchante. Mais
Godard, qui nous apprend la forme répétitive, les fait
reprendre. Et eux, les gandins, fiers d'être sur le film du maître,
s'y collent : est-ce que jamais Sympathy for the Devil (sous-titre
du film de Godard) aurait été cet étendard pour
dix ans si le petit homme à cravate et cheveux rares n'avait
pas été poster ses machines à un pas des monstres
sur leurs tabourets, de la bouche en cul-de-poule de l'étoile
et de Keith s'appropriant la guitare basse voulant prouver que l'excès
volontaire des poisons ne rejoignait pas le coeur dansant de l'homme
s'il est homme de musique.
C'est l'année même de la sortie du film, et dans l'écho
d'Altamont, ce nuage noir sur eux les Stones et qui nous accrochaient
d'autant plus fort à ces musiques que Poitiers restait calme,
qu'un mercredi après-midi, internes en permission du lycée
on avait dû se retrouver sur les fauteuils de peluche rouge (il
y avait deux cinémas à Poitiers, mais ceux-là,
les films de la marge, c'était dans le plus petit, un peu à
l'écart du centre, avec encore un balcon où de préférence
nous allions), venant là pour les Stones et pris d'un coup par
la machine Godard, interviewes, images de rues (cette matière
dans les films de Godard qui s'évanouit après eux, mais
laisse autour de ce qui reste telle netteté que l'inter-relation
y survit quand même - le nom même du petit homme à
cravate qu'on apprenait par eux, les Stones, qui l'authentifiaient),
cela que nous supposions bien du vaste monde et de ses grandes villes
loin de Poitiers, et puis le retour chaque séquence à
eux sur leurs tabourets, la musique qu'on reconnaissait mais chaque
fois différée, devenant l'hymne, l'étoile coiffant
enfin son casque pour venir en duo avec Keith (deux bouches avançant
ensemble sur la grille noire du micro de studio) plaquer la dernière
couche hypnotique de vocaux. Et Brian Jones s'éteint, à
bout de tout, de musique même, absent au réel dans le film
même qui épouse ce réel : le contraire exactement
de la fabrication de cinéma.
Et le mystère reste de ces épousailles, quand elles adviennent.
Que le cinéma n'est pas un art pur. Qu'entretenant volontairement
pour sa fiction l'illusion de réel, la part en lui est faite
au réel pris vif, et que le geste même de l'aspirer dans
la machine d'art le décale et nous apprend à lire en nous
ce qui n'est pas la représentation à chaque instant reconstruite
par le monde en nous-mêmes, mais quelque chose plus loin et brut,
qui est là où on perçoit, et là où
ce qui se perçoit se mêle d'où et comment on se
comporte. Qu'on résiste en se comportant à nos propres
décisions d'interprétation du réel. Et le petit
homme à cravate et cheveu rare a compté pour mettre cela
tout nu sur la toile. Depuis la première apparition sur le buffet
familial d'un poste de télévision et ce qui s'y montrait
aux repas entre les speakerines, la frontière n'est pas saisissable
entre document et fiction lorsqu'il s'agit de ce que la fiction même
joue et creuse de l'inconscient et d'un fond archaïque du mental
où c'est le monde même comme on le tient à main
nue, comme on le rassemble dans sa paume et que c'est soi-même
qu'on lit à rebours : dans Gimme Shelter le cri, ce qu'on ne
saurait en soi-même produire ni extorquer que devant la mort vue.
Le cri d'une femme qui voit un homme s'abattre et mourir.
Bruit de pales d'un hélicoptère. Table de montage et les
types de vingt-six ans cette fois pour ce qu'ils sont : pas eu le temps
de grandir, petits, maigres et fragiles, surtout : ne comprenant pas.
Cigarettes nerveusement tirées. Sur l'autoroute c'est la nuit.
Filmé à ras du sol, la perspective. L'aube. Centaines
de silhouettes sales, des duvets sur l'épaule. Hélicoptère.
Sur la table de montage, l'autre scène défile : la musique
est cahoteuse, les groupes devant sont serrés, il y a de dos
les gros types à blouson et puis un mouvement comme un creux
les aspirant tous, le couteau et enfin le cri. L'interview plus tard
de Charlie Watts (Charles Robert Watts) mais qu'il ne sait rien dire,
l'homme du rythme est dans sa tête assourdi, il n'a rien à
dire qu'aller de concert à concert et jouer, ce qui s'est passé
à Altamont le déborde, reste ce cri.
Charles Robert (Charlie) Watts dans le film de Godard, la répétition
hypnotique d'un battement sur de minuscules tabla et la même manière
d'attendre assis par terre, la vie de musicien c'est d'attendre, le
cortège qui revient des images de rue, de l'interview d'un Noir,
la manière d'occuper tout l'espace rectangulaire sans qu'une
fiction l'unifie, mais tout près du sentiment même qu'on
a de vivre et l'art d'y ramener aussi, sur le même plan rectangulaire,
le plus symbolique, l'ombre heurtée de Keith le maigre sous casque
maintenant sur la Les Paul électrique noire, l'autre, le blond,
bouffi de l'alcool et des drogues, a 26 ans aussi et prêt à
mourir : sous la frange la musique s'est retirée, plus rien qu'un
battement de maracas et l'insistance de la machine à filmer sur
l'hommeen cessation d'être : est-ce que lui, Godard, le savait,
que se passe-t-il dans la tête de celui qui filme, jaloux des
cheveux longs, de la danse dans le pantalon et d'être dieu dans
le siècle, s'en venger par la proche mort vue sur le visage bouffi
d'alcool et de dope du dieu même?
Que les Maysles, qui n'ont plus fait parler d'eux depuis, participèrent
du cinéma dans son histoire dans la fraction de seconde qu'il
fallut pour retourner la caméra de l'étoile, sa bouche
maquillée touchant le micro, des costauds saouls en blouson lorsqu'il
se mettent à cinq sur le type qui se renverse (qu'il reste juste
le nom San José écrit en gros au dos du blouson de cuir
de celui qui cogne), qu'un couteau émerge en haut de l'image
et qu'on voit le bras descendre, ou qu'eux-mêmes derrière
leur machine participaient du même effroi, tournèrent leur
appareil pour avoir peur pour leur peau? Le film ensuite n'est plus
rien que la même scène passée et repassée
aux cinq Stones qui ne disent rien, n'ont pas un mot à dire.
Il y a le cri, il vient en travers de la musique comme si elle-même
portait la déchirure qui l'annule, la litanie reprend ensuite
: avocats, organisateurs de spectacles, et retour à la nuit blanche
dans le studio de Muscle Schoals, trois nuits avant le couteau, qu'ils
ont vingt-six ans et sont fragiles cut foules dans le matin de décembre
rampant vers l'autoroute abandonnée cut débarqués
de l'hélicoptère, transbahutés dans la caravane
cut frêles silhouettes (ils sont petits ils sont maigres) courant
vers la scène cut lui, l'étoile, bouche en cul-de-poule,
les yeux dilatés des excitants à l'époque d'usage
welcome for the breakfast show Keith attaquant sur cinq cordes (et non
six) le riff en accords ouverts et puis le bruit infernal et les cannes
de billard les blousons lui l'étoile encore hey stop it people
sisters brothers and sisters comme on now just cool out keep sit down
let's just relax we can keep together sit down aw'right l'étoile
perdue ou effrayée ça se voit dans ses yeux malgré
la charge de toxiques avalée qui vous met à côté
des sensations ordinaires, tandis que le remplaçant ébauche
un air presque de supermarché, que Keith s'énerve (le
seul, lui le futur multimilliardaire, à oser s'en prendre physiquement
aux gros bras que l'Amérique réavalera dès le lendemain
dans la masse de ses destins anonymes tuer un type parce qu'il touche
à votre moto et la voix de l'assassin au téléphone,
s'expliquant) et que Charlie Watts lance les roulements du morceau étendard,
que la mort dans Gimme Shelter se fait par l'hypnose due à la
machine filmique de Godard, le morceau hypnotique fabriqué prise
après prise one plus one dans la foulée des manifestations
de mai à Paris, le morceau qui n'aurait pas existé si
le petit homme à cravate n'avait pas forcé les dieux de
vingt-six ans à faire mieux qu'ils n'avaient jamais fait, simplement
parce qu'on les regardait et voilà l'hypnose maintenant sur scène
et encore des caméras et qu'il y a mort d'homme : le lien fait
du couteau et du petit homme, un an avant, posté face aux tabourets,
ne manquant rien des corps, obscénité de ce film habillé
où c'est leurs corps de jeunes types, les maigreurs aux poignets,
les yeux après l'insomnie, les cuisses sur la chaise, l'étirement
d'une bouche, les cigarettes qu'on allume et la peau sous la chemise,
la misère que c'est de faire tant avec trois accords pour extorquer
de soi-même le fond de la danse.
Question de la réalité dans le film quand il prétend
d'entrée à ne la pas outrepasser, mais que dans les deux
cas la mort décide à leur place et fait de nous des voyeurs
déplacés, nous met en attente de ce qui ne se produira
plus jamais quoi que ce soit qu'ensuite on regarde, comprendre à
seize ans qu'il y a plus grave, par ces ombres qui traversent, que le
hasard pour soi-même peut jouer cela par le plus humble et maladroit
des films, Gimme Shelter, chose filmée plus que film et qu'un
autre, qui à cause de sa cravate et de sa calvitie ne participait
pas de ce symbole, parce qu'il avait filmé si près les
monstres, nous avait forcé au contraire de venir face au mot
cinéma lui-même, mystère d'un mariage fait, le temps
même qu'on est dans le lieu du simulacre, la salle de Poitiers
pour les internes du lycée au mercredi après-midi, de
la réalité et de l'illusion, mais que ce cri dans un film
ou la destruction, l'inaudible guitare de Brian Jones qui va mourir
dans l'autre ramènent au plus ancien des rituels né de
la danse devant le feu, la loi de la vieille tragédie qui rapporte
tout du spectacle à la mort devant nous (même les Rolling
Stones sont de Dartford près de Londres et de leurs seize à
leur vingt-six ans n'ont fait que jouer nuit après nuit trois
accords sur les battement précis de Watts Charles Robert).
Meredith Hunter tué au couteau, deux types écrasés
(par une Plymouth, on sait, mais pas leurs noms), une autre la nuque
brisée par les cannes de billard des Hell's Angels, un enfin
noyé dans un canal d'irrigation proche, dans la caméra
l'abrutissement des toxiques qu'on s'injecte Altamont speedway free
concert les frères Maysles, au bout de leur documentaire sur
la tournée, y feront basculer leur film : cet obèse nu
qui s'arrose, San Francisco 6 décembre 69 et Keith Richards à
Muscle Schoals sur les consoles de mixage en pantalon à fleurs
buvant son whisky au goulot I always drank hard et comprendre que telle
fut notre chance mais quoi là-dedans qui l'explique, ni l'obèse
nu qui s'arrose ni les silhouettes dans l'aube qui déboulent
par milliers, duvet sur l'épaule, ni l'hélicoptère
et les cinq silhouettes maigres qui courent vers la caravane ni la fille
nue hissée à boutde bras sur la foule ni les cannes de
billard tenues par le petit bout pour cogner sur des crânes, ni
les projecteurs quand s'ouvre le film sur le concert de prestige au
Madison Square's ni.
Alors couper, travailler à rebours sur soi-même, ce qui
fait que de l'histoire gigantesque en soi-même des images strates
sur strates déposées, avec les grands rires et les pleurs,
et la théâtralité pure des grands rituels, toute
la litanie des noms qu'on pourrait dire et qu'on a sous chaque mot qu'on
trace s'il est lié à une image dans la boîte d'os
qu'on se promène sur les épaules, c'est à deux
morceaux de pellicule avalés depuis longtemps dans la masse morte
et anonyme de l'histoire des films (à n'importe quelle histoire
qu'on en appelle, la masse morte d'abord commanderait), petit homme
à cravate ou pas, Rolling Stones ou pas il y a autre chose à
comprendre pour sa propre mémoire, qui tient peut-être
par exemple à l'âge qu'on a pour voir, que ce qu'on voit
à seize ans est un définitif viatique et tant pis ce sur
quoi c'est tombé, ou qui immédiatement a fait racine dans
autre chose qu'ensuite on cherche et on cherche et qui ne revient plus,
que le monde s'inscrive tel quel dans sa peau mouvante et par où
il nous prend, les Stones en répétition puis les Stones
devant le cri et que plus rien n'est fiction, alors même qu'on
est dans la représentation et que c'est soi-même qu'on
projette là-haut sur la toile, Godard et Maysles c'est le cinéma
en train de se fabriquer qu'on nous montre, les machines et les prises,
la table de mixage et les rushes, et que ce qu'on filme n'est pas séparé
de l'implacable continuité du réel.
Et variation sur ce qu'on en a tiré pour soi (puisqu'on continue
d'aller voir les films du petit homme à cravate), ou ce chemin
qu'on n'en finit pas de défaire sur pourquoi on en est là
et que ce qu'il nous est donné de faire, ce à quoi il
nous est donné d'obéir, se donne de cette façon
et pas d'une autre. Et parallèle, ce fait mineur, même,
qu'on puisse inscrire le temps, celui qui est juste devant soi, en portant
cravate plutôt qu'afficher la symbolique même de la résistance,
musiques fortes et cheveux sur les oreilles. La fiction a disparu, mais
ses outils sont au travail : on est en fiction, parce qu'elle dissout
sa propre illusion et c'est cela le cinéma, fascinante illusion
qu'on a de connaître quand c'est par pans d'images que le monde
nous est livré pour nous qui un jour, l'enfance mi faite, avons
vu débarquer sur nos buffets de village (quand une fois l'an
on allait voir Connaissance du Monde et les voyages des Mahuzier) le
gros hublot gris des guerres humaines et tout ensuite jaugé à
cette aune et le virage alors définitif quand l'acte même
de faire film, mettre sur pellicule, tombait dans le trou : se braquant
sur ce qui, dans le réel même, était son coeur symbolique
(au moins pour nous qui avion seize ans et décidions de laisser,
dans nos villages, les cheveux venir sur les oreilles) et sa représentation
renouant avec les plus anciens rituels de sacrifice (tout près
de Meredith Hunter assassiné ceux qui au bord de la scène
venaient braquer leurs yeux sur les doigts des guitaristes, la paluche
maigre du revêche Keith Richards notre saint patron, pour apprendre).
Et tant pis pour elle, la mort, qui venait coller là doublement
la figure bouffie de Jones qui ne faisait plus de musique, perdu dans
un monde qui ne parlait plus à personne, ou celle du jeune type
qui jusqu'ici n'avait pas d'histoire, et qui prit un coup de couteau
ça aurait pu être un autre à sa place, eux aussi,
les cinq mecs de vingt-six ans, le hasard sur leur vie avait été
une pichenette de doigt qui vous lance, on vient se mettre là-devant
et tant pis pour où ça vous mène, et voilà
deux films qui s'occupaient pour une fois de cette pichenette même,
l'inconnu qui y préside plutôt qu'à s'occuper de
ce qui se passe sous les têtes tourmentées. Désordre
qui était ce que nous voulions pour avancer dans les représentations
pré-construites qui ne nous convenaient pas et s'en aller loin
des villages, et que toute symbolique est traversée de cet écran
pour trouver la force à se comporter en avant de sa propre raison
sur le mot shelter, quelque chose comme désordre: Oh a storm
is threat'ning my very life today / If I don't get some shelter I gonna
fade away / Gimme shelter...
Dans le tout petit espace qui, à vingt ans de distance, sépare
les deux films, Maysles et Godard, où la même chanson fait
cadre à l'extinction vue du blond Brian Jones (3 juillet) et
à l'assassinat de Meredith Hunter (6 décembre), dans ce
même créneau étroit qu'à seize ans on porte
plus radicalement en avant de soi où réel et symbole s'interpénètrent,
le 21 juillet 1969 on a marché sur la lune et c'était
aussi du cinéma.
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