contribution auteur | Claire Le Goff

hiver 2018, recherches sur la nouvelle

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Mini bio et liens à compléter.

Propositions 1 _ 2 _ 3 _ 4 _ 5 _ 6 _ 7 _ 8 _ 9 _ 10

proposition n° 7

Les lits sont-ils faits, les machines lancées, y a-t-il de la poussière dans les coins, de la vaisselle dans l’évier, des traces sur les vitres, des factures à payer ? Ai-je terminé mon travail, celui qui rémunère ? Ai-je le temps d’écrire ? Ai-je le droit d’écrire ? Est-ce bien légitime ? Pour qui je le fais, pour moi, pour quoi ? Quelle est cette chose impudique de vouloir se dire, de vouloir qu’on nous lise ? De vouloir faire passer la vie de l’intime à l’universel ? Se pose-t-on toutes et tous les mêmes questions ? A-t-on toutes et tous autant de peine à braver les obligations pour s’autoriser à mettre l’écriture au premier plan, au premier rang, bien sage dans la classe de tout ce qu’il y a à faire dans la vie ? Ces interrogations sont-elles des échappatoires pour éviter d’écrire, parce que ce n’est pas nécessaire, impérieux, malgré le trouble, la frustration, la rage quand je ne m’y mets pas ? Des questions, donc, au préalable. Puis je m’installe à ma table, dans ma chambre d’écriture, ici, où je suis maintenant, au fond du fond de la maison, dans un petit bureau sans porte, un recoin où les enfants me dérangent parfois, alors je dis qu’il me faudrait une porte. La table d’écriture est en bois, avec des casiers face à moi, comme dans les bureaux de poste d’autrefois, des casiers avec un bazar de papiers qu’il faudrait que je range, que je trie, que je classe, que je jette, mais si je fais cela – et le reste – quand est-ce que j’écris ? Aujourd’hui est un jour de silence et de pleine solitude. Je bois du thé et du café, de la soupe à la tomate, je ne m’arrête pas pour déjeuner, je croque du chocolat avec mon café, je bois du thé et du café : sans cesse. Ce sont les vases communicants : se délester d’un poids et faire la balance en ingurgitant. Remplir un vide en soi, un gouffre laissé par les mots échappés, compenser ce que l’on a mis au dehors, combler de nouveau l’espace libéré. Derrière moi, et à ma gauche, il y a des bibliothèques en bois et mes livres et une bougie qui parfume délicatement. J’écris à l’ordinateur. Il est simple, noir, sans fioriture, assez neuf mais déjà cassé, tombé par terre un jour : rien de grave. Je ne peux plus le refermer, alors il reste ouvert, comme en accueil, toujours prêt à servir en quelque sorte : c’était peut-être le sens de sa chute. Au temps des ateliers parisiens, dans le 5ème arrondissement, j’aimais écrire sur du papier, dans un cahier, avec un stylo-feutre à bille Ball Pentel, puis reprendre à la maison, passer du papier à l’ordinateur, modifier, ajouter ou effacer, voir les mots s’imprimer sur l’écran, comme dans un livre déjà : forme de publication symbolique. J’écris encore dans un carnet parfois, rarement, quand je suis en villégiature, ou dans mon lit le soir au moment du coucher, si cela s’impose. L’écriture va avec le temps. Je rêve de temps, de plages de temps, telles les plages de sable où je vis à présent. Cherche plages blanches pour pages à noircir. Cela va avec la propreté, avec le fait de ranger, tout bien mettre dans les cases, mettre de l’ordre. Je voudrais du temps, du blanc, de la propreté. Mais si je ne vole pas le temps – même gris, même dans la saleté – alors je n’écris pas.

proposition n° 6

Elle reste assise, attablée, longtemps dans le café, à ne pas pouvoir se lever, se détacher, sortir. Sur la table de marbre blanc, une tasse qu’elle déplace avec précaution, regard baissé. En face, une chaise en bois, vacante. Sous une fenêtre, à sa droite, un radiateur pour réchauffer, et dans son dos, sur l’étagère, un bouquet de roses qu’elle ne voit pas. Le beau visage est pâle sous le chapeau moutarde. Elle porte une veste de velours vert aux manches larges. Elle a gardé l’habitude de porter du vert, elle y pense à chaque fois qu’elle porte du vert, elle pense aux yeux verts sous la chevelure épaisse. Au fin fond du café, devant la grande baie vitrée où se reflètent quelques néons lumineux dans la nuit noire, elle attend. Belle dans sa solitude, elle attend. Elle ne sait pas ce qu’elle attend. Ne sait plus. Le regard cherche la sortie, il faudrait trouver l’énergie de partir, affronter de nouveau le dehors, le froid, la rue, la marche, et reprendre le train puisqu’ici, il n’y a rien. En face, la tapisserie gaufrée offre des creux, des bosses et des dentelles, profondeurs et aspérités dans lesquelles elle se promène, et c’est comme un voyage. Parfois il y a une tache, au détour d’un motif, des taches éparses à la surface, et qui se multiplient, qui font comme un motif. Elle pense qu’ils pourraient nettoyer, et puis que c’est trop tard certainement : elle pense que c’est l’usure, c’est le temps. Elle ne voit plus que cela à présent, la constellation de taches sur le papier gaufré, des marques jaunies, comme sur les cartes postales où le temps a passé, qui ne reviendra pas. Dans le mur, il faudrait planter des clous pour accrocher des miroirs, encore que les miroirs… si c’est pour qu’on se voie, elle ne veut plus se voir… ou des tableaux peut-être, un paysage, une plage, avec deux garçons sur la plage, un grand brun et un petit blond, un grand garçon brun aux yeux verts et un autre plus jeune, comme un petit frère, et tandis que le petit rejoindrait sa mère, baignée de soleil sous un grand chapeau blanc, le plus grand avancerait vers elle, assise là dans le café, avancerait jusqu’au bord, tout près du cadre, et la regarderait. Mais il n’y a pas de clou, pas de tableau : dans les creux et les bosses du papier gaufré, il n’y a que des taches qui s’obstinent et persistent et prennent toute la place.

proposition n° 5

Ça va vous rendre folle à la longue cette histoire. Enfin quoi, c’est des fantômes tout ça, on est trop vieilles pour ces choses-là, traîner comme ça à la recherche de quoi, y a plus rien ici, y a que le temps qui passe, qui a passé, hop, effacé. La femme attablée ne répond pas, elle agite les mains autour du café chaud et hausse les sourcils – Je suis venue pour voir, et pour marcher, me souvenir. L’autre essuie les tasses derrière le comptoir et balance la tête en avant, en arrière, puis de gauche à droite et de droite à gauche : Vous êtes sur ses traces, c’est ça la vérité, c’est comme mener une enquête, comme ils font le soir à la télé, dans mes feuilletons – j’aime bien ça moi m’allonger sur le canapé le soir après la journée, le boulot, le dîner – vous faites votre inspectrice, vous farfouinez, vous cherchez des indices, mais si ça se trouve il est mort en plus, il est mort et vous le savez même pas qu’il est mort, qu’il est crevé si ça se trouve. La femme attablée vient de répandre le café sur la toile cirée. – Il est mort ? Il est mort, c’est ça que vous dites, vous savez quelque chose ? L’autre éclate de rire. Mais non, mais j’en sais rien, moi, je disais ça comme ça, c’est pour vous aider, nan mais tu entends ça, Paulo ? Ecoute voir, j’ai une histoire… La dame, là, elle cherche un garçon d’ici, d’avant, un certain G., si ça te dit quelque chose ? L’homme Paulo fait une moue d’un air désabusé. Vous voyez bien que ça dit rien à personne. Ça dit plus rien à personne votre histoire. Dis-moi un peu, Paulo. Si je partais, si je décidais de partir, comme ça, de m’en aller, loin pour jamais revenir, tu viendrais me chercher, toi, trente ans plus tard ? Tu ferais tous ces kilomètres, toi, à traverser la mer, pour voir à voir à me retrouver ?... Mais Paulo est déjà reparti dans la salle à côté pour servir des bières et taper le carton. Non, non, ça n’a pas de sens, c’est des idées je ne sais pas, moi… des idées de poète tout ça, reprend l’autre en pliant les torchons, vous pourriez être sa mère en plus à ce pauvre garçon, s’il avait trente ans de moins à l’époque, et bientôt sa grand-mère si ça continue, à tel point que s’il passait par là avec ses trente ans de plus, sa face alourdie, le ventre rebondi et le début de calvitie – tiens je fais des rimes, moi aussi je suis poète dans mon genre si ça se trouve – pour sûr que vous ne pourriez même pas le reconnaître. La femme attablée regarde par le carreau pour suivre des yeux un jeune homme qui fait le tour de l’église à mobylette, histoire d’épater la galerie, la fille de la boucherie, qui est jolie avec ses boucles. Si ça se trouve il est mort à mobylette le lendemain du dernier jour où vous l’avez vu la dernière fois, et vous l’avez même pas su. Et c’est toute une vie à chercher un fantôme, c’est ça que je veux vous dire. La femme attablée insiste, parle un peu plus fort, comme si elle voulait comprendre. – Il est mort vous croyez qu’il est mort vous avez entendu parler de quelque chose ? – Mais non ! J’ai dit que non. Je dis juste que c’est du passé, qu’on a plus l’âge d’aller au bal, que c’est des histoires de jeunesse et qu’il faut vous décoller ça de la tête. L’autre tremble autour de la tasse, elle a honte, elle est désolée, elle sait bien qu’elle est ridicule, elle aurait envie de se laisser aller, de verser des larmes dans la tasse de café, avant de s’y noyer. – C’est compliqué, vous savez, les pensées. Qu’est-ce qu’on fait contre les pensées ? Et la peine, quoi contre la peine ? C’est comme si j’étais là, et que ma vie était là – et ce disant, elle fait comme deux lignes avec ses mains, deux lignes parallèles qui traceraient deux chemins.

proposition n° 4

Ça s’appelle G. Petite ville des Yvelines, 78. C’est joli, G. C’est soigné. Il y a la place du village avec sa boucherie, sa boulangerie, sa pharmacie, le primeur, et l’Eglise Saint-Victor, où l’on marie, baptise, communie, enterre. En face, le bistrot portugais où les hommes du quartier se retrouvent pour le café, avant de rejoindre le terrain de boules, derrière le parking. Quand on reprend la route, c’est le Monument aux Morts puis la petite école puis les terrains de tennis. Plus loin vers la droite, le gymnase, le stade, la piscine. Ça fait comme une ronde. Quand on a fait le tour, il reste un grand bâtiment en face du petit bois, avec sa grille blanche comme une gueule qui engloutit : le Collège Paul Eluard à la façade orange. Sur les murs douteux et graffités du préau, d’épaisses lettres de peinture blanche sur fond bleu, pour un message d’accueil, d’amour, de liberté : J’écris ton nom.

Au collège de G., il y a un garçon dont le prénom commence aussi par un G. Ce n’est pas fait exprès. C’est comme ça. On ne peut que constater. G. a de grandes jambes, de grands bras, une grande bouche et de grandes dents dont les deux de devant ne se touchent pas, se laissent de la place. G. a des fossettes quand il sourit, et les yeux verts sous les sourcils et le front volontaires, sous les cheveux bruns épais. C’est ce que voit d’emblée la fille dans l’encadrement de la porte, la fille qui le regarde – même âge, même classe. A ce moment-là, le garçon dont le prénom commence par un G. est très jeune. Il est tout jeune à ce moment-là. Il a onze ans la première fois. Onze et demi : il est né en janvier. Onze ans et demi : c’est si petit, la première fois qu’elle le voit. C’est la rentrée des classes, premier jour en sixième et elle est en retard, à cause de sa mère qui peine à se réveiller, qui, le cheveu hirsute, boit un café, avant de s’engouffrer dans la voiture en robe de chambre et chaussons fourrés – une fois au collège, il faut se cacher derrière les troènes pour qu’on ne les voie pas, car s’il prenait à quelqu’un l’envie de s’approcher pour saluer, il faudrait bien ouvrir la vitre pour dire bonjour et discuter, sortir de la voiture peut-être, en robe de chambre et chaussons fourrés – alors elles se planquent, comme en cavale au petit matin, et plus tard ça les fera rire – mais pas le premier jour : le premier jour, ce n’est pas drôle. La fille n’ose pas entrer dans la salle de classe, attend qu’on l’accueille d’un regard, et dans le même temps regarde à son tour, fait le tour des têtes, les connues, les nouvelles, dans un balaiement flou, quand soudain une tête apparaît précisément, la sienne, de tête, sa tête à lui avec ses yeux verts et son sourire à fossettes, lui qui se balance sur sa chaise contre le mur du fond. Le professeur fait l’appel. G. répond à son prénom – un prénom assez joli d’un prince d’Italie, ce qu’elle découvrira plus tard. Pour le moment, c’est tout ce qu’elle sait : dans la classe, il y a un garçon qui s’appelle G. Il a onze ans. Il se balance sur sa chaise contre le mur du fond.

Des histoires comme ça, des caisses et des caisses, probable, dans les classes des collèges et des lycées de France et de Navarre et même de G., Yvelines, 78, non loin de Versailles. C’est là que j’ai grandi, dans un petit village au creux de G., un petit village qui s’appelle B., un hameau comme on dit. Vous descendez, vous remontez : ruelles charmantes, maisons en meulière, jardins fleuris, pas de commerce et peu de bruit, des enfants à vélo, tout autour un petit bois avec des lapins blancs et des champs de violettes. C’est pour ça que je parle de ça, probable, comme des choses que j’ai vécues, connues. Je peux bien le dire : je suis la fille dans l’encadrement de la porte et je regarde, avec impossibilité d’avancer ou de reculer, de franchir la ligne. C’est ça que je suis, et que je suis restée : une fille dans un encadrement de porte. De là, je regarde, je vois toutes les têtes. Je les vois alors et je les revois encore. Je ne les ai pas oubliées. Surtout celle-ci que je n’ai pas oubliée, encore moins que les autres. C’est comme ça. Il y a des choses, des têtes, des noms qu’on n’oublie pas.

On aimerait parfois. Les oublier, les choses, ou qu’elles nous oublient. Les faire sortir. Si c’était ça, écrire ? Faire sortir de soi des choses qui prennent trop de place, pas pour les perdre, mais pour les mettre quelque part, dans des boîtes, des tiroirs, pour qu’elles dorment, nous laissent dormir. Si c’était ça, les pages seraient là qu’on pourrait venir relire de temps à autre, quand on choisirait, quand on serait prêt. C’est pour ça que j’écris sur G. et sur G., ville et garçon dont je ne peux plus prononcer le nom : pour ne plus m’arracher la bouche, pour ne plus me brûler au contact des mots parlés. Ecrire pour hurler les mots dans la page, comme un écrin pour le cri.

proposition n° 3

Quatre légendes nous racontent l’histoire d’elle et de lui, de lui et d’elle, d’eux enfin qui ne furent jamais deux, qui toujours ne restèrent qu’un – mais on ne le sait pas tout à fait vraiment, dans le fond.

Selon la première, ils s’étaient connus, reconnus, aimés, séparés, aimés encore ou presque (une tentative) puis perdus de vue dans le tourbillon de la vie. Définitivement ? Nous ne sommes pas en mesure de le dire. Se retrouveront-ils ? Nul ne sait encore. La légende s’inscrit dans le passé, tandis que nous évoluons au présent, si bien que l’avenir nous est insaisissable, tant que nous n’avançons pas dans le temps. Ainsi, il faut attendre d’entendre ce que l’histoire racontera de leur histoire, bien plus tard – la vie est longue.

Selon la deuxième, elle l’avait vu sans qu’il ne la voie, lui le regard ailleurs, riant de ses grandes dents, dont les deux de devant ne se touchaient pas, se laissaient la place, riant la tête en l’air, projetée en arrière, si bien qu’en effet, non, il ne pouvait la voir en face, tant sa tête toujours projetée en arrière, tant il riait, ne se tournait pas vers devant, pas vers elle en tous cas – et ses yeux, comme deux papillons mordorés, jetaient des regards éphémères qui jamais ne se posaient – pas sur elle en tout cas.
Selon la troisième, il l’avait vu sans qu’elle ne le voie, et cela semble plus improbable, pourtant on la raconte, celle-là, cette légende selon laquelle elle ne l’avait pas vu, car c’était son grand truc, à elle, de ne pas voir quand on la voyait, de ne pas voir qu’on la voyait, ou de faire semblant, et à la regarder on voyait bien qu’elle ne voyait pas, qu’elle était ailleurs à son tour, dans un rond de lune, telle Pierrot et sa larme coulée, tant elle avait peur qu’on la regarde -– une peur triste.

Selon la quatrième, ils étaient passés sans se voir jamais ni l’un ni l’autre, lui le regard vers le ciel, elle vers le bas, la terre ferme où les papillons ne volent pas – ou peut-être ne s’étaient-ils jamais croisés : elle avait pris cette rue-ci et lui celle-là, ou lui tout au sud, tandis qu’elle au nord – ou peut-être qu’ils se sont trouvés trop près l’un de l’autre, on le dit aussi, tellement proches qu’il leur a manqué la perspective, la distance nécessaire pour se laisser le temps d’avancer l’un vers l’autre, une respiration commune pour se reconnaître, un souffle pour que naisse une chose – quelle dureté vraiment, la vie –- l’inexplicable roc.

proposition n° 2

ses emplettes pour Noël d’un pas leste, un cadeau pour chacun de ses invités, dix petits carnets noirs pour prises de notes et bouts de textes, citations, souvenirs. Elle sentit un peu de fatigue et pensa qu’il serait bon de s’asseoir quelque part pour boire un verre, alors entra dans le premier hôtel, grand hall blanc, au centre duquel on avait placé de confortables canapés de cuir noir qui formaient un cercle où l’on pouvait se lover en un chœur d’hommes et de femmes, pour deviser, lire, écrire – ou attendre que quelqu’un veuille bien venir nous prendre. Elle s’était installée là pour un apéritif avant le retour au bercail et les préparatifs de la fête, tête légère et pas feutré. Elle songea à son dîner, saumon fumé, gigot au four, pommes de terre et marrons chauds, autour de la grande table dressée, et Gérard et Monique (elle l’appelait ainsi, c’était un jeu entre elles, un peu pour rire, une forme de discrétion, d’anonymat -– Monique et Marguerite) se joindraient ce soir -– c’était si rare – et nous parlerions musique, cinéma, littérature, écriture et chanson, et il y aurait de quoi, au terme de la rencontre, noircir les pages des petits carnets qui, bientôt empaquetés, seraient déposés au pied du sapin de lumière. Soudain le maître d’hôtel vint la sortir de sa rêverie en se penchant vers elle – pardonnez-moi, madame, il y a quelqu’un pour vous –- puis il lui indiqua le téléphone sur le grand comptoir laqué noir au centre du hall, derrière lequel une jeune femme au chignon bas, tailleur noir, chemisier blanc, foulard rayé blanc et noir, recevait les clients et les appels téléphoniques. Elle se leva, suivit l’homme en uniforme (veste et pantalon noirs, cravate blanche) jusqu’à la réceptionniste (c’était écrit Cri-Cri sur sa poitrine – c’était son nom –- Christine probablement) qui lui tendit le combiné, doté d’un long câble pour s’éloigner. Elle eut le temps de la surprise sans doute. L’avait-on repérée et suivie dans la rue ? L’appelait-on depuis la cabine d’en face tout en l’observant par la grande baie vitrée ? Elle plaça le récepteur à son oreille. Allô ? Il y eut un silence d’abord. Et puis. Bonjour c’est moi, dit un homme de l’autre côté. Elle le reconnut dès la voix. Bonjour c’est moi, je voulais seulement entendre votre voix, dit l’homme encore une fois. Malgré le souffle coupé, il fallut bien répondre, trouver trois mots à dire en retour. C’est moi, bonjour, fit-elle en suffoquant, avant que les jambes ne se dérobent, les genoux ne fléchissent, sous la voix retrouvée mais vieillie, douloureuse, sous l’accent de la Chine, sous la respiration apnéique de l’homme qui, de passage

proposition n° 1

Une porte. Une fille dans la porte. Dans l’entrebâillement, le cadre de la porte. Derrière, une salle de classe. Jour de rentrée et déjà du retard. Tous sont assis, elle n’ose pas franchir le pas, passer de l’autre côté, elle attend l’autorisation, l’œil complice, le semi-sourire du professeur qui lui dirait d’entrer. Suspendue au signal, elle parcourt la salle du regard, des têtes et des têtes, des anciennes, des nouvelles – et, au fond de la classe, une tête particulièrement, brune avec des yeux verts et des fossettes et un menton carré : celle du garçon rieur qui balance sa chaise contre le mur du fond.

Depuis la salle on voit les barbelés, des nœuds de fer pour empêcher de passer, s’évader, des embrouillaminis métalliques au-dessus du mur de béton, sous un ciel bleu sans nuage, ou un tout petit peut-être, et très discret, et aéré – avec un oiseau qui vole à l’intérieur. Dans la salle, on essaie bien de s’échapper – un atelier d’écriture, philosophie, guitare – mais ce sont aussi des arabesques dans la tête, des soucis de pensées. Parfois un colis, un parloir, mais pas de permission.

Femme seule attablée, beau visage rond de porcelaine sous le chapeau moutarde, lèvres cerise, veste de velours vert aux manches larges, sous laquelle on devine une robe bustier bordeaux et la peau de pêche. Sur la table ronde de marbre blanc, une tasse de café qu’elle déplace avec précaution, regard baissé. En face, une chaise en bois, vacante. Sous une fenêtre, à sa droite, un radiateur pour réchauffer, et dans son dos, sur l’étagère, un bouquet de roses qu’elle ne voit pas. Au fin fond d’un café, devant la grande baie vitrée où se reflètent quelques néons lumineux dans la nuit noire, elle attend. Belle dans sa solitude, elle attend. Elle ne sait pas ce qu’elle attend. Ne sait plus.

Une fille de dix ans, vêtements neufs, pantalon de velours - sweat jaune pâle, se précipite dans les escaliers, ouvre la porte de la chambre du nord. Sur la gauche, dans le renfoncement, elle se met à genoux devant les barreaux blancs d’un petit lit d’enfant, et regarde au travers, pour la toute première fois, sa jolie petite sœur.

Une commode en marbre dans la chambre des parents, moquette rouille, murs vert bouteille. Une commode en marbre avec un premier tiroir en bois où la mère de famille range ses sous-vêtements, ses boîtes à médicaments, et des enveloppes parfois, des lettres peut-être, des poèmes. Seule dans la chambre des parents, une petite fille devant la commode.



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1ère mise en ligne 26 décembre 2018 et dernière modification le 8 mars 2019.
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