contribution auteur | Agathe Raybaud

hiver 2018, recherches sur la nouvelle

découvrir un auteur au hasard !
(rafraîchir la page si mise en boucle...)
Mini bio et liens à compléter.

Ses contributions à l’atelier ville.

Propositions 1 _ 2 _ 3 _ 4 _ 5 _ 6 _ 7 _ 8 _ 9 _ 10

proposition n° 7

À mon bureau, finalement. J’aurais voulu ailleurs, un endroit dédié. J’ai même eu une table pour ça, mais qui ne m’appelait jamais. J’ai aussi essayé au café, au milieu du monde. Au parc, le cahier sur les genoux. En voyage ou chez les autres. Un guéridon au soleil dans le jardin, quand ils sont partis en balade. Ça marche un peu, mais c’est évanescent. Alors je m’y suis résolue : ce que je préfère, c’est à mon bureau. Avec le reste du travail. J’ai mis longtemps à disposer d’une pièce. Avant c’était au salon, tout serré sur une console informatique. Il y a deux ans, enfin pu séparer. Des livres jusqu’au plafond et deux grandes fenêtres en face. Presque au centre, l’immense bureau de mon grand-père, avec son tiroir pour les ordonnances. Qui fut celui de mon père ensuite, enseveli sous les papiers, le sous-main en cuir vert et le gros ordinateur. Le mien maintenant : écran panoramique, pots à stylos colorés, calendrier, sous-main graphique et pas mal de bazar qui le réduit à taille humaine. Au début, j’avais promis de le peindre, puis je me suis habituée à sa couleur chaude, aux stries du bois, aux trous des xylophages. Sa masse m’ancre au sol, sa superficie fait abstraction du reste autour : il n’y a que lui et moi. Je ne le range pas pour écrire, mais éloigne le plus urgent, ce qui pourrait parasiter. Souvent, je voudrais mettre l’écran en veille, pour la lumière sur mon cahier. Mais comme j’y ai souvent recours, je m’habitue. Chercher un mot, le nom d’un os ou d’une fleur, un terme de menuiserie, de dialecte breton, un synonyme ; explorer une carte, survoler un village sur Google Earth, vérifier un point d’histoire ou de sociologie. Ailleurs, je fais ça sur mon smartphone, mais c’est moins confortable. La proximité de ma bibliothèque me rassure bien que j’y aie rarement recours en ces instants-là, plutôt en dehors. Les livres, mes livres, me sont une présence chaleureuse. Car je suis seule lorsque j’écris. Retranchée en mon paisible vaisseau, sur le grand fauteuil capitonné. Avec mon criterium 0.5mm, léger. Depuis un moment, mon instrument est jaune fluo, crénelé, plus consistant que les jetables mais surtout pas grand luxe. Sur un cahier ligné ou blanc, format US letter – idéal pour laisser l’écriture se déployer tout en demeurant transportable. Une prédilection pour le velouté crème et léger du papier Moleskine. Couverture souple, café ou myrte, kraft aussi – pas noir, trop poseur à mes yeux. Prendre une nouvelle page et sentir la mine atterrir dessus presque sans bruit, puis glisser. L’écouter bruire doucement. Car j’écris en silence. Le plus souvent le soir entre 22 et 3 heures : l’intervalle le plus doux, lorsque l’on est rendu à soi. Pas tous les soirs. J’aurais aimé prendre une habitude, décider d’une heure, être inflexible. Me donner un rythme et imposer cet espace à moi. Mais cela m’est impossible. Comme pour lire : un plaisir qui ne souffre aucune injonction. Mon seul effort consiste alors à laisser la porte ouverte au désir, être attentive à le sentir poindre et monter. Comme un petit animal sauvage que l’on espèrerait convaincre d’entrer dormir au chaud, juste cette nuit. Le laisser venir, à son rythme, et lui trouver une place. Faire en sorte que le reste se termine pour être libre de s’y consacrer. Pas toujours possible. Mais il pousse plus fort les jours suivants. Et heureusement, il finit par avoir gain de cause. Alors, je fais chauffer la bouilloire et amène à ma table une tasse de tisane aux épices correspondant à l’humeur. Je sors du tiroir central le cahier qui correspond au texte venu, car il y en a toujours plusieurs en cours. Et je me mets à écrire le plus spontanément possible. Je sais rarement ce que je vais raconter. Parfois, j’y ai déjà pensé, surtout lorsque je suis un chemin depuis longtemps, mais j’attends d’avoir oublié pour y revenir. Garder un regard neuf. Ne pas fabriquer. Je me méfie de l’intelligence. J’y préfère l’instinct fébrile du petit animal. C’est après que je le livrerai à la raison. Plusieurs jours plus tard, plusieurs mois, même. Laisser reposer le temps nécessaire, puis reprendre les écrits pour les envoyer sur l’écran. C’est là un autre travail. Ce qui est tapé peut être lu un jour – pas ce qui est manuscrit. Ainsi mis à distance, le texte transite par l’oreille. Le rythme avec les touches du clavier. Avant, c’étaient plus les images et la voix intérieure. Cette réécriture-là n’a pas d’horaire, au contraire : la passer au tamis de différents moments de la journée. Changer de lumière, d’ambiance, de vigilance. La renvoyer parmi le monde et entendre comme elle s’y confronte.

proposition n° 6

Les bateaux anglais sont particulièrement ingénieux en termes de rangements : aucun espace perdu et un emplacement pour chaque objet. Que rien ne valdingue en cas de grosse mer. Pourtant, là, quelque chose dépasse. Son pied s’est mis à jouer avec. À son insu. Sur le ventre, le nez dans son livre, Youssou N’Dour à la radio : les chevilles se sont décroisées et son pied est allé caresser le bord des étagères au-dessus de la couchette. Il a commencé par interroger les aspérités, mécaniquement : les fines bulles dans le vernis lisse, comme de minuscules grains de sables qui chatouillent doucement. Et puis ça. Un peu pointu, mais pas méchant. Dur, mais pas complètement rigide. Du métal, on dirait : plus frais que le bois. Une courbe, une sorte d’anneau dans lequel un orteil peut se faufiler. Pas le gros. Elle le fait ripper dessus tandis qu’elle tourne les pages gondolées d’humidité. Ça fait combien ? Sept, huit, quinze fois ? Elle connait certains passages par cœur, anticipe les répliques de Jo ou Amy, leur coupe la parole, saute les épisodes qui ne lui plaisent pas. Parfois, les yeux effleurent les lignes sans s’y attacher. Ils flottent entre elles. Vont ailleurs et reviennent à ce paysage trop habituel sans le voir vraiment. Puis s’y replongent pour dérouler le film familier, le vieil album de vacances feuilleté cent fois. Tous ces samedis ou dimanches où elle a pris celui-là plutôt qu’un autre. Les quatre filles du bon docteur. Des amies plus fidèles que toutes les autres. Comme une bouée, qui glisse entre les doigts mais qu’on peut ressaisir. Combien de temps parviendra-t-elle à ne pas s’en lasser ? Elle savoure pour le moment cette liberté du connu, ne pas être emportée par le rythme de l’intrigue, y vaquer à sa guise, s’y réfugier sans forcément la parcourir. Il suffit que le livre soit là, ouvert entre ses doigts. L’œil longe les lettres, les empattements, butte de temps à autre sur un accroc blanc dans l’encre, sur une fibre plus large, ou plus foncée, sur une page cornée. Il manque la 165 depuis l’été dernier. Décollée, elle a longtemps dépassé, puis a disparu. Comment ? Allez, agrippe une phrase, n’importe laquelle et reprends le fil. Que les heures s’écoulent sans trop d’à-coups, sinon c’est fichu. Si on les voit passer, on s’ennuie. On devient triste, ou malade. Elle a souvent la nausée depuis quelques temps. Maman dit que c’est parce qu’elle ne prend pas assez l’air. Mais la lumière de la mer lui fait encore plus mal. Et exposer sa peau blanche, sa chair molle aux regards. Ici elle contrôle l’espace, et presque le temps. Se faire légère, aussi inconsistante qu’un souffle pour le traverser sans qu’il ne s’en rendre compte et la rattrape. Dériver lentement. Baisser l’énergie au maximum. Qu’elle n’explose pas. Occuper assez le corps pour qu’il la laisse tranquille. Avec un peu de chance, s’assoupir. Et attendre. Attendre que le temps ait passé. Que le soleil baisse enfin. Alors, ils rallumeront le moteur et lèveront l’ancre. Un tel vacarme, soudain. Et pouvoir retourner au vent, scruter depuis la proue la terre qui se rapproche. Mais l’heure est encore loin, elle le sait bien. Les orteils s’impatientent. Ils veulent savoir. Qu’est-ce que ça pourrait être, à la fin ? De vieux rideaux à œillets, le bord d’une voile ? Pas de tissu. Une bandoulière de sac. Non. Une anse de seau ? Pas assez de hauteur. Ils enserrent l’anneau et tirent un peu dessus. Ça remue, mais pas beaucoup. Plus fort. Aïe. Une douleur vive, soudaine. Elle se retourne : le bout du pied est légèrement entaillé. Le sang épais et brillant s’accumule au bord de la plaie. Elle plaque un mouchoir dessus. Il est temps d’aller voir. Elle se dresse : l’extrémité bleu métallisé d’une canne à pêche. Bien sûr ! Il y en a quatre. Personne ne les sort jamais.

proposition n° 5

Tirer les rideaux, serrer les écoutilles. Échapper à l’insistance du soleil décuplée par la mer. Réfugiée dans la cabine avant : triangle exigu et hermétique au plafond bas, mélange de colle et de vernis. Ici, les murs imperméables exhaussent et corrompent les odeurs jusqu’à la nausée. La semelle des chaussures, le bois des crayons, le sel sur l’élastique du maillot. Même sa peau lui devient étrangère. Curieuse façon de se retrouver. Les coudes sur les coussins rouges à fleurs de Polynésie. Les cuisses qui collent au plastique du matelas. La radio pour occuper l’espace et faire filer le temps. La grosse radio du bord, lourde, épaisse, avec son antenne tordue. Pas trop fort, que ça ne passe pas la porte. Que ça ne les empêche pas. Juste ne plus entendre les discussions inutiles, les critiques des bateaux d’à côté. Ne plus les entendre dormir, se mouiller, prendre le soleil, manger un peu et dormir encore, ivres de leur coque en plastique plantée face à la baie. Oublier et se faire oublier, les gros trous ronds du haut-parleur contre la joue. Kiss FM, 94.6. On ne capte que les locales et les Grandes Ondes. Des morceaux à chanter, toujours les mêmes. Les publicités par cœur. Et une réserve de piles : trois grosses rondes. Des livres et des magazines à avaler, aussi. Les vagues qui ballottent finissent par donner le tournis. Sortir prendre l’air de temps en temps, entrouvrir un hublot. Mais ça s’agite là-haut : on parle plus fort. Il interpelle. Il rit. Ce rire sonore et minéral qui résonne entre ses larges côtes. Elle surenchérit, avec cette pointe d’accent qu’elle n’entend pas pour mieux le garder. À qui s’adressent-ils ? La réponse vient de trop loin pour être perçue depuis l’intérieur. Elle est courte puisque ça réplique déjà d’ici, de façon assez sonore pour aller à quinze ou vingt mètres. L’interlocuteur est à bonne distance. Pourvu qu’ils ne lui disent pas de venir. Silence. Ses pas résonnent à bâbord, ça tangue à peine. Il va chercher quelque chose derrière le roof tandis qu’elle se remet à parler vers ailleurs. Silence encore. Baisse un peu la radio. Ils discutent entre eux. Elle descend dans le carré. Quand c’est lui, l’échelle en bois craque aussi mais on entend ses pieds qui dévalent. Elle est plus délicate. Cuisine : placard coulissant, vaisselle en plastique, poubelle. Elle ressort. Accalmie. Remonte la radio. Genesis. La voix nasale de Phil Collins, les guitares qui accrochent, les effets de clavier. Désert d’Arizona, comme dans le clip, il y avait même un iguane. Pourtant, dans la chanson il parle d’un chien. I can’t dance, I can’t talk, The only thing abo… Ça recommence à parler fort. Cette fois elle entend les autres. Voix masculines. Inconnues – en tout cas pas identifiables. Rires. Ils parlent tous en même temps. Et l’habitacle balance vers l’arrière : une fois, deux fois. Ils sont à bord. Excitation générale, tonalités exagérées dans les aigus comme dans les gaves. Ils ne se sont pas vus depuis combien de temps ? Encore l’échelle en bois, plus vite. Le frigo, l’évier en zinc et remonte. Ça se calme un peu mais c’est toujours plus fort que la normale. Tout cet enthousiasme. Comme le soleil et les peaux trop bronzées. Il y en a un qui parle très vite. Sans relief sur les consonnes. Il articule peu et débite au kilomètre. Elle le coupe, par-dessus, mais ne l’arrête pas. C’est l’autre qui lui répond, il a des « a » de cantatrice, très ouverts. On dirait qu’ils ont deux discussions en parallèle. Ils prennent petit à petit leur rythme de croisière. D’ici, elle entend surtout les hommes. Soudain, au détour d’une syllabe, il lui semble deviner son prénom. Son cœur bat plus fort, mais personne ne l’appelle. Celui qui parle en accéléré semble répondre à ses propres points d’interrogation. Ils ouvrent un paquet de quelque chose, les crissements de l’emballage. Ça calme un peu le jeu. Moins de chevauchements. Le ton semble plus sérieux, comme sur les radios intelligentes. Les lignes de basse s’alternent, le débit est plus lent et plus appuyé. Baisse Cindy Lauper, c’est peut-être intéressant. Sifflantes, chuintantes, vibrantes, toujours aucun mot saillant. Le briquet tempête. Le cendrier juste après. Et ça repart. Éclat de rire général. Elle étouffe. À chaque silence, l’espoir de sentir enfin l’arrière s’affaisser à nouveau. Mais il y en a toujours un pour relancer. Et l’insatiable ne demande que ça. Sa prosodie a quelque chose d’hypnotique : très régulière, comme s’il brassait les mots indépendamment de leur contenu. Elle vous prend à la gorge. Sur l’échelle, cette fois, un pas lourd. Moins agile que ceux qu’elle connait. Oh dis donc, c’est nickel à l’intérieur ! Monsieur cantatrice. Corpulent sur la moquette. Et plus vieux, ou qui a fumé davantage. Coupe la radio. Ne bouge plus. Oui, c’est là les toilettes, la porte de droite. Elle a dû descendre juste derrière. Pas entendu l’échelle, trop concentrée sur le reste. Et cling dans l’évier en zinc. Tu veux des glaçons ? On en a pris ce matin au port. La réponse est masquée par la pompe du lavabo et de la chasse d’eau. Ah si, on a du chocolat noir ! Ils n’ont pas l’air prêts de partir. Elle respire à peine. À côté, la poignée est secouée. C’est vrai qu’elle est dure. Il y met un coup. Les pas sur l’échelle sont moins lourds qu’à la descente. Il a mal fermé la porte. Elle va cogner à chaque oscillation du bateau. Un éclat de voix. Quelqu’un plonge. Moins sourd que lorsqu’on saute. Les autres commentent. Ils rient. Exagèrent de nouveau. Remonte la radio. Another one bites the dust, hey, hey !

proposition n° 4

Les rochers, collants par endroits, tachetés. Tachés par la marée noire. Des galettes comme des méduses funèbres à la surface des vagues. Interdiction d’y mettre les doigts, comme si ça brûlait. Comme si on ne pourrait jamais le faire partir. Et sur le ventre souillé des goélands ? Le bois flotté, les coquillages, le sable en petites croquettes, tout. Il faudra que ça s’érode. Le ciel bleu cru et les palmiers de Sainte-Marguerite en paraissent moins insouciants.

Sainte Marguerite d’Antioche est une sauroctone : l’unique femme à avoir terrassée seule le dragon qui l’avait avalée et dont elle s’est extirpée à coups de crucifix. Héroïque et sanglante évasion qui la vouera conjointement à la virginité et à la protection des femmes enceintes. C’est une confusion généalogique qui donna son nom à l’île jumelle de Saint-Honorat – dans la baie de Cannes. Mais l’Histoire offrit un sens nouveau à ce baptême, y emprisonnant face à la mer les huguenots victimes des dragonnades. De diable, le dragon était en effet devenu soldat de la chrétienté.
Les enfants d’ici regardent les gens d’ailleurs débarquer. Flots de cuisses roses et de casquettes déversés à intervalles réguliers par les bateaux des îles. Chantecler ou Nautilus. À chaque passage, trois rouleaux de vagues font valser ceux à l’ancre : agripper les haubans, tenir les verres, les assiettes s’entrechoquent dans les placards. Mais le mouillage est à l’abri du vent. Le coin des Cannois, des connaisseurs. De ceux qui ne craignent pas de se faire chatouiller les pieds par les posidonies. Sous le fort, celui du Masque de Fer, avec ses meurtrières et ses soupiraux grillagés. Un petit morceau de mer à soi quand les autres se mélangent. Le soir, après le dernier bateau : masque et palmes à l’affût de tout ce qui a pu tomber des passerelles. Pièces de monnaie, lunettes, une chaussure, une poupée, une serviette qui pèse mille tonnes. Et beaucoup de déchets.

Quelle fiction pourra s’extirper d’un jus si corsé ? Pas choisi. Pris ce qui est venu. Une ascèse : accompagner le premier élan et voir où il mène. Ne pas fabriquer. Créer ensuite. Déplacer. Se laisser dériver doucement. Laisser venir l’accident. Laisser : ne pas résister. Laisser, c’est aussi quitter. Et confier. Je te le laisse. C’est encore ne pas intervenir. Ou passer sous silence. Ou transmettre. Laisser, c’est une trace, une empreinte, une sensation. Les laisses de mer après la marée ou la tempête. C’est une tirade ou un couplet dit d’un trait. C’est cette corde lâche, qui retient et qui laisse à la fois.

proposition n° 3

Cendrillon est une histoire de rivalité fraternelle probablement venue de Chine, où les femmes dignes d’être aimées ont les pieds menus.

Selon le premier conte, Cendrillon est reléguée en cuisine par ses deux récentes belles-sœurs. Lorsque l’heure du bal arrive elles l’empêchent d’y aller, rêvant comme elle du Prince. Cependant, avec l’aide des oiseaux, elle pourra s’y rendre, y briller et séduire l’homme si convoité. Lequel saura ensuite la reconnaître parmi toutes les autres, même en haillons, grâce à l’exceptionnelle finesse de ses pieds. Les méchantes sœurs auront les yeux crevés par les colombes lors du mariage.

Selon le deuxième conte, c’est le père de Cendrillon lui-même qui crève les yeux des rivales, déjà rendues infirmes par l’ambition d’une mère qui leur rabotait le pied afin de le faire entrer dans la pantoufle.

Selon le troisième conte, Cendrillon a au contraire des pieds plus grands que la moyenne, sa taille égalant celle du prince. Raison pour laquelle il a tant aimé danser avec elle : un équilibre des corps qui les lançait dans une dynamique des plus harmonieuses et reposantes.

Selon le quatrième conte, c’est parce que personne ne s’adresse à Cendrillon chez elle qu’elle a appris le langage des oiseaux.

proposition n° 2

Il passe la tête par une arcade. Derrière la haie de cyprès, deux fenêtres orangées. Les cuisines de l’ambassade. Meubles en acajou, reflets dorés, une longue silhouette noire disparaît par la porte. Une infinité de petits lézards verts courent sur la façade. Il veut reculer, mais son cou est pris dans le lierre sec et gris. Un couple traverse le jardin en dansant le tango. La robe rouge glisse dans les buissons. Au loin, des bruits de guérilla. Il se griffe le visage, mais s’extirpe. Et s’élance dans un immense escalier qui descend vers la mer. Une course sans fin parmi les graffitis. Quand subitement les marches s’inversent, se mettent à monter. Julio Cortázar les enjambe par deux, il saute par-dessus. Comme une grande marelle. Et tombe dans le trou du huit. C’est elle. Glenda et ses longs gants, une bague noire à l’annulaire. Un téléphone sonne, elle lui tend le combiné. Du jazz. Il n’arrive pas à traduire, ça joue trop vite. Elle raccroche et lui conseille d’aller photographier l’insurrection. C’est au palais de justice de Bruxelles. Mais il ne sait plus y aller. La dernière fois qu’il a essayé, en suivant la coupole par-dessus les toits, il avait beau marcher tout droit il finissait toujours au même point. Comme s’il tournait en rond. Elle lui explique le chemin, mais sa bouche est derrière une vitre. Il ne l’entend plus. Un petit poisson rouge vif qui s’agite en vain. Il dessine les contours de son visage sur le verre avec ses doigts pour l‘inscrire dans sa main et se laisse emporter par un ascenseur à ciel ouvert. Arrivé au-delà du dernier étage, il doit en sauter pour atteindre un belvédère en mosaïque. Des grenouilles et des lézards, encore. Un axolotl frôle son chapeau, il l’évite de justesse. Le visage de Glenda a disparu de sa paume. Il trouve à la place un poème de Lautréamont. Il sait qu’il doit témoigner, mais rien ne vient. Où est son appareil photo ? Une minuscule grenouille verte avale un lézard et saute dans une cheminée. Elle laisse à sa place une grenade. Brillante. Sans goupille. Il sait qu’il doit le faire. Il la met dans sa poche et se rue dans le vide. Serre les dents et attend l’explosion. Rien. Ses pieds se posent délicatement au Jardin des Plantes : Paris. L’insurrection est loin, il l’a ratée. Se débarrasser de la grenade. La jeter du Pont des Arts. Il traverse Rivoli et hésite à prendre le métro. Et si l’édicule Guimard l’amenait au Barrio Gótico ou à Buenos Aires ? Il résiste. D’abord la Seine. Une femme avec une couronne de fleurs et une robe bleu canard brodée de rose pointe la direction. Elle lui donne un bracelet jaune. De la pierre polie, ou du verre. Il l’élargit et le passe à la cheville. Puis sort une clé ouvragée de sa veste et ouvre un portail aux ferrures végétales : le porche donne sur le pont. Il se précipite. La lumière l’arrête. Elle est aveuglante. Il respire une seconde. Le trafic est important à cette heure-ci sur le fleuve. Mais il faut savoir faire des sacrifices. Lorsqu’il lance la grenade, elle se transforme en oiseau au ventre bombé et vole vers lui. Il se penche pour l’attraper, et bascule.

proposition n° 1

1.

Sur la plage, toute seule. Elle a cinq ans pourtant. Affairée. Ses petites mains dans le sable qui ourle les manches bleu marine, toutes salées. Barette dorée, cheveux au carré. Une mèche colle à sa joue. Les lèvres un peu rouges, humides de concentration. Pins parasols en surplomb des rochers roses, l’anse est déserte. Rien ne peut la distraire de sa tâche. Mer d’huile qui frise à peine parmi les cailloux minuscules. Clapotis et fine mousse transparente. Un merle. Quelques cigales, peu encore. De la résine et de l’iode dans l’air. À genoux avec le petit seau jaune, elle se raconte des histoires infinies. Elle se tient compagnie. Profite qu’on la laisse tranquille. Elle ne sentira la faim et le froid que lorsque le soleil sera passé de l’autre côté. Quand ses yeux ne pourront plus s’habituer. Elle saura qu’il est l’heure de rentrer. Le plus tard possible.

2.

Avant de s’endormir, les yeux rivés sur la casse. Souvenir du grand-père emporté loin des encres, qui y respirent peut-être encore, dessous. Une trentaine de cases inégales peintes en blanc. Laquées. Soulignées de mauve. Emplies de détails chinés disposés à la taille. Patience et amour pour l’être à venir. Chaque espace. Rempli. Avec harmonie. Toute chose : à sa place. Chaque soir, contempler l’univers rangé. Arrangé. Classé. Sans fausse note. En grand au-dessus de la cheminée. Pas de manque. Pas de trou. Petite armée souriante et figée aux couleurs douces. Sage multitude à angles droits. Qui vous regarde et vous écrase.

3.

Pas une image, une sensation. Au réveil. Celle du jour d’après. Comme dans un endroit inconnu, quelques secondes pour réaliser. Où suis-je ? Ici, ce n’est pas le lieu qui pose question. Le temps, plutôt. Pas encore ouvert les yeux, et cette alerte. Rien ne sera plus comme avant. Reconnecte-toi avec le réel. Souviens-toi. Es-tu sûre de vouloir te réveiller ? Quand l’émotion sera revenue, tu ne pourras plus t’en défaire. Il faudra agir en conséquence. Que s’est-il passé hier ?

4.

Un avion qui s’écrase. Pas de l’intérieur. Depuis le sol. Sa trace dans le ciel, la carlingue qui miroite. Et savoir déjà. La catastrophe imminente. La redouter et l’espérer. La chute, irrépressible, qui s’accomplit. Explosion, flammes, fumée. Hurlements. L’effroi, et le soulagement. La honte de cela.

5.

Une ligne d’épaules tellement plus large. Un horizon scapulaire. Qui recouvre le plafond. La rondeur du deltoïde. Le haut du trapèze qui épaissit la nuque. Le creux de la clavicule… C’est ça. Ce n’est que ça. Le creux d’une clavicule. Le creux, d’une clavicule.



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1ère mise en ligne 7 janvier 2019 et dernière modification le 11 février 2019.
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