Danielle Collobert, Oeuvres II

chaque dimanche, une page singulière de littérature


parution chez POL du tome II des Oeuvres complètes de Danièle Collobert, préparé par Françoise Morvan _ avec les Carnets, son journal, et de nombreux inédits, donc celui-ci...

Tu es là devant moi. Je ne te saisis pas. J’essaie depuis des jours et des jours, tu vois. Tu es lourd, inerte. Je te regarde. Je te parle. Ta vie est une boule de chewing-gum. J’en prends un tout petit bout et je tire, et je suis obligée de lâcher prise au bout d’un moment, car c’est bien inutile. Tu penses « A quoi ça peut te servir d’essayer. Tu voudrais comprendre, hein ? Laisse-moi tranquille. Je sais bien, tu n’es pas de celles qui veulent faire quelque chose, changer quelque chose. Tu prends tout comme ça te tombe sous la main. Tu veux tout voir, voir lucidement. Mais avec moi ça ne sert à rien. Laisse-moi tranquille. » Tu vois, je sais tout de même un petit peu ce qu’il se passe dans ta tête en ce moment. C’est vrai, je n’ai rien envie de changer. Mais, tu vois, tu pèses trop lourd en face de moi. D’habitude, j’épuise vite les gens. Certains pensent qu’on n’a jamais fini de connaître les gens, que c’est impossible. Eh bien, tu sais, ils se trompent. Il n’y a pas de roman à faire, jamais. Des schémas, tu crois ? Tu penses que je classe les gens ? Oui, ça m’arrive lorsque je me mets à distance. Quand on vit avec quelqu’un, quand on fait l’amour avec lui, on n’a pas le temps de classer. Ce n’est pas possible de le faire. On vit tout de suite, sans dépasser le moment.

Toi tu m’échappes. Quelquefois je tire sur le fil, et il se casse, il reste dans mes mains. Je le vois, mais il ne sert plus à rien. Je ne comprends toujours pas. Je ne sais rien de toi, ou si peu. On s’est vus pendant deux ans dans ce café, sans se parler, en se regardant souvent. Un soir tu t’es décidé. J’étais seule à une table au fond. Je t’ai regardé longtemps. Au bout d’un moment tu es venu t’asseoir à ma table. On n’a pour ainsi dire pas parlé. Je n’avais rien à te dire, du moins beaucoup moins de choses que je me l’imaginais. Au bout de deux ans, c’est presque normal que tu sois là. Tu avais bu beaucoup déjà. J’ai eu envie de toi presque tout de suite. Tu es beau. J’aime ton visage, ton corps long, tes cheveux. Quand parfois tu étais assis à une table devant moi, dans ce café, j’ai souvent eu une grande envie de passer ma mains dans tes cheveux, de les caresser. Une couleur très rare. Tu t’es levé et tu m’as dit : « Venez. » On a fait l’amour. Tu fais très bien l’amour. Ce qu’il y a eu d’étrange, ce sont les gestes que tu as faits avec une si grande tendresse. Peut-être que c’est cela au départ que je n’ai pas saisi.

Je ne sais vraiment rien de toi. Tu es ici depuis quatre ans, à peu près. Tu es marié ? Tu as un petit garçon. Tu bois. Tu n’as pas l’air de vivre avec ta femme. Tu as écrit des essais, des pièces de théâtre, des romans pornographiques. Il n’y a eu d’ailleurs que ceux-là de publiés. Tu végètes dans un travail idiot, tu fais du syndicalisme. Tout ça ne veut rien dire, ou si peu. Cela dépend de tant de choses, l’ordre par exemple, dans lequel on les énumère. Tu vois que je ne sais rien.

Où en es-tu ? Tu en as assez, n’est-ce pas ? Tu te traînes, non ? Tu sors de ton travail, et puis qu’est-ce que tu fais ? Le temps d’arriver au quartier, il est à peu près huit heures. Tu manges n’importe où ; tu viens ici prendre un café, une bière ; et puis tu vas ailleurs, tu bois ; jusqu’à quelle heure ? Peut-être que tu ne rentres pas souvent dormi ; ou alors tu rentres ; mais où ? Chez ta femme, chez une femme. Je ne sais même pas. De temps en temps tu vas au théâtre. Je t’ai même vu assez souvent quand je jouais dans un théâtre de quartier. Toutes ces questions, au lieu de les secouer dans ma tête, je devrais peut-être te les poser, t’arracher petit à petit des signes. Mais ça ne sert à rien, n’est-ce pas. C’est ça, dans le fond, tout seul. Nous sommes pareils. Tu sais très bien le fire, avec tes silences. Moi j’essaie quelquefois de l’oublier. Toi tu n’oublies pas. Peut-être que tu voudrais le faire parfois, non ? Le soir, quand tu bois, est-ce que tu voudrais vraiment ne plus y penser, toi aussi. Ta présence et la mienne seulement. C’est tout. Il n’y a encore tellement de jours et de nuits à passer.



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1ère mise en ligne et dernière modification le 5 juin 2005
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Messages

  • Et pourtant en ce moment ma main sur le feu tu livres tout tu écris à travers la lecture que j’en ai chaque jour. Hors écran pas de signes : il n’ y a pas de raison.
    Dans l’enceinte, l’un en face de l’autre, c’est juste l’effondrement des mots : ça éloigne d’un coup, c’est mieux. Surtout que l’évidence peut exploser n’importe quand.
    Se reprendre, se déprendre pour contenir, élargir, écrire sans aller droit dans le mur là où s’inscrit l’attente (dans tes rêves !il dit).
    Ne pas faire le jeu de la transparence : c’est retour de bâton garanti, et silence. Pas celui-là, l’autre.
    Alors : se déplacer. Disparaître du lieu précédent.
    Tu l’as dit : on est des guerriers, non.

    Le nom de l’auteur la semaine suivante. On verra.

  • Mon cher....

    Je voudrais te confier « dans le plus grand secret » quelques procédés d’une magie éprouvée depuis des millénaires pour te donner la possession de ce qui te manque. Quand un désir quelconque commence à te vider la poitrine, assieds-toi, bien d’aplomb, le torse droit, les muscles détendus.
    Expire l’air de la narine gauche en bouchant la droite (3 sec.)
    Inspire l’air de la narine gauche en bouchant la droite (2 sec.)
    Arrêt : (4 secondes)
    Expire de la droite en bouchant la gauche (3 sec.)
    Inspire de la droite en bouchant la gauche (2 sec.)
    Arrêt (4 sec.)
    Expire de la gauche, etc.
    Ceci 4 ou 5 fois.
    Tu parviendras ainsi à un très grand calme, que tu maintiendras en respirant lentement et régulièrement- les yeux fermés.
    Là, tu peux réaliser parfaitement cette pensée : « je m’en fous ».
    En cet état, si tu concentres ton attention (quelques minutes les 1ières fois,puis, avec de l’exercice, beaucoup moins ) sur ta langue, tu éprouveras des saveurs agréables ; sur l’extrêmité du nez, de délicieux parfums ; sur les oreilles, de douces mélodies, etc. Voilà pour les possessions sensuelles ;les autres,tu en trouveras le chemin à mesure, par le même procédé général. La seule chose à craindre est de devenir fou.

    lettres de rené daumal à artür harfaux,
    je ne parle jamais pour ne rien dire,
    éditions le nyctalope,1994,p.82

  • Se cacher à soi-même, pour se dépayser, s’y perdre, s’égarer, sachant qu’un
    jour remonteront de strates oubliées,des souvenirs usés.

    L’autre soir, dans cette rue vibrante, chaude et dorée, où les façades sourdes se consument avec des volets aveugles, où brûlent de grands feux invisibles au
    passant passant. Les vitrines luisent doucement
    .
    Elles refont le monde, dans leurs miroirs mouvants, mèlant au hasard des perspectives des silhouettes entraperçues, des absents qui se retrouvent, hésitent ; des regards égarés, des illusions d’optiques, des désirs lassés, des fuites.
    Toutes les attentes émoussées se retaillent en géométries fugaces où passent des inconnues.

    S’y glissent dans les failles d’azur et les polygones d’ombres des souvenirs perdus et les amis défaits.
    On s’y téléscope, on s’y frôle, on y croit. Tout se décompose et se reconstruit en un fractal moment où tourbillonnent tous les possibles.
    Là, ce petit homme au reflet gigantesque, comme il fait de l’ombre à cette belle femme qui passe, si près ; ton reflet la frôlera ;ferme les yeux,une fraction de seconde, cet enfant courant.L’éclair ;
    Et Toi, au milieu.

    Ce fut d’abord la révolte des granits en fusion, pulvérisant l’argile tendre et les schistes profonds. Les Nuages là haut repoussés s’épanchèrent. Alors, la vapeur des laves inondées, le grondement tellement semblable au sang dans tes artères.
    Oui, quelque chose d’autre venait au monde.

    Et puis, la journée s’enténèbre. Le futur est passé. tu le lis dans les tourbillons du fleuve où la marée redescend. Le vent te giffle .
    Les incendies se noient dans le couchant, claudique plus loin, ton errance sans autre but que de te perdre.

    On te trouvera, plus tard, dans des strates datées, loin dessous les pavés que tu uses.

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