Alberto Manguel | de la lecture au-delà du livre

qu’Internet ait à cultiver aussi notre posture de lecteur


Hier soir, relisant ce début d’un très grand livre (récent, et il n’y aura pas grande difficulté pour vous à trouver qui en est l’auteur...), surpris par le fait que cette page, que pourtant je connaissais, prenait un tel autre sens avec nos pratiques Internet.

Comment pousser au niveau de l’exigence littéraire, qui convoque l’expérience humaine en même temps que l’imaginaire, des pratiques de lecture dont la rapidité et le flux pourraient nous détourner ?

Et c’est rempli de conséquences concrètes : ainsi, alors que les digital ware house (j’en mets un américain, pour éviter de citer des eDistributeurs hexagonaux) affichent d’emblée le nombre de livres numériques en ligne au nombre de zéros... On peut multiplier si facilement les mises en ligne, mais que nous importerait : il s’agit de lecture infiniment reproductible, de lecture faible. Ne m’intéresse pas de mettre en ligne la version Viardot libre de droits du Don Quichotte, mais des textes d’écrivains ou d’essayistes sur comment nous lisons ou comment nous traduisons aujourd’hui Don Quichotte. L’enjeu me semble bien plus de faire naître des démarches éditoriales que proposer des océans de pages molles.

Ainsi, dans un échange récent avec amis d’une grande bibliothèque, m’expliquant que ce serait plus commode qu’ils acquièrent et cataloguent publie.net selon les titres (« Tu nous copies 100 pdf sur un CD avec la facture, et voilà... »), faire l’effort du refus : ces textes perdent leur sens si on les sépare du flux, le contexte qui nous les fait choisir pour nos mises en ligne, et les enjeux et liens que nous souhaitons exprimer pour chacun.

Si les nouveaux supports numériques, si fascinants qu’ils soient, parlent seulement étendue de catalogue, on considère la lecture comme une masse indifférente, et c’est raté.

Il y a des usages faibles et des usages denses de la lecture. L’enjeu de notre travail numérique, c’est de faire que ces usages denses restent greffés sur les tuyaux de la grande circulation générale. On est plutôt optimiste (ainsi, merci La Feuille, Virginie Clayssen, Alain Pierrot et Blandine Longre, plus Lignes de fuite aux récents échos sur publie.net).

Dans la tradition de cette page du dimanche, on donne aujourd’hui le texte sans l’auteur, et les références dimanche prochain.

 


Les lecteurs de livres, dans la tribu desquels j’entrais sans le savoir (nous nous croyons toujours seuls à chaque découverte, et chaque expérience, de la naissance à la mort, nous paraît formidable et unique), développent ou concentrent une fonction qui nous est commune à tous. Lire des lettres sur une page n’est qu’un de ces nombreux atours. L’astronome qui lit une carte d’étoiles disparues, l’architecte japonais qui lit le terrain sur lequel on doit construire une maison afin de la protéger des forces mauvaises ; le zoologue qui lit les déjections des animaux dans la forêt ; le joueur de cartes qui lit l’expression de son partenaire avant de jouer la carte gagnante ; le danseur qui lit les indications du chorégraphe, et le public qui lit les gestes du danseur sur la scène ; le tisserand qui lit les dessins complexes d’un tapis en cours de tissage ; le joueur d’orgue qui lit plusieurs lignes musicales simultanées orchestrées sur la page ; les parents qui lisent sur le visage du bébé des signes de joie, de peur ou d’étonnement ; le devin chinois qui lit des marques antiques sur une carapace de tortue ; l’amant qui lit à l’aveuglette le corps aimé, la nuit, sous les draps ; le psychiatre qui aide ses patients à lire leurs rêves énigmatiques ; le pêcheur hawaïen qui lit les courants marins en plongeant une main dans l’eau ; le fermier qui lit dans le ciel le temps qu’il va faire – tous partagent avec le lecteur de livres l’art de déchiffrer et de traduire des signes. Certaines de ces lectures sont colorées par la notion que l’objet lu a été créé dans ce but spécifique par d’autres êtres humains – la musique, par exemple, ou la signalisation routière – ou par les dieux – la carapace de tortue, le ciel nocturne. Les autres relèvent du hasard.

Et pourtant, dans chaque cas, c’est le lecteur qui lit le sens : c’est le lecteur qui accorde ou reconnaît ) un objet, un lieu ou un événement une certaine lisibilité ; il revient au lecteur d’attribuer une signification à un système de signes et puis de le déchiffrer. Tous, nous lisons nous-mêmes et nous lisons le monde qui nous entoure afin d’apercevoir ce que nous sommes et où nous nous trouvons. Nous lisons pour comprendre, ou pour commencer à comprendre. Nous ne pouvons que lire. Lire, presque autant que respirer, est notre fonction essentielle.

Je n’ai appris à écrire que beaucoup plus tard, à sept ans. Je pourrais peut-être vivre sans écrire. Je ne crois pas que je pourrais vivre sans lire. La lecture, ai-je découvert, vient avant l’écriture. Une société peut exister – beaucoup existent – sans l’écriture, mais aucune société ne peut exister sans la lecture. Selon l’ethnologue Philippe Descola, les sociétés sans écriture ont du temps un sens linéaire, tandis que dans les sociétés dites alphabétisées le sens du temps est cumulatif ; les unes et les autres évoluent à l’intérieur de ces temps différents mais également complexes en lisant la multitude de signes que l’univers peut leur offrir. Même dans les sociétés qui rédigent la chronique de leur passage, la lecture précède l’écriture ; celui qui souhaite écrire doit être capable de reconnaître et de déchiffrer le système social des signes avant de les inscrire sur la page. Pour la plupart des sociétés alphabétisées – pour l’Islam, pour les sociétés juives et chrétiennes telles que la mienne, pour les anciens Mayas, pour les vastes cultures bouddhistes – la lecture se trouve au début du contrat social. Apprendre à lire fut mon rite de passage.

Lorsque j’ai su déchiffrer mes lettres, je me suis mis à tout lire : des livres, mais aussi des notices, des publicités, les petits caractères au dos des tickets de tramway, des lettres jetées à la poubelle, de vieux journaux traînant sous mon banc, au parc, des graffitis, la dernière page de couverture de magazines entre les mains d’autres lecteurs dans l’autobus. Quand j’ai découvert que Cervantès, dans son amour de la lecture, lisait « jusqu’aux bribes de papier qu’on jette à la rue », je connaissais exactement la nécessité qui le poussait à de telles récupérations. Ce culte du livre (rouleaux, papier ou écran) est l’un des dogmes de notre société alphabétisée. L’Islam pousse cette notion plus loin encore : le Coran n’est pas seulement l’une des créations de Dieu, il est l’un de Ses attributs, telles Son omniprésence ou Sa miséricorde.

L’expérience m’est venue des d’abord des livres. Quand, plus tard dans ma vie, je me suis trouvé en présence d’événements, de circonstances, de personnages similaires à ceux que j’avais rencontrés dans mes lectures, cela m’a souvent donné l’impression un peu étonnante mais décevante de déjà vu, parce que j’imaginais que ce qui se passait à ce moment m’était déjà advenu en paroles, avait déjà été nommé. Le plus ancien texte hébreu de réflexion systématique et spéculative – le Sefer Yezirah, écrit dans le courant du IIIème siècle – affirme que Dieu créa le monde au moyen de trente-deux voies secrètes de sagesse : dix Sefirot ou chiffres et vingt-deux lettres. A partir des Sefirot, toutes choses abstraites furent créées ; à partir des vingt-deux lettres, tous les êtres réels le furent dans les trois strates du cosmos – le monde, le temps et le corps humain. Dans la tradition judéo-chrétienne, l’univers est conçu comme un Livre écrit, fait de chiffres et de lettres ; la clé de notre compréhension de l’univers consiste en notre capacité de lire ceux-ci correctement et de maîtriser leurs combinaisons, et par là de donner vie à une partie de ce texte colossal, en imitation de notre Créateur. (Selon une légende médiévale, les savants talmudistes Hanani et Hoshaiah, une fois la semaine, étudiaient le Sefer Yezirah et, au moyen de la bonne combinaison de lettres, créaient un veau de trois ans dont ils faisaient ensuite leur dîner.)

Mes livres étaient pour moi des transcriptions ou des gloses de cet autre Livre colossal.

 

Il s’agit bien sûr, on l’a reconnu, du début de Histoire de la lecture, d’Alberto Manguel, publié chez Actes Sud.
Texte sous copyright.

LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 14 mai 2008
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