Christophe Fiat sur Stephen King : du texte comme arme

du seul écrivain au monde à pouvoir détruire une voiture de ses propres mains


C’est ici précisément qu’une littérature engagée pourrait vraiment produire des objets capables de bouleverser l’ordre des choses en partant du fait que le texte n’est pas seulement un instrument mais aussi une arme. CF.

Les écrivains français peuvent-ils encore prétendre à la littérature universelle ?

Deux livres en librairie pour Déplacements/Seuil : Stephen King forever, de Christophe Fiat, en binôme avec L’.E.T, fiction concrète de Dominiq Jenvrey – avec pour accompagnement Internet L’E.T., jeu fictionnel, blogs bienvenus, on peut s’inscrire, c’est à peine en ligne depuis hier...

Pour les deux auteurs, questionnement de la fiction elle-même : partant des récits d’enquête et témoignages concernant les extra-terrestres dans les années 50, Dominik Jenvrey en tire la preuve d’une belle manipulation liquidation de la littérature, contrainte à devenir seule instance de défense, et qui n’aura jamais la pertinence ni l’effectivité d’un rapport militaire. Au passage, on en croisera quelques-uns, d’extra-terrestres avérés : Michel Foucault, Maurice Blanchot, Pierre Guyotat, et la question deviendra nettement plus complexe.

Fiat ouvre son livre par un texte sur Debord, Burroughs et King – voici cet énoncé préalable :

Tant que la littérature reste un outil pour comprendre le monde, la question de sa transmission va de soi. Qu’elle se fasse par des moyens de conservation culturelle ou économique, via les enseignants ou les producteurs, personne n’ira remettre en question le legs de telle ou telle œuvre, dès lors qu’un outil est fait pour manipuler quelque chose et non pour le transformer. C’est lorsque la littérature devient une arme qu’elle s’expose à ne pas être transmise. Une arme contrairement à un outil peut toujours se retourner contre son auteur (ce qui se traduit par le suicide ou la folie) mais aussi bien contre celui qui transmet (institutionnalisation de l’oeuvre).

Quant à Stephen King, après avoir été renversé par une voiture, à la sortie de l’hôpital, se débrouiller pour acheter le véhicule du conducteur fautif et le détruire à la main : y a-t-il une raison de cause à effet ? Et l’oeuvre produite sous le pseudonyme de Richard Bachman, lui-même devenant personnage fictif ensuite de King, cause à effet ? Ou l’histoire détaillée des premières publications, de magazine à magazine, quelles lectures, quels échecs. Ou de l’utilisation de la drogue et de l’alcool comme condition ou pas du travail littéraire, ou comment continuer à jouer les guitaristes de rock. Voilà pour la Dodge bleue : Le seul écrivain au monde à pouvoir détruire une voiture de ses propres mains....

C’est à une Vie de Stephen King qu’on nous invite, à partir de ses carnets d’écriture (On writing, traduits sous le titre Écriture, mémoire d’un métier), rapport au cinéma et au screening, au concept de littérature populaire, à la documentation. Mais si c’était cela seulement, que nous importe, sauf cette conjonction par l’écriture d’une fantasmagorie personnelle et de la culture industrielle planétaire.

Sinon que Stephen King n’essaye pas de nous faire croire qu’il est un grand écrivain comme Balzac, parce qu’il s’en fout d’être un grand écrivain ou pas. Ce qu’il veut, Stephen King, c’est seulement raconter les histoires simples qui se déroulent dans l’État du Maine où il habite et faire des descriptions précises des maisons hantées…

Mais Christophe Fiat clôt son livre par une incise symétrique au texte sur Debord, King et Burroughs, texte dont je voudrais ici, en accompagnement de la publication, donner la toute première version, reçue il y a un peu plus d’un an. Un auteur contemporain français, équipé d’une guitare électrique, fête en solitaire ses 41 ans dans la chambre 218 de l’hôtel Mercure de Budapest, après une lecture performance dans une galerie d’art contemporain organisée par l’Institut français et rétribuée 178 euros. Et si tout partait de là ? À quoi et pourquoi travaillons-nous ? Ce qui s’attachait à notre littérature jusqu’au 19ème siècle, et lui survit encore par les silhouettes de Proust ou de Céline nous est-il seulement permis, à quelles conditions ? S’agit-il de langue, d’imaginaire, d’excès, d’industrie ? C’est ce soir-là, dans cette chambre d’hôtel, que Christophe entame, à partir de ce On writing qui l’accompagne, un carnet consacré à Stephen King : Chambre 218, ou comment j’ai écrit sur Stephen King. Je répète : il s’agit de l’esquisse, reprise du 1er e-mail reçu de Christophe Fiat, avec pour titre Hommage perpétuel à Stephen King – il y parle de Balzac, et c’est sans nul doute par ce court-circuit là que nous avons décidé du voyage.

Ainsi, à mon retour à Paris, j’ai dépensé tout l’argent de ma mission à l’étranger. Voilà, c’est bien ce que disait Sartre en 1948 dans Qu’est-ce que la littérature ?, on ne paye pas un écrivain, on le nourrit. Oui, mais ça fait plus de 50 ans qu’il a dit ça, Sartre, et rien n’a changé. Tant pis !

FB

- photographie : Christophe Fiat, par Olivier Roller, 2008.
- et bien sûr le site Christophe Fiat.

 


Christophe Fiat | incise 1 :

Stephen King forever, premier extrait

Mais cette fois c’est une vraie voiture et pas une métaphore comme celle qu’il utilise pour expliquer que les romans sont comme des machines. C’est même un pick-up Dodge de couleur bleue conduit par un homme nommé Bryan Smith. Un dimanche qu’il se promène sur une route de campagne à North Lovell dans l’État du Maine et que c’est l’été et que tout est tranquille, un pick-up Dodge de couleur bleu apparaît à l’horizon. Comme il fonce à toute vitesse, Stephen King se met sur le côté. Mais le conducteur accélère en zigzaguant et il n’a pas le temps de s’écarter qu’il est fauché. Il tape dans le pare-brise. Il est projeté à quatre mètres de hauteur. Puis il s’écrase dans le talus. Il a une jambe cassée à de multiples endroits et un poumon perforé et il est commotionné. Il a l’impression que dans sa tête, ça fait comme un film qui aurait subi des coupures à cause de pulvérulences lumineuses qui font comme de la poudre dans son crâne. Justement, la scène de Maximum Overdrive où il joue le rôle d’un homme qui se fait insulter par un distributeur de billets passe en accéléré. Après, qu’il ait lu sur l’écran : You are an assholl, l’homme s’adresse à sa femme qui est hors champ et dit : Honey, come on please, this machine just called me an asshole. Il s’entend répéter ce dialogue du film indéfiniment jusqu’à ce qu’il s’évanouisse. Quand il revient à lui, il entend des appels de police sur une radio qui grésille et il demande une cigarette mais comme les secours sont arrivés, un médecin éclate de rire et lui dit non. Puis il demande s’il va mourir et le médecin lui dit encore non. Une ambulance l’emmène d’abord au Northern Cumberland Hospital. Il est transporté en hélicoptère médical au Central Maine Medical Center de Lewiston où il est opéré. Et tout s’arrange, même s’il passe le 4 juillet 1999 qui est la fête nationale des États Unis avec l’Independance Day, à l’hôpital, dans un fauteuil roulant à regarder le feu d’artifice avec Tabitha à côté de lui. Puis, il rentre chez lui et c’est dans une chaleur accablante qu’il se remet à l’écriture de On writing. Il dégouline de sueur malgré le ventilateur. Et comme c’est pénible d’être toujours dans un fauteuil roulant, parce qu’il a très mal à la hanche, il dit qu’il a l’impression d’écrire pour la première fois et soudain, il se souvient qu’il a écrit Carrie dans une caravane de location et il dit qu’aujourd’hui, il a de la chance d’être riche et célèbre et d’habiter cette belle maison victorienne sécurisée à Bangor, même s’il est encore impotent parce que la rééducation dure deux mois. Dès qu’il est sur pied, il rend visite Bryan Smith. L’homme lui explique qu’il l’a renversé à cause de son chien qui avait sauté sur le siège arrière où se trouvait une glacière portative avec de la viande. Il a essayé de le repousser, mais en arrivant au sommet de la côte, comme il était distrait, il a heurté quelque chose mais comme il croyait que c’était un petit cerf, il ne s’est pas inquiété quand il s’est arrêté, jusqu’au moment où il a découvert ses lunettes d’écrivain avec le verre intact et son corps ensanglanté dans le talus. Bryan Smith a été inculpé pour conduite dangereuse et une interdiction de conduire tous véhicules à moteur, même des moto neiges. Si Stephen King veut le voir, ce n’est pas pour l’entendre raconter sa version de l’histoire, bien que ça le touche parce qu’il pense que Bryan Smith pourrait être sorti tout droit d’un de ses romans, même si son chien est un rottweiler et pas un Saint-Bernard comme le chien enragé dans Cujo. L’écrivain est là pour lui racheter le pick-up. Bryan Smith accepte, même s’il trouve la proposition étrange. Oui, Stephen King veut le pick-up de Bryan Smith pour le détruire de ses propres mains derrière sa maison. Voilà, ce qui est bien avec Stephen King, c’est que c’est le seul écrivain au monde à pouvoir détruire une voiture de ses propres mains. Mais peut-être qu’il a eu cette idée pour ne pas que cette voiture soit rachetée par des fans qui pourraient la mettre en vente sur E-Bay, ou peut-être qu’il a tout simplement voulu se défouler parce que la littérature, parfois, ça ne suffit pas à éteindre la violence qu’un écrivain peut avoir en lui, surtout quand il écrit des livres d’épouvante. Quoiqu’il en soit, il est certain que Stephen King n’a pas brûlée la voiture mais l’a détruite à coup de masse comme s’il voulait se débarrasser avec fracas de cet événement tragique qui a failli lui coûter la vie. Le fait que les verres de ses lunettes n’aient pas été cassé, dans l’accident, et que la monture ait seulement été tordue et déformée est aussi un détail important parce qu’on sait aujourd’hui que Stephen King qui a eu 60 ans en 2007 pourrait devenir aveugle à cause d’une dégénérescence de la rétine. Mais cela est une autre histoire qui a aussi sa part d’horreur.

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Christophe Fiat | Stephen King is watching you

esquisse préalable à Stephen King forever

 

Au printemps 2007, la semaine de mon anniversaire (j’ai 41 ans), j’ai passé cinq jours à Budapest, chambre 218, au Budapest Duna, ce genre d’hôtel (c’est un hôtel Mercure) que les Instituts Français payent aux écrivains pour venir parler de leur dernier livre à l’étranger. Et justement, j’étais là pour ça. Donc, une fois, ce travail fait à la galerie Raday Picture House au 25 de la rue Raday, et une fois empochés mes 40 000 florins cash ce qui fait 178 euros, et après avoir passé ma première nuit à regarder à la télé, les Erotic entertainment ou les Adulte only ou les Erotic non stop, à 3500 florins les vingt quatre heures entre deux dessins animés pour enfants et deux films d’action (tous des blockbusters hollywoodiens), j’ai commencé d’écrire sur Stephen King. Ce jour-là, il faisait gris et froid. Et de temps en temps, je regardais le pont Petoti qui est un des sept ponts de Budapest, qui était juste en face de la fenêtre de ma chambre, avec en dessous le Danube qui coulait.

C’était une étrange période, pendant laquelle je voyageais beaucoup entre Paris, Lausanne et Zurich. La fatigue s’accumulait et j’étais très nerveux. Pendant la présentation de mon travail à la galerie par Lackfi Janos qui était aussi là pour traduire ce que je disais, je m’étais même assoupis au moment où il évoquait ma fascination pour la culture pop. Alors, ça m’a réveillé subitement et j’ai expliqué très brièvement que ce qui m’intéressait dans la culture pop, c’est que c’était avant tout de la culture et j’ai parlé d’Adorno et de l’École de Francfort et je me suis assoupi de nouveau jusqu’à la lecture. Alors pour la lecture, je suis resté assis avec ma guitare électrique sur les genoux et tout le monde m’a écouté religieusement. En plus de tous les voyages qui m’éreintaient, il y avait aussi tous ses tracas de ma vie d’écrivain parce que j’avais appris la veille de mon départ que Le Temps, qui est le quotidien de Genève, avait repris mon texte sur Marianne Faitfthull : Faithfull, une héroïne en tournée que j’avais écrit pour le Libération Spécial Écrivains qui était paru la semaine précédente, à l’occasion du Salon du Livre de Paris. Alors, comme ils avaient cru que je l’avais vraiment rencontrée – ils avaient rajouté en sous-titre Rencontre avec la star dans son appartement parisien, mon texte était devenu une caricature de New Journalism avec des modifications comme « Alors, en 1998, Marianne Faithfull raconte Les sept péchés capitaux de Kurt Weill et Bertolt Brecht » au lieu de « Alors, en 1998, Marianne Faithfull enregistre Les sept péchés capitaux de Kurt Weill et Bertolt Brecht » et aussi « Puis, elle reprend en disant que sa mère est la petite-nièce de l’écrivain Léopold Von Sacher-Masoch qui a écrit La Vénus à la fourrure » au lieu de « Puis, elle dit ensuite, que sa mère est la petite-nièce etc… » et aussi en truffant mon texte de « dit-elle ». La morale de l’histoire, c’est que dans tous les cas où la fiction (je n’ai jamais rencontré Marianne Faithfull !) dépasse la réalité (une héroïne, c’est fait pour rêver), ça aboutit à du mensonge. Et de même que je n’ai pas eu besoin de parler avec Marianne Faithfull pour écrire sur elle, je n’ai pas besoin non plus de parler à Stephen King. Sinon, je n’aurais pas commencé ce texte en Hongrie mais aux États-Unis.

Alors, tout à coup, ici, j’étais en pleine Mittle-Europa En effet, le lendemain de cette première nuit en Hongrie passée à entendre les fuck, shit des américaines sexy tatouées au bord des piscines californiennes et à voir des américains body-buildés avec des queues raides et dressées, je me suis souvenu brusquement que la Transylvanie, qui est le pays du Comte Dracula, avait justement été hongroise, jusqu’en 1920, et qu’après, elle avait été roumaine. Alors, à Budapest, il y a des agences de voyages qui proposent des séjours en Transylvanie avec visite de la maison natale du Comte et de son château et des nuits passées à l’hôtel de La Couronne d’or qui est l’hôtel où descend Jonathan Harker lors de sa première visite à Dracula. Oui, le Comte Dracula qui est le plus horrible des vampires de toute la littérature d’épouvante avait été hongrois. Parce que le personnage de Dracula est quand même inspiré d’une histoire vraie, celle du prince Vlad Tepès qui était très féroce, mais pas plus que la moyenne de ses contemporains. Alors, si ça peut sembler évident d’écrire sur Stephen King, parce que tous les écrivains écrivent à un moment ou à un autre sur les autres écrivains (même Stephen King l’a fait en 1981 dans Stephen King’s dance macabre traduit en français par Anatomie de l’horreur qui est un livre où il parle de Faulkner, Joan Caroll Oates, Matheson, Ray Bradbury) ce n’est pas toujours facile à faire. Parce que les écrivains français n’aiment pas la littérature alimentaire et sans prétention, et encore moins, quand elle est associée à un genre comme l’horreur, comme c’est le cas avec Stephen King qui est aujourd’hui le roi (King, ça veut dire roi en anglais) de la littérature d’horreur avec tous ses livres qui sont des international bestsellers.

Voilà, ce qu’on aime en France, en dehors de la littérature française, c’est quand les écrivains américains nous montrent qu’ils écrivent de meilleurs livres que nous, alors que tous les écrivains américains en sont restés à Balzac, et Stephen King aussi. Oui, mais c’est un Balzac un peu particulier qui est plus proche de Marx que de Freud. Ce qui change de la vision qu’on a, ici, de Balzac, feuilletoniste, psychologique et romantique. Voilà, personne n’a vraiment lu Les Illusions perdues, ni Grandeur et décadence des courtisanes qui ne sont pas des livres sur l’arrivisme, mais qui sont des livres sur l’ambition à cause de l’étanchéité des classes sociales. Ce qui fait qu’il y a encore en France, une littérature petite-bourgeoise et une littérature dite « expérimentale » qui n’est autre que la littérature des classes moyennes parce que dans la culture, les classes sociales sont toujours aussi étanches, alors qu’aux Etats-Unis, toute la littérature est expérimentale depuis Mark Twain et Jack London et c’est tout, avec des succès en librairie ou pas de succès du tout. Voilà, comme ça arrive souvent en France, on confond les causes et les conséquences ; les causes : le clivage des classes sociales ; les conséquences : il faut de l’ambition comme Balzac, pour faire sauter ce clivage. Mais ce qui est bien avec les Américains, c’est qu’ils n’ont pas besoin de patrimoine comme nous. Ils n’ont que des choses à raconter sur l’état de leur société en 2007. Voilà, ils sont tous dans l’épopée, les Américains, mais c’est toujours une épopée fun (contrairement à l’épopée de Bertolt Brecht qui était Allemand). Parce que pour eux, il ne s’agit plus d’utiliser la fiction pour créer une distance avec le lecteur, ce qui fait de lui un arbitre ou un juge, mais il s’agit plutôt d’amener le lecteur à la désinvolture et à l’ironie et à l’humour noir comme l’ont très bien fait les écrivains du New Journalism, quand ils passaient du temps en tournées avec les rockers des années soixante dix ou avec des astronautes ou quand ils allaient dans des communautés d’allumés. Oui, mais ça créée une distance à cause du rire, même si personne ne rit parce que ce qui se passe n’est pas comique, mais quand même tragique, surtout dans la littérature d’horreur. Sinon que Stephen King n’essaye pas de nous faire croire qu’il est un grand écrivain comme Balzac, parce qu’il s’en fout d’être un grand écrivain ou pas. Ce qu’il veut, Stephen King, c’est seulement raconter les histoires simples qui se déroulent dans l’État du Maine où il habite et faire des descriptions précises des maisons hantées (il dit que c’est possible de décrire une maison hantée si on fait la différence entre une corniche et un pignon et entre une coupole et une tourelle) et qu’il privilégie toujours ça, sur le style et les recherches formelles, prenant parfois le risque de mal écrire, c’est-à-dire d’être emphatique, et de faire trop de digressions, comme ça peut arriver des fois à n’importe quel écrivain américain, mais jamais à un écrivain français. Parfois, Stephen King a des doutes comme dans son essai On writing traduit en français par Écriture, le métier d’écrivain, parce qu’on sent à la lecture de ce livre qu’il a du ressentiment à l’égard des écrivains dits sérieux. Mais ça ne dure jamais longtemps, tellement il est prolifique comme Balzac (Stephen King publie un livre par an). Mais en même temps, la littérature française que les écrivains français aiment est tellement ennuyeuse ou stupide que c’est normal qu’ils soient tant fascinés par les écrivains américains. Bien sûr, à un moment en France, on a eu un écrivain qui a écrit en 1991 son premier livre sur Lovecraft dont le titre est H.P. Lovecraft, contre le monde, contre la vie. Ce qui tombe bien parce que Lovecraft est justement un écrivain américain d’épouvante du XIX è que Stephen King aime beaucoup même si son maître, c’est plutôt Bram Stocker. Parce que l’année de la publication de Dracula, Stocker a aussitôt adapté le roman au théâtre et qu’à l’époque, le théâtre, c’était comme le cinéma aujourd’hui avec tous les films américains qui ont été aussi adaptés des romans de Stephen King comme Carrie par Brian de Palma ou Shinning par Stanley Kubrick et Misery, etc... Et cet écrivain français a même enregistré un disque avec de vraies chansons d’amour et il a fait aussi une vraie tournée rock avec toutes ces chansons, un été, sur les plages avec le groupe AS Dragon. Mais, comme un jour, il a voulu devenir un vrai écrivain français, il a lui aussi fait des livres ennuyeux et stupides. Et comme un malheur ne vient jamais seul, c’est avec ses livres qu’il a eu du succès et qu’il a gagné beaucoup d’argent. Même si c’est aussi compliqué de parler de lui ici, parce qu’il ne fait ni de la littérature petite-bourgeoise, ni de la littérature expérimentale, mais du roman de gare. Oui, mais du roman de gare, comme dans Brigades Mondaines ou comme dans la collection Arlequin – non ! Pas la collection Arlequin ! Arlequin, ce serait plutôt la collection d’un autre écrivain français qui est une femme qui n’a jamais écrit sur aucun autre écrivain, et encore moins enregistré de disque, mais qui fait beaucoup de lectures pour compenser tout son ennui et la stupidité aussi, qui l’habite depuis qu’elle écrit elle aussi. Bien sûr, je ne parle ici que des romanciers dont on parle beaucoup à la télé. Mais je pourrais aussi parler des poètes français qui comptent autant que les romanciers pour le patrimoine national, surtout ceux que j’ai rencontrés quand j’étais justement à Budapest. Voilà, c’était à l’occasion d’une soirée spéciale Francophonie, au Théatre Merlin, rue Gerloczy, dans le 5 ème arrondissement. Mais comme les poètes ne passent jamais à la télé, c’est difficile d’en parler comme les romanciers. Et puis, on ne sait plus si c’est la vie qui les a brisés ou leur vocation qui les a acculés à la solitude et à l’anonymat (ce qu’ils appellent la discrétion). En tout cas, ils ont fait rire tout le monde, les poètes avec leurs lectures francophones. Le premier a répété pendant dix minutes : « 1,2,1,2,2,1,2,1 », le second a répété « Tché, tché, tché » avec une bande sonore en fond pendant dix minutes lui aussi en ayant expliqué que le Français est la seule langue qui n’utilise pas le son « Tché » contrairement à l’Anglais, l’Italien, l’Allemand ou le Hongrois. Puis comme la sono était défectueuse (on reconnaît une soirée de poésie française au fait que la sono est toujours défectueuse), il avait repris « Tché, tché, tché », mais cette fois sans bande sonore. Puis le dernier avait raconté deux versions différentes d’une même histoire. Version adulte : « trois seins, trois fesses, trois lèvres, où est le nu correspondant ? ». Version enfant : « une chaussette rouge, une chaussette verte, une chaussette bleue, où est le mille-pattes correspondant ? ». Puis, ils avaient raconté ensemble une histoire à propos de poèmes qu’ils avaient écrits le matin même dans le métro et comment ils avaient dû interrompre l’exercice à cause du contrôle des billets (sic !).

Alors, en rentrant à l’hôtel, je m’étais demandé si tout cela était sérieux (dans ce cas pourquoi avaient-ils pris les Hongrois pour des cons, mais aussi les enfants avec leurs histoires de mille-pattes ?), ou si tout cela avait été comique, comme les blagues que les animateurs sortent dans les talk-show à la télé avec leurs cent vingt mots à l’heure ? Mais, bon comme l’après-midi, j’avais visité le Musée de la Terreur, avenue Andrassy, qui est un spectacle son et lumière sur l’occupation nazie et soviétique, je devais ne pas être assez concerné par la francophonie, ce soir-là. D’ailleurs, quand je suis allé parler à un des poètes avec lequel j’avais dîné une fois à Besançon, il y a cinq ans, il m’a regardé, en bombant son torse de vieux baby-boomer et il m’a dit : « Votre nom me dit quelque chose, mais pas votre visage ! ». Moi c’est le contraire, aujourd’hui je ne sais plus comment il s’appelle mais je pourrais le reconnaître n’importe où, même en plein désert avec ses cheveux gris et ses baskets. En France, il n’y a pas d’équivalent de Stephen King, même s’il y a des écrivains qui vendent quand même beaucoup de livres. Ça tient sans doute au fait, qu’en France, les écrivains dissimulent toujours que la littérature est alimentaire, justement avec la prétention. Voilà, la prétention, ça sert à déshumaniser l’écrivain qui n’aurait pas besoin de gagner sa vie avec la littérature, comme n’importe qui d’autre gagne aussi sa vie avec son travail. Bien sûr, aujourd’hui, les gens travaillent de plus en plus et gagnent de moins en moins leur vie, et il est possible que les écrivains qui refusent de considérer la littérature comme une activité alimentaire finissent pas avoir le dernier mot et donnent l’exemple, non pas d’un art désintéressé, mais d’un modèle de travail digne et propre (ce qu’est le fait d’écrire par rapport à d’autres activités comme le travail en usine ou sur les chantiers) qui n’a pas à être rémunéré, justement à cause de cette dignité et de cette propreté qui vaudraient comme valeur symbolique. Ce qui fait que la littérature de l’avenir qui suivrait cette voie montrerait la nécessité du travail aliéné dont l’aliénation ne serait plus pensable, donc accepté, comme si c’était normal. Voilà, si on écoutait la grande majorité des écrivains français, on finirait tous comme le Lovecraft de cet écrivain français dont on apprend qu’il 1. méprise l’argent, 2. est fier d’être réactionnaire, 3. est raciste, 4. aime les inhibitions puritaines, 5. considère la démocratie comme une sottise, 6. considère le progrès comme une illusion, 7. rit dès qu’on prononce le mot Liberté, 8. Habite New York, alors qu’il vaut mieux finir comme Daniel Defoe avec un livre comme Robinson Crusoe qui s’est vendu vite et très bien (c’est le premier international bestseller du monde !) parce qu’il parlait simplement de l’actualité politique et économique de son époque. Même si Robinson n’est quand même pas très passionnant parce que c’est un petit-bourgeois qui n’a pas d’autre projet que de reconstituer intégralement son ancienne vie de petit commerçant. Alors, il rencontre un vendredi, Vendredi, son sauvage.

Oui, mais en attendant, avec la prétention, tous ces écrivains coupent la littérature de l’économie de la vie (on appelle ça l’économie libidinale) qui est toujours liée au fait de gagner sa vie pour pouvoir continuer à vivre et continuer d’écrire des livres qui ne soient pas des répliques exactes de nos vies, mais la vie, quand elle nous passe au travers. Par exemple, dans la littérature d’autofiction qui n’est autre que la littérature autobiographique que tous les écrivains français aiment, tout le monde parle de ses problèmes affectifs, mais jamais de ses problèmes financiers. Voilà, si tous les écrivains français sont prétentieux, c’est parce qu’ils pensent tous que la littérature est encore un art pur, et que ce n’est pas important que ce soit un métier, parce que quand un art est pur, il n’a besoin que de génie et de rien d’autre, même pas de savoir-faire et surtout pas d’argent. Alors, pour les Français, on naît écrivain ou ne naît pas écrivain mais ce n’est pas possible de devenir écrivain. Voilà, être écrivain, ce n’est pas une profession, mais une vocation. Mais le problème, c’est qu’avec la vocation, on brise plus facilement les écrivains qu’avec une profession parce que la vocation théâtralise toujours la vie comme la télé le fait aussi quand les images qui sont transmises en un éclair dramatisent autant nos cerveaux que les voix (dans vocation, il y a voix) qu’entendent les écrivains. Et puis, la vocation, c’est quand même aussi une mystification, alors qu’une profession, c’est une activité qui est dans la praxis et rien d’autre. Voilà, avoir la vocation, c’est être ou ne pas être Lovecraft, alors qu’avoir une profession, c’est faire ou ne pas faire comme Lovecraft.

Tiens, tout à coup, je me rappelle que le poète en baskets était un prof de maths en retraite et qu’il y a aussi beaucoup de prof de français et de profs d’art aussi qui sont écrivains depuis qu’on sait ça grâce à un sociologue qui a fait une enquête sur la vie des écrivains l’année dernière. Comme si être prof, c’était une profession qui permettait d’être écrivain à cause des vacances, sans doute. Oui, mais ce qui est sûr, c’est qu’on ne les croisera jamais dans les voyages organisés au pays du Comte Dracula. Non, les vacances de prof écrivain, c’est autre chose de plus culturel. C’est ce que le philosophe Gilles Deleuze qui était prof lui aussi appelait le « travail au noir » ou « le travail clandestin ». Alors, à la fin, ce n’est même pas gratuit, la littérature, parce qu’il faut bien que les livres soient vendus en librairie à cause des imprimeurs et des diffuseurs et des éditeurs et des critiques littéraires, mais c’est seulement hors de prix. Voilà, la littérature est un luxe, surtout pour les écrivains. Alors que quand je suis à l’étranger pour parler de mon travail comme ça m’est arrivé à Budapest, et que je suis quand même payé 40 000 florins, c’est-à-dire 178 euros pour faire ça, c’est ce que je vaux comme écrivain en vie pour la République Française qui m’envoie en mission pour 5 jours. Donc, à raison de quatre nuits passées devant les Erotic entertainment ou les Adulte only ou les Erotic non stop à 3500 florins les 24 heures (ce qui fait 14 000 florins pour 96 heures, soit 56 euros) entre deux dessins animés pour enfants et deux films d’action, ça me paye largement mes insomnies au Budapest Duna, et aussi les repas (ici le breakfast coûte le même prix que 24 h de film X, soit 3500 florins) et l’alcool, et les cigarettes et aussi la vue sur le Danube (chambre majorée de 2500 florins, soient 10 euros) parce que Duna dans Budapest Duna veut dire Danube en Hongrois. Parce que la vie en Hongrie est moins chère qu’en France. Ce qui fait que la boucle est bouclée. Ainsi, à mon retour à Paris, j’ai dépensé tout l’argent de ma mission à l’étranger. Voilà, c’est bien ce que disait Sartre en 1948 dans Qu’est-ce que la littérature ?, on ne paye pas un écrivain, on le nourrit. Oui, mais ça fait plus de 50 ans qu’il a dit ça, Sartre, et rien n’a changé. Tant pis ! Le temps ne passe pas vite quand on est écrivain. Parce qu’ici à Budapest, ma vie était réduite à l’économie libidinale de base qui confère à la pornographie, et un prestige sans nom (en 2005, j’ai refusé d’écrire un article dans Le dictionnaire de la pornographie publié aux Presses Universitaires de France, parce que je trouve que la pornographie n’a pas besoin d’un dictionnaire), et une utilité sociale extraordinaire : parce que, ça rend heureux de voir que des gens aiment le sexe, au point de faire l’amour toute la journée, sans avoir d’autre soucis que de prendre du plaisir et d’être beau et riche, très riche. Parce que pour vivre comme dans un film X, il faut être très riche avant d’aimer faire l’amour ! Mais pas seulement dans un film X, dans la vie réelle aussi, il faut être riche parce qu’au Mercure Budapest Duna, il y a, à l’accueil, sur un présentoir des minicards qui facilite la vie aux touristes. Chaque minicard est accompagnée d’un plan de la ville et d’un contact. Il y a la minicard Drive a tank pour ceux qui veulent conduire un panzer à Baj, à 20 km de Budapest et il y a la minicard Royal Palace of Gödölö pour ceux qui veulent aller visiter le Palais impérial de Sissi Impératrice et il y a la minicard Tropicarium et il y a la minicard Palace of arts et il y a la minicard Statue Park, gigantic monuments form age of communist dictatorship. Mais surtout, il y a la minicard Sweet secret, first class escort service, discreet & charming avec les putes de luxe qui sont open every day au 36 20 537 8001 (premier mobile) ou au 36 70 634 2413 (deuxième mobile) et sur présentation de la minicard, le champagne est offert. Une nuit avec l’une d’entre elles ne doit pas coûter 3500 florins, même avec le change. Mais en même temps, peut-être, que c’est bien d’être prétentieux, parce que ça fait plus sérieux et c’est plus confortable que d’être arrogant. Parce que quand on est prétentieux, ça dure longtemps, alors que quand on est arrogant, il faut cultiver ça au jour le jour et que ça épuise, parce qu’il y a toujours de la liberté, dans l’arrogance. Aujourd’hui, tous les écrivains français se demandent s’ils sont engagés ou pas et ils luttent tous contre le capitalisme et la mondialisation, et même ceux qui profitent du capitalisme et de la mondialisation luttent pour un monde plus humain et plus équitable. Oui mais à quoi ça sert de lutter si plus personne ne veut être libre ? À quoi ça sert d’écrire, si on ne part pas d’un désir d’être libre ? A quoi ça sert, si on confond la sécurité (qui est un sentiment ou une mesure policière) et la liberté (qui est une action) ? Aux vues de cela que la littérature française soit ennuyeuse et stupide est un moindre mal. Il y a plus grave. On dirait que tous les écrivains jouent à qui perd gagne et accepte ce double bind qui accule la littérature à sa propre disparition, avant même que ses ennemis aient eu le temps de prononcer son arrêt de mort. C’est ce que Judith Butler qui est une philosophe américaine nommerait « l’auto-censure ». Et on pourrait en rire, si ce n’était pas la liberté qui était en jeu. Mais d’un rire jaune et pas d’un rire franc comme le rire qu’on peut avoir devant les épopées fun américaines. Le même rire jaune que j’ai eu quand j’ai visité le Musée de la terreur, le jour même de la lecture des poètes au Théatre Merlin.

Quand j’y suis rentré, j’ai cru que j’allais être terrorisé par ce que j’allais voir comme matériaux, les traces de l’époque nazie et communiste, bref, des documents qu’on ne peut pas voir en France étant donné que la seule occupation qu’on a eu au 20ème siècle était française avec les Nazis qui étaient là en alliés. Même si après les alliés sont devenus les Anglais et les Américains. Mais, j’ai surtout été terrorisé par toute cette mise en scène que n’auraient pas reniée les nazis eux-mêmes, ni les communistes pour discréditer leurs adversaires, avec leur goût du spectacle et de la propagande. Spectacle son et lumière ! Show à la Walt Disney ! Mais, avaient-ils le choix, les Hongrois, de faire ou de ne pas faire des Musées avec les vestiges de leur ancienne dictature comme c’est aussi le cas au Szoborpark qui est un parc avec toutes les statues de l’époque communiste qui étaient vissées, scellées dans les rues de Budapest ? Bien sûr, on pourrait rêver d’une casse comme pour les voitures, à la place d’un Musée ou d’un parc, mais qui irait visiter une casse pareille ? A une époque où la destruction est synonyme de disparition et d’effacement, et non de révolution ou de rébellion ou de résistance, comment décider de reconstruire ? C’est ici précisément qu’une littérature engagée pourrait vraiment produire des objets capables de bouleverser l’ordre des choses en partant du fait que le texte n’est pas seulement un instrument mais aussi une arme. Voilà, la littérature contemporaine me fait penser maintenant à cet exemplaire du Nouveau Testament en trois langues (allemand, anglais, hongrois) posé sur le coffre-fort de ma chambre du Budapest Duna, juste en dessous de la télé. Voilà, tous les écrivains continuent de faire des livres, sans se demander le rapport qu’il peut y avoir entre le Nouveau Testament et un coffre-fort dans un hôtel à Budapest. Mais quel est le rapport ? Personne ne sait. Mais, c’est sûr qu’il y a un rapport, même si ce rapport est absurde.

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1ère mise en ligne et dernière modification le 17 novembre 2008
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