Claude Simon, John Lennon, Pascal Quignard dans le même livre

2 heures de vidéo de Claude Simon, plus l’étrange rencontre de John Lennon et Claude Simon


Quand j’ouvre Histoire, il me faut toujours un petit effort volontaire pour me dire que ce livre est strictement contemporain de Sergeant Pepper’s Lonely Hearts Club Band. Claude Simon, lui, savait de qui il était le contemporain.

Voici un extrait du scénario qu’il propose en 1977 pour l’adaptation cinématographique d’un fragment de Triptyque, sous le titre L’impasse, lettre au réalisateur Peter Brugger :


- 6, la musique de Lennon continue jusqu’à ce que je crie « Schnitt ! ». Alors, bruits divers du studio : voix confuses, interpellations entre machinistes, bruits d’objets qu’on déplace, coups de marteaux, etc.
- 7, Ces bruits décroissent progressivement tandis que la musique de Lennon reprend en sourdine pendant que la maquilleuse repoudre le visage de l’actrice (à ce propos : il n’est pas mauvais, contrairement à ce que je vous ai dit, que celle-ci ouvre et ferme les yeux et parle à la maquilleuse comme dans la bande que nous avons visionnée).
La musique (Lennon) continue pendant le travelling le long du bras, continue encore pendant le début de la scène de l’impasse. Les rires commencent lorsque la femme tombe pour la première fois ; ils s’élèvent crescendo pendant la bataille gigantesque de l’homme et de la femme près de l’auto. Ils s’arrêtent et il y a quelques secondes de silence au moment où l’image se bloque et prend feu.

© Claude Simon, in Mireille Calle-Gruber, Les Triptyques de Claude Simon, Presses Sorbonne Nouvelle, 2008.

C’est la fabrique de ce film (et pas n’importe quel Lennon, la musique choisie par Simon : Instant Karma) que Mireille Calle-Gruber édite aux Presses Sorbonne Nouvelle, Les Triptyques de Caude Simon, ou l’art du montage. 216 pages de matériaux, scénarios, scripts, fac-simile de manuscrits impressionnants, quatre couleurs, ajouts et compléments, plus correspondances inédites, très beau cahier photos etc. Sans oublier reprises d’entretiens, dont un avec Alain Poirson, ceux d’aujourd’hui ne connaissent pas, mais ça vous avait une autre densité que le patenôtre Pivot accueillant Claude Simon et Pierre Boulez à Apostrophes rien que pour essayer de leur démontrer que ce qu’ils font ne concerne vraiment pas le Français moyen (on n’avait pas franchement besoin que cette émission soit associée au livre : le niveau de compréhension des Géorgiques par Pivot est pathétique – mais bon, c’est d’un intérêt touristique). Ne lui reprochons rien : aujourd’hui ce ne serait même pas envisageable.

Et le livre se conclut par 5 pages magistrales et denses de Pascal Quignard, intervention à la Sorbonne en mars 2008, sur le thème : Ce que vous a apporté Claude Simon. Bref extrait du texte de Pascal, qui commence au culot en associant Simon et Michaux :

Nous n’avons pas imité des formes antérieures.

Alors bien sûr on est réputé trop difficiles, incatalogables ?

Je vais vous dire : je trouve qu’il est normal que la réception de qui est incatalogable ne soit pas franchement tendre.

Elle ne l’a pas été.

Il n’y a pas eu de purgatoire pour Claude Simon.

Les purgatoires, cela n’existe plus.

Je pense qu’en plus on a refusé les rôles traditionnels de l’écrivain engagé comme Blanchot ou Mauriac ou Sartre ou Céline ou les heideggériens, ou les humanistes. Nous ne sommes plus aussi prétentieux. Nous sommes plus aussi porte-paroles. Nous ne sommes plus maîtres à penser. Cela dit nous sommes plus graves. Nous sommes plus artisans. Plus particuliers.

Non seulement graves, nous sommes lourds.

[...]

Il y a enfin une chose qui compte de plus en plus pour moi. Je pense que cela gît aussi au coeur de l’oeuvre peignante écrivante photographiante de Claude Simon. Plus loin que la lecture il y a la contemplation. La lecture fait quitter le groupe et son attention vide verse à la contemplation silencieuse. On s’assoit dans la nature. On lit la nature. Il y a un grand lire immense qui fait le but de mes jours.

© Pascal Quignard, in Mireille Calle-Gruber, Les Triptyques de Claude Simon, Presses Sorbonne Nouvelle, 2008.

Et qu’est-ce qu’il répond, à Quignard et Lennon, Claude Simon ? Voilà une page, transcrite des entretiens filmés avec Scheffel, le traducteur allemand de Claude Simon, pour le film de Peter Brugger :

Je crois que d’une façon générale – encore une fois je ne suis pas philosophe –, l’homme se définit par son langage. L’homme et le monde. Que serait le monde s’il n’y avait pas l’homme pour le dire ? Et comment ne pas lui faire confiance, parce que le langage, ce n’est pas le produit du hasard ; il s’est formé ; chacune de nos langues s’est formée très lentement. C’est l’histoire même de la pensée. J’ai un ami philosophe, disciple de Heidegger, qui dit : on pourrait étudier la pensée de l’homme par l’évolution des mots, par leur création, par leur étymologie, les figures du langage, les métaphores... C’est là que je ferais apparaître une notion que j’ai proposée, qui a paru surprenante d’abord et que l’on commence à comprendre, la notion de « crédibilité » du roman moderne, dans la modernité, opposée à celle du roman traditionnel. Autrement dit, dans le roman traditionnel, Balzac, Stendhal, etc., on vous parle des aventures, – toujours exemplaires – car si on vous raconte une histoire c’est parce qu’elle a un sens, n’est-ce pas : Julien Sorel, l’ambitieux, finit mal, Madame Bovary, la femme adultère, finit aussi d’une façon lamentable – , mais cette histoire, comment lui accorder une crédibilité puisque nous savons que ce n’est pas une histoire vraie, que c’est une histoire qui n’existe que sur le papier ? [...] Pourquoi Madame Bovary c’est génial ? Parce que Flaubert a établi dans la langue des rapports parlants ; de même que des milliers de peintres ont pent des natures mortes qui n’ont aucun intérêt tandis que celles de Cézanne sont fascinantes parce que Cézanne a établi des rapports entre les couleurs, les volumes, les lignes de ses pommes, de ses natures mortes, des rapports très passionnants. Ceci comment ? à l’intérieur, pour Cézanne, du langage pictural, et pour Flaubert, à l’intérieur du langage des mots.

© Claude Simon, in Mireille Calle-Gruber, Les Triptyques de Claude Simon, Presses Sorbonne Nouvelle, 2008.

Voilà. Cette incursion sur un moment de l’histoire de Triptyque c’est une mine, parce que soudain l’équipe allemande du film, le réalisateur et le traducteur, investissent l’univers de Claude Simon à Salses, et qu’il ouvre son atelier – cela ne remet rien en cause des thèses exprimées dans son Discours de réception au Nobel, mais on est reçu chez lui à égalité, et on découvre un boxeur. En plus, qui aime John Lennon.

Donc le livre, et spécial merci à Mireille Calle-Gruber, accompagné d’un DVD avec le 52 ’, fiction et entretiens, de Peter Brugger, plus l’émission Apostrophes sur les Géorgiques.

Du film, et pour vous convaincre de vous procurer l’ouvrage, ou le faire acheter à votre bibliothèque, voici deux brefs extraits. Le premier est extraordinaire, puisque, vous le savez, Claude Simon commence toujours ses livres par une description de sa table de travail. Ici, avec ses doigts jaunes de nicotine, il se met à parler du paquet de Gauloises Caporal sur sa table – où on notera, avec les crayons et la loupe, les ciseaux et le paquet de colle blanche, archéologie du traitement de texte ! Dans le deuxième bref extrait, une incursion dans le plan et la genèse de Triptyque.

- extrait vidéo 1, le paquet de Gauloises et la table de travail, 3’ ;
- extrait vidéo 2, plan et genèse de Triptyque, 3’ ;

 

Liens pour finir, et développer :
- hommage sur Tiers Livre ;
- association des lecteurs de Claude Simon sur Labyrinthe (où on trouvera d’autres liens) ;
- énorme compil (sur ma Sony, recomposée et mise en page, ça fait 540 pages) des textes de Claude Simon parus en revue chez Patrick Rebollar ;
- hommage de Pierre Bergounioux, plus dossier sur remue.net ;- d’autres vidéos (dont Pivot, et l’orfèvrre Claude-Simon Girod !) sur Europeana ;
- dossier Claude Simon de l’ADPF.

LES MOTS-CLÉS :

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1ère mise en ligne et dernière modification le 27 décembre 2008
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