Patrick Souchon | Nell Pierlain, écrivain

trouver sa propre écriture via celle qui en fit un métier

La littérature naît depuis toujours dans l’appel des morts. Quelquefois directement : les Oraisons de Bossuet les convoquent et les font surgir devant le lecteur, et Saint-Simon dresse ses vies à reculons, depuis l’instant où on apprend cette mort. Quand le deuil vous traverse, l’écriture ne compte pour rien. Et il y a plein de livres sur la complexité de ces passes. C’est ensuite, quand le deuil devient travail, que reviennent les rêves, et que la nuit les morts vous parlent. Alors on n’a pas le choix, que d’écrire. C’est ainsi qu’a surgi, chez ce type de 37 ans qui n’avait rien réussi jusqu’ici, La Recherche du temps perdu. Et on en a dans nos bibliothèques, de ces livres plus secrets, écrits sous un impératif, et qui témoignent d’une vie. Quand j’ai reçu, en cours de route, les premiers états du texte de Patrick Souchon, j’ai reconnu ce qui m’était arrivé il y a maintenant 8 ans, après le décès de mon père : ce que ça ouvre brutalement en soi-même de zones interdites, intouchées.

Dans le récit de Patrick Souchon, deux moments biographiques aux deux extrêmes d’une chaîne : un accident de voiture, où le père, prof d’histoire, soudain n’est plus [1]. À l’autre extrême, la perte d’identité via Alzheimer (on se souvient il y a un an du beau travail d’Olivia Rosenthal). Au plus haut de ces passes extrêmes, il y a probablement Lambeaux de Charles Juliet : livres qui nous renforcent.

Mais ce qui dérange l’ordre du récit de deuil, c’est cet échange qui concerne l’écriture : ce n’est pas le premier travail d’écriture de Patrick Souchon, et ça aussi c’est une autre ligne de partage – responsable à l’action culturelle, littérature, ateliers d’écriture, formation des enseignants, dans une des plus grandes académies, le quotidien que nous partageons avec Patrick c’est que la littérature, poésie, roman noir, slam, c’est une transmission, une invention dont le livre est un outil, mais qui s’appréhende bien plus globalement. Mais s’appréhende dans l’exigence : ce que nous nommons culture, littérature, écriture.

C’est là où ce livre est unique : la jeune mère, après l’accident de voiture, devient écrivain. Elle prend un nom de combat, qu’elle forge d’après cette chanson de Fauré, Nell, que chantait le mort, Pierre, avec l’autre fils, Alain : Nell Pierlain. Et viendront des dizaines de ces romans populaires, parce qu’il n’y a pas le choix, parce qu’il y a les enfants à élever.

Le pathos ce n’est pas le genre maison : la question, c’est qu’est-ce qu’il reste. Et, de ce qui nous attache à la littérature, qu’est-ce qui ici se joue, ou ne se joue pas mais nous enseigne ? Et, dans ce qu’on forge soi en reprenant la main, en écrivant ce que fut Nell Pierlain, qu’accomplit-on qui vous porte vous-même à l’écriture ?

J’avais sur l’écran de mon ordi ces premiers fragments de récit en septembre, dans le train pour une lecture à Chaumont, à l’invitation de Georges-Olivier Chateaureynaud, lui aussi plusieurs fois invité par Patrick sur le terrain où se bat, au quotidien, dans l’éducation nationale et on en parle. Après, ce fut leur histoire, G-O est éditeur chez Grasset, le livre arrive au terme de son voyage. Pour Patrick, je ne sais pas de quoi, après un tel livre, on peut hériter pour soi-même. Mais cette figure-là, de l’écriture, je ne sache pas qu’elle ait précédemment été dite.

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Patrick Souchon | La chanson de Nell

 

Sur la tombe qu’il faudra que je brosse et nettoie, sous le nom de Pierre, le tien.

Quel Nom ? Celui de tes parents ? Nom d’épouse, premier, puis second mariage ?

L’autre, celui d’Ombres sur les Andes et de tes romans mentionné dans le faire part du Monde et du Figaro ?

Mystérieux pseudonyme griffonné sur des enveloppes, dactylographié, imprimé sur les couvertures des livres que nous recevions par paquets de trente – Ô Nell, poème de Leconte de Lisle, musique de Fauré.

Le jeune homme à la rose.

La sonate de l’exil.

Miss Darnell (1959).

Chacun sa chimère. Baptiste était la coqueluche de Paris. Depuis un mois qu’il se produisait sur scène, il obtenait un triomphe, c’était un virtuose incomparable, un artiste doué d’un immense talent.

Avec ces romans écrits et publiés, tu gagnais ta vie, élevais tes enfants.

En 1968, je me passionnais pour les étudiants en révolte et j’imaginais, l’esprit surexcité, ces rassemblements de jeunes qui se libéraient de leurs entraves et dansaient sur une musique « pop ». Moi qui vivais en pleine Provence, dans un vieux mas isolé, je me sentais soeur des lycéens contestataires. J’étais pour le dialogue moi qui ne parlais jamais à personne ; pour l’agitation, l’indignation et les manifestations, pour le désordre, le vacarme.

Feuilletons, épisodes à l’eau de rose, le temps d’un voyage en train.

Manoulia (1964).

L’homme en gris.

L’homme à la Lotus.

Pour l’amour de Mathieu.

Cher imposteur.

La chanson de Chloé (1972). Christina écrit des chansons en cachette de sa famille. Tout le monde pense qu’elle épousera le jeune et brillant avocat Simon Barlois. Mais un soir, elle va passer une audition dans un cabaret de la rive gauche, à Paris. Là, elle rencontre Franck Perry, un jeune chanteur inconnu dont elle tombe amoureuse et qui vit dans un milieu d’artistes bohèmes à la recherche de gloire…

Pages arrachées au silence, rédigées dans le ciel et la fumée des Pall-Mall.

La dame des petites loges.

La colline des perles.

L’écharpe mauve.

Le rendez-vous de Marrakech.

Cruel Triumph (1981) – USA.

La Nymphe du Lac. Valérie mène une vie simple et paisible en compagnie de sa mère jusqu’au jour où elle reçoit une lettre de Suède lui annonçant la mort de Mme Borg, sa tante ; nouvelle qui allait bouleverser son existence.

Des piles de livres et de journaux non décachetés s’entassent le long des murs du petit appartement parisien que nous occupons dans le quinzième. Quartier que tu n’as jamais vraiment quitté, arrivant de Montbéliard (Lure, langres, Vesoul, Belfort) avec tes parents, en 1919. La famille s’installe dans une pension de famille, puis dans l’immeuble construit par Weber et Michaux, au sixième étage de la rue Quinault, face au temple de la résurrection.

Tant de jours et de soleils couchants sur les assemblées de la jeunesse protestante. Tu descends seule, selon l’usage antique et solennel, apprendre à lire et à écrire en bas, à l’Ecole de la rue de l’amiral Roussin, à l’Ecole du dimanche. Collection de belles lettres et de mots suspendus à leur fil, dans la classe. Tu commences à goûter au plaisir de la lecture grâce à l’abécédaire reçu par la poste, avec la semaine de Suzette, avec les mots de l’Afrique occidentale française, grâce aux poèmes récités par Suzanne Landeroin, au tableau, camarade dont le père se disait l’auteur de Ramona, chantée par Tino Rossi. Grâce aux mots de la bibliothèque et du théâtre français que tu rejoints à pied, par le champ de mars et les Tuileries. Aux vers et aux tirades des tragédies que tu récites en franchissant la Seine, tandis que ton père, notre grand-père, part avec Deloir travailler chez Citroën, quai de javel.

En 1919, André Citroën, « un as », disais-tu ! L’usine de munitions et de fabrication d’obus est reconvertie dans la production de véhicules à moteur ; c’est la « Type A », l’embauche. Le mot usine : interdit. Ouvrier, c’est pareil, ne se prononce pas. On ne sait pas au juste ce que fait notre grand-père chez Citroën, puis chez Peugeot. S’il est ajusteur, ingénieur. Ingénieux ajusteur. Plus tard tu diras que Deloir lui avait demandé de dessiner le Lion de Peugeot, emblème du célèbre constructeur automobile. Je laisse dire, je n’y crois pas. Personne n’y croit.

Nous aimons cela, t’entendre dire n’importe quoi, inventer, raconter.

Les phrases, les histoires, ce qu’elles cachent, révèlent. Ce que tu voyais se dessiner, enfant, à travers les rideaux au crochet des deux fenêtres du sixième, rue Quinault. A dix ans, tes rêves, ambitions, désirs d’avenir ? Comment tu as rencontré Robert, ton premier mari, comment tu as trouvé un emploi de bureau au ministère du travail, tout cela m’échappe comme les noms ramenés d’Amérique centrale, Valparaiso, La Paz, que je retrouve en même temps que les disques remontés de la cave. Vieux 78 tours, label Odéon. Musique sudaméricaine entendue à la Bourdonnière. Chanson du petit train qui monte en haut de la Cordillères des Andes, tortillard que tu suivais à pied dans les derniers kilomètres tant il progressait lentement. Que d’ombres sur les Andes, en effet. Tu étais alors partie en tournée à l’étranger, laissant les enfants au père, abandonnant tout, six mois durant, parents, amis. Mère indigne et scandaleuse alors !

Comédienne embarquée en 1946, 47 sur de grands transatlantiques sous le nom de Lemaître Madeleine, tu jouais Musset et Molière, à Rio, Anouilh à Santiago-du-Chili avec Ledoux Fernand, Roger Pigaut, René Dupuis, Elina Labourdette, et le jeune d’Ormesson, fils de Wladimir. Habillée par Poiret et les plus grands couturiers. Reçue à l’Ambassade de France à Buenos-Aires, Montevideo. Fragments de vies secrètes qui n’en font qu’une, inatteignables aujourd’hui, encloses dans ta bouleversante disparition.

C’est l’en avant continuel, le besoin de plaire et de séduire, l’envie de s’affranchir, le goût de la lutte que je retrouve ensuite et qui marquera ta vie.

Continuellement appelée à te lever, bouger, sortir, voyager, te déplacer, aimant occuper l’espace et attirer les regards. Dans les couloirs de Sainte-Perrine comme dans le « tout Paris » des années 50, tourner en rond et tomber trois fois. Tourner, tomber, et finir dans mes bras.

 

© Patrick Souchon, La chanson de Nell, Grasset, mars 2009.


© François Bon _ 19 avril 2009

[1] On a ça dans les oreilles, déjà, côté du chanteur.... T’es à bagneux, dans les feuilles. / Je vais jamais te voir, j’aime pas ça / Mais je te joue de l’harmonica. / T’es dans ma peau, mes petits airs, / Un fil débranché plus d’air, / Dans des camions à gasoil /Qui tapent dur sous les étoiles...


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