crains qu’un jour un train

d’Apollinaire, de la phonologie et des trains Corail


Il y a ce vers d’Appolinaire, avec ce jeu sur les monosyllabes (belle digression à son propos de Jacques Roubaud, autrefois, dans sa Vieillesse d’Alexandre [1]), et ce report de la chute :

Crains qu’un jour un train ne t’émeuve
Plus

Pourquoi j’y pensais ce mardi après-midi, une heure d’enregistrement à France-Inter en début d’après-midi, le RER qui me ramène à St Michel est quasi vide, et la tour Eiffel semble lentement danser comme d’un Paris à touristes, et se dire que je ne retraverserai probablement plus à cet endroit avant le départ d’août. Alors on la regarde, la tour Eiffel (moins Sous le pont Mirabeau coule la Seine que Tandis que sous / Le pont de nos bras passe / Des éternels regards l’onde si lasse...) :

 

Puis le même RER mais dans la tranchée couverte et cette succession des soupirails ouverts : c’est nous lisant nos pages web sans s’arrêter sur aucune ?

 

Enfin, le soir après rencontre Millefeuilles les Bergounioux Macé, le Corail de 22h53. On partage le compartiment avec Gabriel Bergounioux jusqu’à Orléans, je découvre des choses qui m’interloquent sur la phonologie. Et puis le train complètement vide, le wagon entier pour moi seul jusqu’à Saint-Pierre des Corps. Ces vieux compartiments des trains de nuit, on les trouve comme terreau fantastique dans bien des livres (voir Claude Simon, L’Acacia). J’aurai pris ce 22h53 combien de fois, en 12 ans, et ce train est déjà quasi une survivance, là aussi aborder la liste mentale des dernière fois que :

 

Et se souvenir d’Apollinaire, où se rejoignaient déjà la phonologie et les trains :

Mais entêtons-nous à parler
Remuons la langue
Lançons des postillons
On veut de nouveaux sons de nouveaux sons de nouveaux sons
On veut des consonnes sans voyelles
Des consonnes qui pètent sourdement
Imitez le son de la toupie
Laissez pétiller un son nasal et continu
Faites claquer votre langue
Servez-vous du bruit sourd de celui qui mange sans civilité
Le raclement aspiré du crachement ferait aussi une belle consonne

Et c’est dans ce contexte que surgit cette coupe étonnante, scandaleuse du Crains qu’un jour un train ne t’émeuve / Plus, dans ce poème La Victoire, juste avant de dire :

Ô bouches l’homme est à la recherche d’un nouveau langage
Auquel le grammairien d’aucune langue n’aura rien à dire

Et ces vieilles langues sont tellement près de mourir
Que c’est vraiment par habitude et manque d’audace
Qu’on les fait encore servir à la poésie

Il m’arrive de le haïr, ce poème d’Apollinaire, conçu comme provocation, en même temps que s’en répéter obsessivement des fragments entiers, jusqu’à ce Regarde à la fin :

La parole est soudaine et c’est un Dieu qui tremble
Avance et soutiens-moi je regrette les mains
De ceux qui les tendaient et m’adoraient ensemble
Quelle oasis de bras m’accueillera demain
Connais-tu cette joie de voir des choses neuves

Ô voix je parle le langage de la mer
Et dans le port la nuit des dernières tavernes
Moi qui suis plus têtu que non l’hydre de Lerne

La rue où nagent mes deux mains
Aux doigts subtils fouillant la ville
S’en va mais qui sait si demain
La rue devenait immobile
Qui sait où serait mon chemin
Songe que les chemins de fer
Seront démodés et abandonnés dans peu de temps
Regarde

Et nos outils déjà, ici, lui donnent raison, n’étant plus ceux de la poésie : les images me suffisent et je suis muet.

[1Jacques Roubaud, La Vieillesse d’Alexandre, notamment chapitre 6 :
« 7. Le vers libre tel qu’il est défini ici, s’il n’est pas oralement constitué seulement, n’atteint jamais au stade où la vision est irréductible à la diction ; il n’est pas une unité purement écrite. Il existe pour oeil-oreille (même si l’oeil parfois est mental et si l’oreille écoute dans le silence). »
Et page 131, à propos de l’octosyllabe Crains qu’un train... :
« Tout le vers libre commun, de l’opposition affichée aux concordances qui se cachent, renvoie au vers traditionnel. Jusqu’au choix majoritaire de la disposition typographique destinée à la distinction du non-vers, empruntée telle quelle à la notation ancienne, avec majuscules initiales et déplacement vers la droite des débuts de lignes qui ne sont pas des débuts de vers. Si je l’ai nommé classique, c’est que la nature de son accord conflictuel avec l’alexandrin le rapproche non de la période dernière de suprématie de celui-ci (1850-1880), mais au contraire de celle où la soumission des frontières syntaxiques aux frontières métriques est la plus stricte, celle des grands auteurs français : Boileau, Corneille, Racine, Molière, La Fontaine, Malherbe. »


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 17 mai 2009
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Messages

  • Et que dire, dans le même poème La Victoire, de ce fulgurant étendard :
    "La mimique suffit bien au cinéma."
    Un délice que de vous lire lisant Apollinaire, j’en redemande concernant la phonologie qui interloque.

  • Je ne crains plus qu’un jour un train ne m’émeuve plus. Je n’ai que des questions : pourquoi les trains sont-ils des endroits de silence ? Les autres parlent, on descend en soi. On traverse des paysages de l’autre côté d’une vitre, inatteignables, inaccessibles. Les promenades en eux ne se feront pas. Les villages, les vies qu’on devine, qu’on aperçoit, qu’on imagine, n’auront jamais pour nous aucune existence. Lancés dans le paysage comme tant d’autres. Est-ce une parenthèse dans le temps de la vie ? Est-ce une parenthèse du monde ? Je me souviens, dans Les Acacias : il dort, mal installé, sur une banquette, en partant pour la guerre immense qui l’attend. Nos idées voyagent-elles avec nous ? Pendant que le soir tombe, notre visage se dessine de plus en plus précisément sur la vitre, nous empêche finalement tout à fait de voir autre chose que nous, fixement. Est-ce pour cela que nous sommes si seuls dans les trains de nuit ?

    • François,

      Il n’y a pas de dernières fois, il n’y a que des fréquences qui changent, des périodes qui s’allongent — et l’écoulement du temps qui semble nous échapper, laissant apparaître de nouveaux espaces.

      Aux « quand était-ce la dernière fois ? » je préfère les « quand donc sera la prochaine fois ? »

      - - -

      Merci pour ce superbe paragraphe, à lire en superposition à la vidéo associée :

      « Puis le même RER mais dans la tranchée couverte et cette succession des soupirails ouverts : c’est nous lisant nos pages web sans s’arrêter sur aucune ? »

      J’ai été obsédé par ce passage du RER chaque fois que je l’ai pris au cours des presque-trois années que j’ai eu la chance de vivre à Paris. Je comprends maintenant mieux pourquoi.

      Voir en ligne : http://www.remolino.qc.ca

    • merci du passage, Clément, et d’avoir si finement compris - et sans doute vous autres, des rives neuves et des espaces plus larges, avez une autre facilité à ces sauts et transferts, même provisoires - en tout cas, préparation intérieure à ce qui sera quand même un franchissement important

      peut-être inconsciemment d’ailleurs pousser plus loin : si j’ai fait souvent ce chemin, c’est que France Culture a beaucoup compté dans mon itinéraire, 1ère série de "Nuits magnétiques" en 1986, beaux apprentissages, voix croisées, narration hors livre, et ces dernières années avec les 3 feuilletons rock - la radio a énormément contribué à l’indépendance des écrivains, en France moins qu’en Allemagne, mais quand même

      or maintenant radio tchatche, repliée sur son personnel : on ne nous les demande plus, les interventions comme "producteurs délégués" - même si j’espère que le balancier repartira dans l’autre sens - pour ça aussi qu’on se lance dans projet de radio web, et ça devait vaguement traîner dans le fond de la tête en prenant ce RER mardi...

  • Voyez, en sortant de cette radio, le 26 novembre dernier, j’avais cette sensation d’un être accueillant, d’une sorte de havre, j’ai pris quelques photos avant, attendant l’heure comme pour moi l’habitude, car je suis toujours - ou presque - en avance aux rendez-vous, et ce train que vous avez pris, il m’est rare de l’emprunter pour aller de l’autre côté du fleuve (chacun fait comme il l’entend surtout pour rallier Austerlitz morne plaine). J’ai comme une sorte de vague à l’Internet, ces jours-ci, mais enfin je continue à ramer, et je vois que ces changements s’annoncent, que de l’autre côté, non pas du fleuve, mais de l’océan, les choses vous appellent et je pense (un peu) au début de Moby Dick (toujours aimé Gregory Peck, même si son jeu est un peu trop), non le film mais le roman. Là-bas, les neiges et les cieux blancs, le froid et la tourmente... les choses changent

    • 24 11 2011
      Marcher jusqu’à la gare, chaleur, mouvements. Épisode de l’achat du billet, elle arrive avec une bouchée en bouche, je m’excuse avec une formule maladroite, excusez-moi de vous déranger, je veux sincèrement dire que je suis désolé d’être arrivé au mauvais moment mais bon, il y a des clichés qui surgissent.
      Assis, au chaud, dans le train, trop chaud, maison froide. Chaque jour, je m’habitue à 13°C ou 15°C. Facture de gaz, estimation 3741 Kwh, dix minutes de téléphone, 40 m3, depuis le changement du compteur, juste l’eau chaude. Merci, demande une nouvelle facture, accordée.
      Prix élevé du voyage, partir, quitter les lieux. 43 euros, tout rond.
      Partir, tension au sternum, respirer avec soin. Toujours en colère, l’encombrement.
      Tout casse – Bernard LAMARCHE-VADEL.
      Annonce SNCF, … à destination de PARIS, … descendre du train, … se signaler . Je vais lire, nous quittons Orléans. Une jeune femme vient s’asseoir en face de moi, quatre places avec tablettes, nous préférons l’allée plutôt que la fenêtre, elle s’assoit en face, sans se décaler.
      Usine Quelle – Carrefour - Restaurant du Monde -Vêt Affaires -Boulanger. Le vert des champs, quelques arbres. Charvet, une casse automobiles, une église, Tendron et les beaux chiffres rouges sur les rideaux métalliques du quai d’embarquement des marchandises stockées.

      Avoir du temps pour lire, pour étudier. Les voitures sur la route qui filent vite, moins vite que le train direct pour PARIS. Un château d’eau équipé d’antennes, un champ, la terre retournée, l’autoroute, un panneau.

      Boire. Enlever cette tension au sternum, boire de l’eau. Elle étudie. Dieu d’eau, j’ai lu le nom de l’auteur avec l’intention de le noter, je l’ai déjà oublié, facile à retrouver, Marcel GRIOLLE ? Écrire qu’elle écrit sur un cahier neuf, avec méthode, dès la première page, titre, auteur, elle lit la quatrième de couverture puis l’avant-propos. Elle prend des notes, lignage simple comme je les aime, une seule ligne, je réussis à lire ce qu’elle a écrit, je vérifie le nom de l’auteur, c’est ça.

      Je reprends ma lecture page 26.
      « Après que je me suis couché, toute la nuit durant, les chiens aboient. » Chapitres courts, des élans d’écrits. Bernard observe les chiens avec l’acuité d’un critique d’art, ce qu’il a été.

      Le brouillard sur les champs, les feux rouges d’une voiture sur une route soudain perpendiculaire, pas d’horizon, le brouillard gomme les perspectives trop longues.

      Les BONHEUR . Paragraphe suivant, leur présence de mensonges. Ils tirent un taurillon. Je suis la construction des phrases, il manque des virgules où on les attend.

      « Tant est ardente la peine à tirer la viande dans certaines étendues marécageuses au pied des collines, qui rendent impossible au surplus le besoin de s’allonger sur le sol pour souffler, que les Bonheur dos à dos s’asseyent sur le taurillon. » Je recopie, j’ai emprunté ce livre, je l’ai demandé et il est venu pour moi. Un tampon, page intérieure du titre, Conseil Général du Loiret. Je suis étonné. 1995. L’auteur remercie le Conseil Général du Val-de-Marne pour son précieux concours.

      Bientôt, elle cesse sa lecture appliquée. Elle décide de fermer les yeux, elle se confie - tête appuyée, belle ligne de cils, je peux la regarder tranquillement - à ses petits écouteurs blancs qui se logent facilement à son oreille.

      Conversation arrière gauche, je ne vois pas, … lui y m’l’a pas dit non non quand même pas – silence – des remises en question, ça crée de l’insécurité ce processus là… (je perçois mieux ce que dit la femme) c’est des textes écrits … ça veut dire quoi ? ça, ça veut dire quoi ?

      Elle se repose, elle s’endort presque ; la tête dolente - déjà penchée sur son épaule gauche - accepte les secousses du train, … c’est impressionnant le parcours des gens, tu vois par rapport… oui oui, oui, oui oui oui…
      Des wagons tagués, sans vitre, à l’arrêt. Une secousse, elle redresse la tête, elle dort vraiment. Beau visage, bras croisés.

      Bossuet – les oraisons. Une passion familiale. Le corps, donner un corps au délit. Longue attache, un bijou nacré, boucle d’oreille plate, repose sur le cou, cheveux en arrière, peau, oreille dégagée… la ville, le bâti, BYRRH, presque effacé. Des baraques, sans abri, bidonville, maisons-cabanes de fortune, tenir l’hiver. Leroy-merlin, nous arrivons. Elle se réveille, elle boit un peu de son coca-cola. Elle commence à s’habiller. Elle boutonne son manteau. Elle se lève, Le train s’arrête.