Jean-Philippe Toussaint sur web

et comment désamorcer toute statue de soi-même


Jean-Philippe Toussaint sur Internet, ce n’est pas nouveau. C’est son traducteur allemand – Mirko Schmidt – qui lui avait fait ce cadeau, il y a déjà un paquet d’années – et notamment lorsque l’ensemble des traducteurs de La salle des bains et autres livres s’étaient retrouvés en Allemagne pour une confrontation.

D’autre part, ces dernières années, le même Toussaint expose ses images (voir Livre), et comment ne pas s’approprier soi-même les outils du web ? Techniquement, rien de compliqué – on ne le dira jamais assez – et les chaînes d’amitié sont prêtes pour collaborer. Comme tant plein d’autres et moi aussi, Toussaint a dans son sac un MacBook, installer des contenus en ligne c’est juste décider à quel endroit on placera la lucarne extérieure sur l’atelier personnel, et quelle taille elle aura.

Alors les sentiers bifurquent : les miens, ici, m’ont amené progressivement (et probablement de façon de plus en plus irréversible) vers le site comme oeuvre elle-même, arborescente, avec rapport direct au quotidien – parfois même en y croisant JPT himself !, jusque dans la fiction. Le flux rss est l’outil principal pour le lien à galaxie d’autres sites. L’aspect économique même s’y greffe progressivement avec publie.net, qui fonctionne de plus en plus comme cabinet de lecture grâce à nos formules d’abonnement.

Toussaint connaît tous ces rouages : monter la production d’un film, ce n’est pas une affaire d’amateur. Son site, dans l’architecture, c’est comme le monument Flaubert dressé par Yvan Leclerc, avec cette prouesse gigantesque de l’accès à la Correspondance, aux manuscrits de Madame Bovary etc.

Donc passer tout de suite au-delà de la formule actualité, agenda (qui y est très discret, de même que la page liens minimum, qui pourtant, dans notre petit monde Internet, est une façon de circulation, de don et contre-don...), ou bien l’auteur vous parle en direct. C’est bien l’oeuvre qui est mise en avant, en conservant une nette séparation d’avec le web comme écriture. Le site reste la médiation du livre (éditions, traductions) et de sa réception (entretiens, articles). Est-ce que ce n’est pas nier la spécificité même de l’Internet, basée sur l’interactivité et l’échange direct ?

Quelques exceptions : ainsi cet échange mail de JPT et d’un commandant de bord sur ce qu’il perçoit aux commandes d’un Boeing 747 (en PDF, sur page La vérité sur Marie).

Mais qui connaît Toussaint même rien qu’un peu, pas crainte qu’il fasse dans l’auto-monument, ou se prenne à piège glauque de la moindre statutification.

Alors oui, mise à disposition de l’atelier Toussaint. C’est du html simple, on clique sur le titre du livre, on a la liste des documents embarqués. Depuis longtemps la rédaction du livre se fait à l’ordinateur, mais Toussaint (il l’explique dans une des vidéso) archive chacune de ses séances de travail via "enregistrer sous" – pour ma part, ne pas les conserver c’est ma manière d’essayer de subvertir l’ordinateur, garder prise avec le risque, le fragile). On a donc accès à tout un ensemble de PDF, brouillons, sorties imprimantes annotées, plans et structures, voire débris et là le boulot de Toussaint est fascinant. Voir la fin de L’appareil photo.

Mais on retrouve le Toussaint qu’on aime, cette distance et cette simplicité qui lui sont propres, dans cette façon de désamorcer la notion même de travail, dans ces vidéos maison sur les chemins de randonnée du Cap Corse, l’installation du bureau et démarrage du Mac.

Questions au passage sur l’utilisation du traitement de texte : pages très serrées, non justifiées, sans recours aux fonctions graphiques (Fuir, dit-il, tient en 23 pages de Word), et présence récurrente des sorties imprimantes pour correction manuelle – au point de poser systématiquement l’imprimante sur la table à côté du Mac.

Alors une autre façon de poser l’équation numérique dans l’atelier de l’écrivain : le site, c’est le regard sur les outils numériques, mais là où la permanence d’écrire commande. Écouter, ci-dessous, ce qu’il dit de la marche.

Et pourquoi pas le site comme travail d’équipe ? Comme ça a été le cas, il semble que la vieille amitié qui lie Jean-Philippe Toussaint et Patrick Deville ait fonctionné, c’est à la MEET de Saint-Nazaire que le site a été lancé. Et là aussi, nouveauté (ô Patrick, on peut te parler web, maintenant !) : que le site Net soit pris au sérieux comme objet d’intervention publique... C’est Sylvain Bourmeau qui est au micro pour la soirée, 52’ comme si on y était, c’est sur la page d’accueil de

www.jptoussaint.com

Et si ça donne des idées à d’autres collègues, personne ne s’en plaindra. Petite bizarrerie : sur la mappemonde clignotante qui sert de page d’accueil à la partie auteur, pourquoi avoir gommé Bruxelles ?

On salue Marie.

 


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 22 novembre 2009
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Messages

  • salut François,
    ben oui c’est bien et ça ouvre quelques portes. Au risque effectivement de la mégalomanie habituelle et rodante et envahissante, et donc, en fait, voilà un excellent baromètre de l’état mental pour ne pas dire spirituel, de notre image et ambition au monde, pour parler gros, des écrivants que nous sommes.
    J’ai un gros doute sur les états des textes en eux-mêmes, comme tu le précises, proprement illisibles en l’état et nécessitant le passage par l’imprimante. C’est plus un problème de forme que de fond, puisque c’est bien évidemment l’atelier même. Mais c’est d’un joli courage d’ouvrir le capot. Mieux, c’est d’une gourmandise extrême envers ce qui compte après le saut : le boulot.
    c’est un peu, pour moi, comme un rappel moral que l’atelier est un atelier : ça y bosse.

    E
    Merci d’avoir fait le lien, comme d’hab, à bientôt et bon hiver Québequois.jd

    Ai-je dit quelque part que "l’Incendie… " m’avait stupéfié dans sa forme et son fond dans sa volonté de retourner le texte comme s’il devait être lui-même vivant sur le trottoir ?