de comment Andy Goldsworthy c’est trop compliqué pour Libé

de l’art et de la presse


La façon dont la presse traditionnelle se résigne à son propre écroulement est un vrai objet de curiosité, quand on pratique l’Internet et la façon dont, malgré le bruit général, on sait se recomposer un paysage d’information très spécialisé et pointu. C’est notamment le cas pour la presse littéraire, comme si le Monde des Livres et Libération livres, autrefois prescripteurs – avec une sorte de rigueur qui faisait que les bibliothécaires parfois cochaient directement dans les suppléments Livre pour leurs commandes –, se mettaient eux-mêmes en avant du consensus mou. On ne s’y résigne pas, on aurait tellement besoin de ces repères. Alors on se compose là aussi un paysage personnalisé, via l’abonnement au Matricule des Anges (et j’insiste, en premier - les abonnés ont accès à version PDF du mensuel), via BibliObs, le Figaro, et bien sûr les chroniques de l’Humanité. La presse tient donc encore son rôle critique : la question, c’est que le rôle critique lui-même évolue. Le blog Assouline n’est pas seulement un blog de critique, il se positionne autrement (assumant pour le Monde, relayé en Une du journal lui-même, et en place centrale du supplément Livres sur lemonde.fr, cet ancien rôle du feuilletonniste, Poirot-Delpech ou Pierre Lepape avant lui). Idem pour Pierre Jourde (et mentionner aussi, avec une grande capacité de découverte et d’écart, William Irigoyen sur site Arte). Mais la bascule est faite : qui cherche de la poésie ira d’abord sur Poezibao, la gestion collective de remue.net continue d’assurer un taux de visites et une richesse d’articles impressionnantes, et si Lignes de fuite est en réfection (chut), il y a Pages à pages et d’autres pour le défrichage.

En fait, c’est notre manière même, imposée autrefois par un rapport temps/publication défini (la Quinzaine littéraire, le côté mensuel des magazines, trimestriel des revues, en rapport avec une durée de présence des livres en librairie presque stable et pérenne au regard des 6 semaines de moyenne actuelle) qui définissait le contenu et les formes critiques, tandis que ce rapport temps/publication évoluant avec Internet, en même temps (et pourtant, qu’est-ce qu’on voudrait plus ou mieux...) que l’intervention des auteurs ou les matériaux auteur complémentaires s’affirment, la dichotomie livre/critique est précisément ce qui a changé.

N’empêche, ce qui me mine c’est pourquoi – au regard de ce qui s’affirme progressivement côté Internet – pourquoi cette hostilité agressive, plutôt que choisir au contraire dialogue avec des sites qui ont fonction complémentaire, et non pas de remplacement ? La presse d’information se recompose déjà complètement selon une ligne frontière différente, la base d’information passant progressivement côté blogs, c’est la fonction même du journaliste qui change, les débats ne manquent pas (suivre par exemple Gilles Klein, journaliste à Arrêts sur Images mais dont le blog est hébergé par lemonde.fr).

Ce matin, c’est dans cet esprit que d’abord je me réjouis de voir apparaître, petite case Libération de mon agrégateur, un article sur les interventions land-art d’Andy Goldsworthy dans les Alpes de Haute-Provence. Il se trouve que je suis particulièrement attaché à l’une d’elles, geste posé dans une vallée minuscule, sous une crête qui m’est importante. Alors c’est ce vieux mariage entre nous-mêmes et nos quotidiens papier (au moins pour ceux de ma génération) qui resurgit : on est fier qu’une de nos traces (c’est le titre d’un de mes livres fétiches, Traces d’Ernst Bloch) soit validé symboliquement par ce qui était notre cher et vieux Libé...

Et pourtant... Lisez :
- deuxième ligne : Il faut d’abord se taper une bonne grimpette dans les montagnes autour de Digne-les-Bains. Heureusement, le paysage est beau. C’est frappé au bon sens moyen de tous les monsieur Jourdain du monde, non ? Qui aime (se taper une grimpette, à moins que le paysage soit de carte postale ?
- paragraphe suivant : Pas de quoi gêner cette jeune fille suisse, qui vient de passer cinq jours sur l’itinéraire : « Je n’avais jamais vu de l’art fait avec de la nature. Ça m’a beaucoup impressionnée », dit-elle… Elle a dit cela, la journaliste suisse. C’est kantien : quelqu’un vous dit, c’est beau, c’est la réception selon les valeurs dont il est absent qui déterminent la qualité de l’art.
- paragraphe suivant : Et Andy est plus dans la sculpture sociale que seulement écolo. Il espère que ça va créer une microéconomie. » L’art n’est utile que s’il rapporte du fric. Prouvez-le, c’est ça qui compte (pareil quand on nous bassine sur le marché du livre numérique).
- deux paragraphes de plus, accrochez-vous : En attendant, Goldsworthy, 53 ans, cheveux blancs, est une silhouette respectée dans le paysage international de l’art contemporain. Ce type discret, affable, accessible, s’agite du Japon aux Etats-Unis, la truelle à la main. Vous avez été en présence des oeuvres d’Andy Goldsworthy, n’importe où, au Moma, à Beaubourg, au CapC Bordeaux (là que je l’ai découvert, avec Richard Long et Serra) ? Le respect est quasi religieux, après la mise en contact de l’inconnu qui vous traverse. Et on dit ce type ? On se permet ça ? Ça fait familier, ça humanise ? Léonard, Michel-Ange, Caravage, des types chouettes et cool ? Parce qu’on est dans Libé ? Indépendamment du volet 3 du raisonnement : on ne comprend pas trop, mais si ça plaît chez les Américains, ça doit être bien chez nous.
- allez, et conclusion : son minimalisme minéral peut laisser le visiteur sur sa faim. Toute notion d’expérience évacuée du concept d’art, le visiteur est uniquement consommateur, l’art est une bouffe. Et bien sûr c’est lui qui a raison, le visiteur, s’il reste insatisfait.

Allez, ne généralisons pas. Je ne connais pas le rédacteur de l’article, n’ai jamais eu affaire à lui. C’est le ravalement de tout concept d’art dans une moyenne, une vulgate, qui m’effraie. Et c’est la maladie générale aussi de la presse qui s’enfonce, au lieu de réagir. Il y avait autrefois, dans la résistance critique qu’on avait à déployer pour saisir le cours du monde, un appui sur la culture. Aujourd’hui, pour sauver un journal déboussolé, on fait de la culture un avatar de tourisme dans la consommation ordinaire. Pour ça que je me permets de réagir, pas à cause de cet article, plutôt qu’il serait symptôme : c’est plus flagrant parce qu’il s’agit d’art contemporain, et d’un artiste de telle stature, mais c’est la façon générale dont vous allez voir traiter les romans de la rentrée, personnages, un bout d’intrigue, et l’auteur trois lignes pour en faire quelqu’un de si typique.

Pour Goldsworthy, vous trouverez bien des pistes (des vidéos aussi). Et même ma petite sentinelle près de Tartonne, dans les Alpes de Haute-Provence.
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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 7 janvier 2010
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Messages

  • "un travail artistique réussi tient chaud", comme disait Andy Goldsworthy en manipulant des bouts de glace dans un documentaire sur Arte, dans le même film il compare aussi l’art à la nourriture, c’est peut-être là où est née la confusion du journaliste, si toutefois il s’est vraiment documenté - incertain d’après ce qu’il écrit.
    Comprends l’énervement, le ressens de plus en plus en ouvrant les pages culture de libé, pas encore tout à fait résolu de basculer complètement sur les pages web, dont certaines énumérées dans ton billet, mais de plus en plus.
    On peut effectivement se demander comment la presse écrite classique peut survivre en se détournant des grands lecteurs et en lorgnant vers de publics qui de toute façon en font que zapper.

    Merci François, pour cet article
    et bonne année encore au lointain Québec
    Martin

    Voir en ligne : test - projet numérique avec des étudiants

  • De moins en moins de signatures connues et appréciées, dans "Libé" (à part l’irrédentiste Pierre Marcelle).

    Par exemple, Sorj Chalandon écrit, outre ses propres livres, dans "Le Canard enchaîné"...

    Quant à l’art et la bouffe, se mettre sur l’ancienne voie ferrée de Gennevilliers : image symptomatique ("Des camions et une gare") de ce que cette rencontre peut donner.

    Il est vrai que les "sandwiches SNCF" n’ont que ce qu’ils méritent ! Après le land art, le bouff’art.

    Voir en ligne : Le Chasse-clou

  • Content de lire quelques mots sur Andy Goldsworthy,
    découvert dans l’île de Vassivière, où ses spirales de pierres dialoguent avec l’eau.

    Content aussi de voir que je ne suis pas seul à délaisser de plus en plus les pages "arts et culture" de la presse écrite au profit du web.

    Et bonne année.