Rimbaud regard bouche

« Ta tête se détourne : le nouvel amour ! Ta tête se retourne : le nouvel amour ! »


Rimbaud n’est pas un mythe, Rimbaud est Rimbaud.

Rimbaud n’est pas un mythe, parce que la secousse est chaque fois, la secousse est toujours : on relit les Illuminations et voilà, Un coup de ton doigt sur le tambour décharge tous les sons et commence la nouvelle harmonie.

Rimbaud n’est pas un mythe, il est notre atelier perpétuel, notre résistance et notre marche. Rimbaud est actif, oeuvre vive comme Balzac, Baudelaire, Nerval, Proust ou Mallarmé, la fulgurance et la brièveté en plus – et pourtant, chacun des autres est total aussi, comme total Lautréamont. Nous sommes nés ici, et jamais enfermés.

Rimbaud est légende parce qu’il a coupé. Qu’il nous a tourné le dos, pendant qu’à cause de lui, nous qui n’avons pas su la fulgurance, on reste penchés sur la table avec ses textes.

Alors cette marche vers lui est infinie : c’est la préface de Verlaine aux Poètes maudits pour le premier surgissement d’Illuminations, c’est André Breton transmettant religieusement cette poignée de main reçue de quelqu’un qui la tenait de Rimbaud (et que Mathieu Bénézet m’avait tout aussi sérieusement transmise, au point que je me suis parfois – mais rarement – autorisé à prolonger la chaîne).

C’est Rimbaud le massacre : les barbouillis sur tant d’éditions devenues illisibles, quand vous voyez marqué Pierre Brunel écartez-vous. C’est Rimbaud le labyrinthe : les vers latins, l’album zutique, les lettres d’épicerie, et pourtant le récent Pléiade dans votre poche depuis 6 mois parce que Rimbaud est en bloc.

C’est les fac-simile de Une saison en enfer puis des Illuminations soigneusement recomposés sur mon PowerBook 145 à écran noir et blanc pour première mise en ligne d’une version numérique de Rimbaud sur Internet, via Pierre Perroud et Athena, début de l’année 1997 – avoir recopié Rimbaud à la main, comment ne pas en conseiller l’exercice ?

C’est cette étudiante de l’université de Montréal dans mon bureau éclatant soudain en pleurs il y a 2 semaines : – Moi Rimbaud quand je le lis, je ne comprends pas ce qu’il veut dire. Et ma seule réponse : – Quel autre te provoquerait pourtant cette réaction ?

C’est le Rimbaud devenu académicien dans Les trois Rimbaud de Dominique Noguez, c’est Michon qui s’acharne à faire un texte sur le frère de Rimbaud, n’y arrive pas, et intitule son début de livre Rimbaud le fils et en fait le texte total par excellence, c’est l’hallucinante quête de Jean-Jacques Lefrère insomniaque et cette somme après quoi Rimbaud nous est encore plus étranger parce qu’on le connaît en tous ses chemins accessibles. C’est le sculpteur poète des boules et des yeux, Jean-Luc Parant, devenu amoureux fou de mauvaises peintures d’une ville d’Orient, les attribuant en rêve à Rimbaud avant de découvrir qu’il s’agit d’un homonyme signant A.Rimbaud et capitaine de marine, non pas déserteur récidiviste des marines étrangères, c’est la quête d’Alain Borer, c’est les notes secrètes de Louis Poirier non reprises dans la version imprimée de Lettrines 2, c’est, c’est...

Rimbaud est une complexité, un chaos : nous avons besoin de chaos, du moins de ce chaos capable de secouer le plus proche. Combien de fois en stage, pour parler image et cadre, j’ai lu cette lettre où il demande à sa mère et sa soeur de lui envoyer du matériel de photographie, ainsi qu’un manuel de topographie, réprimandant ensuite la mère d’avoir gaspillé son argent en lui envoyant un manuel de photographie, parce que ce manuel de photographie – sans le matériel associé – il l’avait déjà emporté avec lui dans son départ pour le Harar, puis pour se raccommoder leur envoyant cette première photographie toute blanche (il n’a pas maîtrisé les doses de fixateur), l’accompagnant d’une lettre dans laquelle il raconte ce qu’il y aurait sur la photographie si elle n’était pas blanche, avec ce mince trait de palmier près d’une demi-silhouette avec casque de brousse. Et à Charleville-Mézières les photos de son jeune compagnon noir, auquel il lèguera la moitié de sa fortune, 3000 francs or, dette dont s’acquittera respectueusement Isabelle...

Aujourd’hui nous parvient une photographie de Rimbaud du Harar. Il y a des contes encore aujourd’hui. On peut, si on est libraire d’ancien, ouvrir un coffre et inventer à la légende un épisode de plus. Le regard de Rimbaud sur cette photographie n’est pas contestable, qui inclut et Rimbaud et d’avoir tourné le dos. La poésie est cette violence, elle est ce déni.

Nous ajoutons un nouveau chapitre à Rimbaud par ce regard, comme la photographie retrouvée d’Isidore Ducasse debout (à 85% vérifiable, tu disais, Michel Pierssens ?) ajoutait et à nos textes d’entrée dans Lautréamont que rassemblait l’édition Corti, et à ses portraits inventés, fantasmés ?

Merci aux inventeurs du visage de Rimbaud [1], celui qui a mangé le Rimbaud de Carjat – et lui-même. Une bouche entrouverte, et muette.

Un an après, il sera mort.

 

[1Sources :
- ce jour dans L’Express
- lire aussi sur Dialogues
- l’analyse de Robin Hunzinger dans la Revue des Ressouces
- se procurer l’article de Jean-Jacques Lefrère dans Histoires littéraires
— copyright photo celui de ses inventeurs : Libraires associés/Adoc-Photos.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 15 avril 2010
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Messages

  • Soit. Cela demeure une photo, qui n’aurait guère plus de sens, sans notre lecture de l’oeuvre, que n’importe quelle autre. La religiosité qui entoure Rimbaud a aussi quelque chose de pénible. Je ressens cela depuis que je l’ai découvert, comme tout le monde, adolescent. Comme un accompagnement inutile. Cette découverte n’est qu’une découverte de plus en marge de l’oeuvre (l’an passé, me semble-t-il, quelqu’un avait découvert un brouillon de "Sarrebrück"). Toutes les générations ont eu leur Rimbaud, il fallait bien que celle de l’image ait le sien.
    Cordialement

    Voir en ligne : Religiosité

    • Et bien moi, cette photo, je la trouve excitante, déconcertante, évidente, étrange, troublante, émouvante, réjouissante, réconfortante, et plus encore. Une photo, qui n’aurait guère plus de sens, sans notre lecture de l’œuvre, la formule me laisse pantoise. Pfuitt, ouste, casse toi l’œuvre tu me salis, casse toi la photo si t’étais ma concierge tu n’aurais pas de sens. Et puis non, décidément non, on ne découvre pas Rimbaud comme tout le monde, adolescent. Décidément non.

    • Je constate que certains journalistes sont plus avisés que d’autres. Je viens de dénicher cet article me concernant de manière indirecte.

      Raphaël Zacharie de IZARRA

      =======

      LES DESSOUS DE LA PHOTO DE RIMBAUD : IZARRIMBAUD ?

      Elle lui ressemblait comme une fille peut ressembler à son père.

      Avec la bonne foi, la sincérité de son âme entière, de son coeur franc (fatalement lucides), le public ne s’y était pas trompé. La France était convaincue !

      Sauf que les tests ADN avaient rendu leur verdict, pétrifiant : désaccord génétique total et définitif entre la fille et son prétendu géniteur.

      La douche froide.

      Qui ne se souvient pas de cette douloureuse affaire Aurore Drossard, fille imaginaire de Montand ? La leçon, authentique cas d’école, doit nous inciter à adopter à l’avenir la plus extrême prudence dans ce genre d’information où la subjectivité peut brouiller les pistes les mieux balisées.

      Or, avec le dernier avatar concernant Rimbaud, nous sommes dans un processus médiatico-hystérique exactement inverse : cette fois ce sont les "spécialistes" qui, enivrés de doctes fumées, se sont eux-mêmes convaincus. Et de quoi donc me demanderez-vous ? Du pire : la mine patibulaire d’un Rimbaud aux antipodes de sa légende esthétique.

      La pilule à du mal à passer chez les vrais-faux admirateurs du poète de Charleville qui, avec ce bon sens inné caractérisant les profanes et les ignorants, doutent.

      La découverte de la photo date de deux ans. Troublant : à la même époque un certain Izarra criait à qui voulait l’entendre -et nul ne semblait vouloir prêter sérieusement l’oreille à ses élucubrations- qu’il était l’auteur du "Rêve de Bismarck", un autre inestimable trésor rimbaldien sauvé des rebuts d’un bouquiniste de Charleville-Mézières. Décidément, le hasard facilite bien des choses dans l’environnement de cet énigmatique Izarra...

      Mais revenons à la tête de Rimbaud. Les spécialistes dont le fameux Jean-Jaques Lefrère se sont basés sur quatre de ses photos (plus ou moins nettes) déjà connues et reconnues pour établir un nouveau dogme avec cette vertigineuse certitude propres aux exégètes de leur niveau élevés au pain blanchit. La farine universitaire a d’incontestables vertus de salubrité intellectuelle... Bref, c’est avec la même conviction, pour ne pas dire la même ferveur que le "Rêve de Bismarck" fut décrété authentique.

      Rien n’est plus ressemblant à un portrait qu’un autre portrait, pour peu que le coeur s’emballe. On s’interrogera sur les méthodes employées par ces imprudents spécialistes cherchant à faire passer à la postérité le visage d’un parfait anonyme confondu avec Rimbaud sous le prétexte d’une enseigne d’hôtel en guise de (fausse) piste aux stars du Parnasse, de chasse aux mythes... Bertillonnage ? Identification judiciaire ? Tests ADN ? Les rieurs riront.

      Les convictions pour le moins subjectives -autant dire hautement fantaisistes- de Jean-Jaques Lefrère et ses disciples sont une bonne gifle pour nous rappeler qu’à travers ce genre de révélation sensationnelle pleine de flou artistique lié à l’univers de Rimbaud, un Izarra peut toujours en cacher un autre.

      Les érudits échaudés ajouteront : aujourd’hui plus qu’hier.

      Méfiance donc.

      Jacques Quentin
      jacquesquentin@hotmail.fr

      ARTICLE ORIGINAL :

      http://fauxrimbaud.blogspot.com/

    • Un soir, j’ai assis la beauté sur mes genoux. Et je l’ai trouvée amère. Et je l’ai injuriée.

      Avez-vous lu Cousine K de Yasmina Khadra ? Je sais : il est courant de décrier cet auteur aujourd’hui. Mais ce court roman sur la beauté qui annihile toute autre forme de vie, m’avait fait le même effet qu’une Saison en enfer.

  • Moi je lisais Rimbaud à ma fille quand elle n’avait que quelques mois.
    Eu la chance un jour de faire des photos pour un collectionneur qui possédait entre autre un petit portrait de Rimbaud par sa soeur, à sa mort. Dès que je retrouve la photo je vous la joins.

  • On dirait qu’il est sous neuroleptiques. Les fulgurations ça use, apparemment.

  • A ceux qui n’aiment pas ce document "marketing" (il y a l’oeuvre et puis il y aurait l’homme et les deux n’auraient rien à "voir"...), et préfèrent sans doute les photos de famille ou de paysages :

    "De vos forêts et de vos prés,
    O très paisibles photographes !
    La Flore est diverse à peu près
    Comme des bouchons de carafes !"

    (A.R., Poésies, "Ce qu’on dit au poëte à propos de fleurs".)

    Voir en ligne : Le Chasse-clou

  • Impression qu’elles sont sur un balcon sans parapet, ces figures blanches qui nous reviennent.

    • LA POESIE RONGEE PAR SES VERS

      La poésie de nos jours, surtout la poésie d’auteurs inconnus, est tombée en totale désuétude.

      Par le simple fait que n’importe qui écrive de la poésie aujourd’hui, autant dire tout le monde, elle ne vaut plus rien. La poésie de nos jours ronronne. Et lorsque la rime pour se démarquer cherche à aboyer, hurler, rugir, elle ne fait que lamentablement braire : la corde poétique a été archi usée depuis un siècle. Ecrire en vers, c’est mal écrire.

      Défenseurs des Lettres, au lieu de vous alarmer du déclin de l’intérêt du public pour les ouvrages de rimes, huez plutôt les derniers poètes qui s’ingénient à parasiter la littérature de leurs "admirables inspirations" couchées à travers recueils, feuillets et autres minces supports voués à une glorieuse mais -Dieu merci !- hypothétique postérité ! Compatissez au sort que réservent ces méchants poètes à leur lectorat sombrant dans une fatale léthargie au contact de leurs rêveries nombrilistes... La poésie en vers est bel et bien morte, et c’est tant mieux !

      Le naufrage de cette poésie maintenue sous perfusion dans les cercles ultra confidentiels, autarciques et sclérosés n’en est que plus pathétique : chaque jour ressuscitée grâce au mirage de l’auto congratulation entre adeptes, elle perd progressivement en crédibilité.

      La poésie, je veux dire la poésie versifiée, ne vaut rien si elle n’est pas baudelairienne.

      Personnellement j’ai la décence et le bon goût de ne pas versifier afin de ne pas faire mourir d’ennui mes lecteurs. N’oublions pas que le versificateur se fait surtout plaisir à lui-même. J’ai compris depuis longtemps que la poésie versifiée ne valait rien si elle n’était pas baudelairienne. Ou hugolienne.

      Bref, un Dupont qui versifie n’est qu’un tueur de poésie.

      Le versificateur à notre époque n’est qu’une plume décidément bien légère cherchant à donner corps à ses jolies niaiseries et fausses profondeurs -qui ne sont que fosses- auprès d’un lectorat aussi minoritaire que complaisant. Je considère la poésie versifiée contemporaine comme de la masturbation littéraire dans sa grande majorité.

      La vraie poésie versifiée est avant tout une technique. Elle doit se distinguer des poisseux, pesants, maladroits mouvements du coeur en mettant en avant le caractère aérien d’une technique parfaitement mâitrisée porteuse de messages limpides, essentiels, digestes et non pas remorquer de manière informe les surcharges de l’âme en proie à ses délires "nombrilistiques"...

      L’authentique poésie est un dessert léger qui s’apprécie à petites doses (et encore, pas tous les jours !) au lieu de cette habituelle mélasse tantôt insipide, tantôt écoeurante.

      En un mot, Verlaine ou rien !

      C’est cela avoir le sens de la littérature et de la poésie : savoir se taire pour laisser les maîtres perdurer. Ce que je fais précisément en ne versifiant JAMAIS. D’autres l’ont fait avant moi bien mieux que je ne saurais le faire, alors pourquoi s’ingénier à faire moins bien ?

      Raphaël Zacharie de IZARRA