Saint-Simon | Reprenons le sérieux

portrait en pied : la princesse d’Harcourt (1702)


Même dans l’année américaine, un rituel pour moi datant maintenant de 20 ans, puisque j’en suis à mon 3ème tour d’une intégrale Saint-Simon. Aucune obligation, c’est entre deux autres livres, le temps de passer d’une lecture à une autre, ou bien pour savoir qu’ici on peut sans cesse revenir, qu’on situera l’instant en cours dans le grand flot des années.

Parce que jamais lassé de regarder la syntaxe se faire et s’assembler, attraper les êtres et leur relation, les grossissements, la façon d’articuler les verbes, de tisser les travers et les folies (ou la folie).

Comme chaque fois d’être face à la plus crue expression d’un sentiment de la langue. Et là-dedans, parfois, de grands morceaux de rire, en se doutant que lui-même les traite d’emblée comme cela, et qu’il n’a pas si souvent de modèle à se mettre ainsi sous la phrase.

Juste pour le plaisir, donc. Saint-Simon, il faut lire en intégral, et s’applique parfaitement la phrase de barthes dans le Plaisir du texte, qu’on reconnaît les grands auteurs à cela qu’on n’y saut jamais les mêmes passages.

De Saint-Simon, les anthologies prolifèrent, mais il faut les écarter, aussi sûr que quiconque écrit aura un moment rapport à celui-ci. C’est souvent dans les fils mineurs de l’oeuvre qu’on voit s’élaborer lentement et se dissoudre ensuite ces morceaux d’une seule pièce : je doute que celui-ci ait jamais été débusqué par un de ces Saint-Simon raccourcis.

Se souvenir, pour lire, que Mme de Maintenon a dans les Mémoires, et l’abbé Dubois plus tard, le rôle du plus grand repoussoir, et donc ceux qui ont leur faveur.

Photo : ce qui sera probablement ma dernière d’une série d’au moins 80 sur les 4 saisons avec l’usine à papier Birch de Québec, depuis autant de points différents de la ville. Ici je n’avais pas mon Saint-Simon Pléiade, mais depuis le gros fichier intégral (20 Mo), je l’ai découpé en PDF année par année pour la Sony.

 

Sa femme, qui était de tous les voyages, favorite de Mme de Maintenon, par la forte et sale raison qu’on en a vue ailleurs, échoua pour lui sur Marly, où tous les maris allaient de droit, et sans être nommés dès que leurs femmes l’étaient. Elle s’abstint d’y aller, espérant que, pour continuer à l’y avoir, Mme de Maintenon obtiendrait la grâce entière. Elle s’y trompa ; Mme de Maintenon, qui se faisait un devoir de la protéger en tout, ne laissait pas d’en être souvent importunée, et de s’en passer fort bien. La peur qu’elle ne s’en passât tout à fait la fit bientôt retourner seule à Marly ; et le roi tint bon à n’y jamais admettre le prince d’Harcourt ; cela le ralentit sur la cour ; mais il retourna peu en province et se cantonna enfin en Lorraine.

Cette princesse d’Harcourt fut une sorte de personnage qu’il est bon de faire connaître, pour faire connaître plus particulièrement une cour qui ne laissait pas d’en recevoir de pareils. Elle avait été fort belle et galante ; quoiqu’elle ne fût pas vieille, les grâces et la beauté s’étaient tournées en gratte-cul. C’était alors une grande et grosse créature, fort allante, couleur de soupe au lait, avec de grosses et vilaines lippes, et des cheveux de filasse toujours sortants et traînants comme tout son habillement. Sale, malpropre, toujours intriguant, prétendant, entreprenant, toujours querellant et toujours basse comme l’herbe, ou sur l’arc-en-ciel, selon ceux à qui elle avait affaire ; c’était une furie blonde, et de plus une harpie ; elle en avait l’effronterie, la méchanceté, la fourbe et la violence ; elle en avait l’avarice et l’avidité ; elle en avait encore la gourmandise et la promptitude à s’en soulager, et mettait au désespoir ceux chez qui elle allait dîner, parce qu’elle ne se faisait faute de ses commodités au sortir de table, qu’assez souvent elle n’avait pas loisir de gagner, et salissait le chemin d’une effroyable traînée, qui l’ont mainte fois fait donner au diable par les gens de Mme du Maine et de M. le Grand. Elle ne s’en embarrassait pas le moins du monde, troussait ses jupes et allait son chemin, puis revenait disant qu’elle s’était trouvée mal : on y était accoutumé.

Elle faisait des affaires à toutes mains, et courait autant pour cent francs que pour cent mille ; les contrôleurs généraux ne s’en défaisaient pas aisément ; et, tant qu’elle pouvait, trompait les gens d’affaires pour en tirer davantage. Sa hardiesse à voler au jeu était inconcevable, et cela ouvertement. On l’y surprenait, elle chantait pouille et empochait ; et comme il n’en était jamais autre chose, on la regardait comme une harengère avec qui on ne voulait pas se commettre, et cela en plein salon de Marly, au lansquenet, en présence de Mgr et de Mme la duchesse de Bourgogne. À d’autres jeux, comme l’hombre, etc., on l’évitait, mais cela ne se pouvait pas toujours ; et comme elle y volait aussi tant qu’elle pouvait, elle ne manquait jamais de dire à la fin des parties qu’elle donnait ce qui pouvait n’avoir pas été de bon jeu et demandait aussi qu’on le lui donnât, et s’en assurait sans qu’on lui répondît. C’est qu’elle était grande dévote de profession et comptait de mettre ainsi sa conscience en sûreté, parce que, ajoutait-elle, dans le jeu il y a toujours quelque méprise. Elle allait à toutes les dévotions et communiait incessamment, fort ordinairement après avoir joué jusqu’à quatre heures du matin.

Un jour de grande fête à Fontainebleau, que le maréchal de Villeroy était en quartier, elle alla voir la maréchale de Villeroy entre vêpres et le salut. De malice, la maréchale lui proposa de jouer, pour lui faire manquer le salut. L’autre s’en défendit, et dit enfin que Mme de Maintenon y devait aller. La maréchale insiste, et dit que cela était plaisant, comme si Mme de Maintenon pouvait voir et remarquer tout ce qui serait ou ne serait pas à la chapelle. Les voilà au jeu. Au sortir du salut, Mme de Maintenon, qui presque jamais n’allait nulle part, s’avise d’aller voir la maréchale de Villeroy, devant l’appartement de qui elle passait au pied de son degré. On ouvre la porte et on l’annonce ; voilà un coup de foudre pour la princesse d’Harcourt. « Je suis perdue, s’écria-t-elle de toute sa force, car elle ne pouvait se retenir ; elle me va voir jouant, au lieu d’être au salut, » laisse tomber ses cartes, et soi-même dans son fauteuil tout éperdue. La maréchale riait de tout son coeur d’une aventure si complète. Mme de Maintenon entre lentement, et les trouve en cet état avec cinq ou six personnes. La maréchale de Villeroy, qui avait infiniment d’esprit, lui dit qu’avec l’honneur qu’elle lui faisait, elle causait un grand désordre ; et lui montre la princesse d’Harcourt en désarroi. Mme de Maintenon sourit avec une majestueuse bonté, et s’adressant à la princesse d’Harcourt : « Est-ce comme cela, lui dit-elle, madame, que vous allez au salut aujourd’hui ? » Là-dessus la princesse d’Harcourt sort en furie de son espèce de pâmoison ; dit que voilà des tours qu’on lui fait, qu’apparemment Mme la maréchale de Villeroy se doutait bien de la visite de Mme de Maintenon, et que c’est pour cela qu’elle l’a persécutée de jouer, pour lui faire manquer le salut. « Persécutée ! répondit la maréchale, j’ai cru ne pouvoir vous mieux recevoir qu’en vous proposant un jeu ; il est vrai que vous avez été un moment en peine de n’être point vue au salut, mais le goût l’a emporté. Voilà, madame, s’adressant à Mme de Maintenon, tout mon crime, » et de rire tous, plus fort qu’auparavant. Mme de Maintenon, pour faire cesser la querelle, voulut qu’elles continuassent de jouer ; la princesse d’Harcourt, grommelant toujours, et toujours éperdue, ne savait ce qu’elle faisait, et la furie redoublait de ses fautes. Enfin, ce fut une farce qui divertit toute la cour plusieurs jours, car cette belle princesse était également crainte, haïe et méprisée.

Mgr et Mme la duchesse de Bourgogne lui faisaient des espiègleries continuelles. Ils firent mettre un jour des pétards tout du long de l’allée qui, du château de Marly, va à la perspective, où elle logeait. Elle craignait horriblement tout. On attira deux porteurs pour se présenter à la porter lorsqu’elle voulut s’en aller. Comme elle fut vers le milieu de l’allée, tout le salon à la porte pour voir le spectacle ; les pétards commencèrent à jouer, elle à crier miséricorde, et les porteurs à la mettre à terre et à s’enfuir. Elle se débattait dans cette chaise, de rage à la renverser, et criait comme un démon. La compagnie accourut pour s’en donner le plaisir de plus près, et l’entendre chanter pouille à tout ce qui s’en approchait, à commencer par Mgr et Mme la duchesse de Bourgogne. Une autre fois ce prince lui accommoda un pétard sous son siège, dans le salon où elle jouait au piquet. Comme il y allait mettre le feu, quelque âme charitable l’avisa que ce pétard l’estropierait, et l’empêcha.

Quelquefois ils lui faisaient entrer une vingtaine de Suisses avec des tambours dans sa chambre, qui l’éveillaient dans son premier somme avec ce tintamarre. Une autre fois, et ces scènes étaient toujours à Marly, on attendit fort tard qu’elle fût couchée et endormie. Elle logeait ce voyage-là dans le château, assez près du capitaine des gardes en quartier qui était lors M. le maréchal de Lorges. Il avait fort neigé et il gelait ; Mme la duchesse de Bourgogne et sa suite prirent de la neige sur la terrasse qui est autour du haut du salon, et de plain-pied à ces logements hauts, et, pour sien mieux fournir, éveillèrent les gens du maréchal, qui ne les laissèrent pas manquer de pelotes ; puis, avec un passe-partout et des bougies, se glissent doucement dans la chambre de la princesse d’Harcourt, et, tirant tout d’un coup les rideaux, l’accablent de pelotes de neige. Cette sale créature au lit, éveillée en sursaut, froissée et noyée de neige sur les oreilles et partout, échevelée, criant à pleine tête, et remuant comme une anguille, sans savoir où se fourrer, fut un spectacle qui les divertit plus d’une demi-heure, en sorte que la nymphe nageait dans son lit, d’où l’eau découlant de partout noyait toute la chambre. Il y avait de quoi la faire crever. Le lendemain elle bouda ; on s’en moqua d’elle encore mieux.

Ces bouderies lui arrivaient quelquefois, ou quand les pièces étaient trop fortes, ou quand M. le Grand l’avait malmenée. Il trouvait avec raison qu’une personne qui portait le nom de Lorraine ne se devait pas mettre sur ce pied de bouffonne ; et comme il était brutal, il lui disait quelquefois en pleine table les dernières horreurs, et la princesse d’Harcourt se mettait à pleurer, puis rageait et boudait. Mme la duchesse de Bourgogne faisait alors semblant de bouder aussi, et s’en divertissait. L’autre n’y tenait pas longtemps, elle venait ramper aux reproches, qu’elle n’avait plus de bontés pour elle, et en venait jusqu’à pleurer, demander pardon d’avoir boudé, et prier qu’on ne cessât plus de s’amuser avec elle. Quand on l’avait bien fait craqueter, Mme la duchesse de Bourgogne se laissait toucher ; c’était pour lui faire pis qu’auparavant ; tout était bon de Mme la duchesse de Bourgogne auprès du roi et de Mme de Maintenon, et la princesse d’Harcourt n’avait point de ressource ; elle n’osait même se prendre à aucunes de celles qui aidaient à la tourmenter, mais d’ailleurs il n’eût pas fait bon la fâcher.

Elle payait mal ou point ses gens, qui un beau jour de concert l’arrêtèrent sur le pont Neuf. Le cocher descendit et les laquais, qui lui vinrent dire mots nouveaux à sa portière. Son écuyer et sa femme de chambre l’ouvrirent, et tous ensemble s’en allèrent et la laissèrent devenir ce qu’elle pourrait. Elle se mit à haranguer ce qui s’était amassé là de canaille, et fut trop heureuse de trouver un cocher de louage, qui monta sur son siège et la mena chez elle. Une autre fois, Mme de Saint-Simon, revenant dans sa chaise de la messe aux Récollets, à Versailles, rencontra la princesse d’Harcourt à pied dans la rue, seule, en grand habit, tenant sa queue dans ses bras. Mme de Saint-Simon arrêta, et lui offrit secours : c’est que tous ses gens l’avaient abandonnée, et lui avaient fait le second tome du pont Neuf, et pendant leur désertion dans la rue, ceux qui étaient restés chez elle s’en étaient allés ; elle les battait, et était forte et violente, et changeait de domestique tous les jours.

Elle prit, entre autres, une femme de chambre forte et robuste, à qui, dès les premières journées, elle distribua force tapes et soufflets. La femme de chambre ne dit mot, et comme il ne lui était rien dû, n’étant entrée que depuis cinq ou six jours, elle donna le mot aux autres, de qui elle avait su l’air de la maison, et un matin qu’elle était seule dans la chambre de la princesse d’Harcourt, et qu’elle avait envoyé son paquet dehors, elle ferme la porte en dedans sans qu’elle s’en aperçût ; répond à se faire battre, comme elle l’avait déjà été, et au premier soufflet, saute sur la princesse d’Harcourt, lui donne cent soufflets et autant de coups de poing et de pied, la terrasse, la meurtrit depuis les pieds jusqu’à la tête, et quand elle l’a bien battue à son aise et à son plaisir, la laisse à terre toute déchirée, et tout échevelée, hurlant à pleine tête, ouvre la porte, la ferme dehors à double tour, gagne le degré, et sort de la maison.

C’était tous les jours des combats et des aventures nouvelles. Ses voisines à Marly disaient qu’elles ne pouvaient dormir au tapage de toutes les nuits, et je me souviens qu’après une de ces scènes tout le monde allait voir la chambre de la duchesse de Villeroy et celle de Mme d’Espinoy, qui avaient mis leur lit tout au milieu, et qui contaient leurs veilles à tout le monde. Telle était cette favorite de Mme de Maintenon, si insolente et si insupportable à tout le monde, et qui avec cela, pour ce qui la regardait, avait toute faveur et préférence, et qui, en affaires de finances et en fils de famille et autres gens qu’elle a ruinés, avait gagné des trésors et se faisait craindre à la cour et ménager jusque par les princesses et les ministres. Reprenons le sérieux.

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1ère mise en ligne et dernière modification le 18 juin 2010
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