Thierry Beinstingel | mots sauvages et entreprise

où l’on ne parle ni de France Telecom ni des suicides en entreprise


J’avais mis en ligne cet extrait dès lecture du livre de Thierry, en juillet. Maintenant qu’il commence à faire parler de lui, pas inutile battre le rappel ! (Et il est même auteur alibi de la première sélection Goncourt, pensez donc, la bonne conscience...)

intro initiale, 10/07/2010
Je lis Thierry Beinstingel depuis son premier livre, Central, incursion dans un central téléphonique à l’abandon de France Telecom, un livre où tous les verbes étaient à l’infinitif pour réorganiser cette sorte de gravité planétaire d’une entreprise en mutation sourde dans un monde interdit de vue.

J’ai suivi les chemins de Thierry, les deux ans de placard dans un bureau au bout d’un couloir sans rien à faire, la période ensuite où il s’occupait lui-même de gérer le redéploiement de cadres de France Telecom comme enseignants dans les lycées professionnels.

Maintenant aucune idée de ce à quoi professionnellement il s’emploie, toujours pour France Telecom, mais via son blog Feuilles de route – un des plus anciens et réguliers avec le mien ! – on a droit aux interstices, les routes, les villes, les hôtels. Comme lorsque régulièrement il se retrouve à Charleville-Mézières chez Rimbaud.

Les questions touchant à l’homme, dans le contexte du travail, pas possible j’imagine de les contourner – l’actualité est trop souvent au suicide dans les entreprises, ça touche Renault aussi. Comment prendre ça à bras le corps, sans quitter le territoire du littéraire ? Avec quelle phrase, et quel récit ?

Cela nous vaut aujourd’hui, après Guernica, CV-roman et d’autres, ce Retour aux mots sauvages, à paraître chez Fayard en septembre, et que j’ai lu en deux jours, d’un bloc. En avais eu échos en amont via les « notes d’écriture » Feuilles de route : le septième ou huitième livre de Thierry, et celui-ci s’écrit d’un coup, très rapidement, violence d’entraînement que j’ai connue aussi, lui il en plaisante (« 80 jours, comme Jules Verne... »).

Tout tient au dispositif : un plateau, salle d’appel qui devient théâtre de la parole, parole normalisée et codée (vente d’un abonnement Optimum Confort) vers ceux qui n’auront pas de visage (sauf un), et sur le plateau la hiérarchie, les chefs utiles ou inutiles, les vexations, le temps. Quelques personnages, un nouveau qu’on évide comme Kafka savait faire, et ça suffira à Thierry.

Non, France Telecom ne sera jamais nommée, et il est hors de leur atteinte. Le nerf crucial de ce dont il se saisit vaut pour toute structure collective organisant ce qu’on nomme travail. La question du suicide, on peut lui tourner le dos : il suffit de se concentrer sur ces choses éminemment concrètes du temps quotidien, et de les emmener suffisamment près du concret, du parler, du vivant. Alors tout se met en place.

Ci-joint extrait volé, tout près du début (section 4, tout le livre marche par suite de ces feuillets comme arrachés, emboîtés et juxtaposés, qui tissent peu à peu leur relation complexe).

 

Thierry Beinstingel | Retour aux mots sauvages (extrait)


La plaisanterie de circonstance au travail, c’est de dire qu’on t’apporte la vie sur un plateau. On fait allusion au plateau technique du centre d’appels. Il avait participé il y a quelques années au montage d’une telle structure. Tout un étage réservé à ce qui semblait être à l’époque une promesse de progrès, un moyen de conserver de l’activité dans tel bâtiment, telle ville, telle région à l’heure où le journal télévisé enchaîne les mauvaises nouvelles, les mots délocalisation, arrêt de l’activité, chômage, sur fond d’images présentant des visages graves aux portes de usines, des feux de palettes et des banderoles qui crient au désespoir. Ici, ça bougeait dans tous les sens, des peintres croisaient des électriciens, des déménageurs apportaient des bureaux aussitôt occupés par les informaticiens qui y déposaient des écrans. On l’avait sollicité pour renforcer l’équipe de câblage, tout un fatras de fils téléphoniques pendait des faux plafonds entremêlés avec des lignes coaxiales. Un type avait dit : dans quinze jours faut que ça marche, on ne peut plus prendre de retard. Il y avait des cartons d’ordinateurs dans tous les coins, ça sentait la peinture et la colle à moquette, on entendait des coups de masse : au fond de l’étage, on démolissait de nouvelles cloisons pour agrandir ce qui se révélait déjà trop juste et même pas mis en service. Il avait raccordé toutes sortes de câbles donc, depuis la banale paire de cuivre à la délicate fibre optique. Il avait installé toute sorte de prises, du simple conjoncteur aux réseaux RJ 45. Les tableaux électriques étaient complexes, les goulottes, les plinthes et les colonnes de distribution étaient surchargés de gaines multicolores. On dépliait des plans sur du mobilier encore enveloppé, c’était un temps exaltant.

Jamais il n’aurait imaginé travailler dans un lieu pareil, le plateau comme on avait pris l’habitude de dire. Image chatoyante pourtant, pas un plateau d’argent, mais suffisamment luxueux : reconnaître qu’on y avait mis de l’intérêt, une certaine considération pour ceux qui y travailleraient. Couleurs lumineuses mais pas trop agressives, chaises à roulettes confortables et silencieuses, disposition harmonieuse du mobilier, climatisation l’été et chauffage l’hiver, réglable au demi-degré. Les premiers temps, il ne pouvait s’empêcher de regarder la façon dont tout l’équipement technique était raccordé, la manière dont on avait caché les fils dans le piètement des bureaux. Et de remarquer tout : ici, une prise de travers, là, une coulure maladroite provoquée par un pistolet à colle. Un regard de spécialiste. Mais on s’habitue à tout et ce luxe et ces défauts sont devenus son univers. A moins que la présence de son ancien boulot ne s’estompe déjà en même temps que ses mains se ramollissent. Il lui faut maintenant se forcer pour s’étonner du revêtement bordeaux du paravent qui borde son espace de travail, alors qu’au début il trouvait cette couleur un peu trop sombre, mal adaptée.

La salle qu’il occupe est grande, organisée autour de cinq ilots, cinq marguerites ainsi poétiquement nommées entre eux, alors qu’elles dessinent, vues de dessus, un trèfle à quatre feuilles. On l’a installé sur celle qui se trouve à l’une des extrémités de la pièce. Il a pour voisins Maryse, Robert et Roland. C’est le chef qui a eu l’idée de le laisser à côté des premiers dont il avait fait connaissance. Pour cela, un nommé Georges (Clooney ? Harrison ? son vrai prénom ?) a rejoint une des marguerites du milieu. Le nouveau se sentait gêné mais l’autre a haussé les épaules : pas fâché de se séparer de ces cons ! a-t-il dit sans qu’on sache si c’était une plaisanterie de circonstance ou si c’était vraiment pensé.

Mais la vie sur un plateau, oui, c’est vraiment ça au sens littéral : une facilité. Tout est prévu à l’avance, réfléchi, raisonné, jugé, examiné, conçu, médité, considéré, envisagé, gambergé, ruminé. Plutôt deux fois qu’une et par une multitude d’intervenants. La position ergonomique, le grand écran plat, le casque individuel, le paravent bordeaux où on affiche les renseignements les plus demandés, tarifs usuels des services, numéros indispensables à connaître, il reste même de la place pour un univers personnel. A son emplacement, un autocollant circulaire d’un camping trois étoiles de Pornic est resté accroché au-dessus du téléphone après le départ de Georges. Maryse a affiché une photographie de ses trois enfants avec un sapin de Noël derrière eux et un dessin de la petite dernière. Le grand type a accroché une caricature humoristique de Robert Redford qu’un collègue lui a fait. Roland le chauve n’a rien mis mais le couteau à manche de bois avec lequel il mange une pomme à chaque pause demeure en permanence sur la table, la pointe fichée dans un bouchon de liège.

Mais ce qui est invisible est tout autant cogité. Invisible ou fuyant, soluble comme les lueurs de l’écran plat, les pages des scripts d’appels qu’un clic de souris ou qu’un retour-chariot efface. Vous êtes bien monsieur/madame/mademoiselle XXX ? Vous habitez bien à numéro/nom de rue/ville ? A côté de lui, Maryse fronce les sourcils, elle approche son visage de l’écran et sa mèche raide d’une teinte plus blonde que le reste des cheveux, s’aimante sur le moniteur par électricité statique. Son visage est baigné d’une lueur douceâtre, un peu orange. Au-delà du paravent, Robert est aussi en conversation avec un client. Il a redressé sa haute stature, cambre le dos avec une grimace tout en continuant de parler dans son microphone et de fixer les lignes du script qu’on voit par reflet dans ses yeux clairs. Roland le chauve est le plus discret. Le globe de son front apparaît par intermittence au dessus de la fine cloison, comme le lever ou le coucher d’un astre. Il faut prêter l’oreille pour s’apercevoir qu’il parle aussi avec un client, le visage également baigné du même halo changeant. Ainsi, tout a été pensé dans cet agencement confortable, presque suave, jusqu’à la facilité avec laquelle les mains se ramollissent, la droite épousant comme une méduse l’animal nommé souris, la gauche posée à côté du clavier, un ou deux doigts semblant taper au hasard une ou deux touches comme si l’ensemble des gestes était indépendant du regard fixé sur l’écran, en réalité, conduit, décidé par sa lumière.

L’invisible, ce sont aussi les voix, les bribes des conversations, les phrases répétitives des scripts chopés au hasard : vous souhaitez modifier votre abonnement, c’est bien cela ? Avez-vous d’autres questions ? Je vous souhaite une excellente fin de journée. Phrases pensées par d’autres, récitées par les collègues machinalement, la bouche comme un outil en suspension devant le micro, le souffle tranquille des mots appris, évidents, logiques, susurrés pour ne jamais déplaire. Et que dit-elle cette voix du client dans l’oreille, un peu nasillarde ? Est-ce qu’on l’écoute seulement ? On enchaîne rapidement par la question déjà cent fois répétée depuis le début de la journée : vous êtes bien monsieur/madame/mademoiselle XXX ? Et qu’importe son nom et son prénom puisque dans cinq minutes, quelqu’un d’autre l’aura déjà remplacée. Le lien entre l’oreille et la bouche ne se fait pas : on parle et on écoute de façon indépendante. Avec l’habitude la pensée revient, dissociée également de ces deux autres facultés, capable d’imaginer, de rêver, d’établir la liste des courses du soir, de penser à descendre la poubelle, de ne pas oublier le rendez-vous du dentiste pour la petite. Un des téléopérateurs de la salle arrive même à remplir en même temps des sudokus. Toutes ces fonctions donc, parler, écouter et penser, ajoutée d’y voir tout ce qui les entoure : l’autocollant de Pornic, le téléphone, l’évasion permanente des caractères sur l’éclairage des écrans, tout cela omnipotent, autonome, libre, faussement décontracté, un travail affranchi des limites du corps.

 

© Thierry Beinstingel, Fayard, 2010.


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1ère mise en ligne 10 juillet 2010 et dernière modification le 9 septembre 2010
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