Histoires qui sont maintenant du passé

Comment l’empereur Bu des Kan fit voir par Chôken le cours supérieur du Fleuve du Ciel.


dédié à Karl D., astrophysicien, lecture quotidienne

 

Avec un an d’absence et la nécessité de réparer, ranger, trier, on cherche vaguement un livre qu’on ne trouve pas, et on tombe sur un autre dont soudain le souvenir revient tout net, et la magie qu’il enferme – sérendipité matérielle de la bibliothèque.

Livre sans auteur, du moins sans nom d’auteur. Livre avec forme très précise : chacune des dizaines d’histoires brèves commence par la formule : C’est maintenant du passé et se conclut par la formule : Ainsi dit-on qu’il a été rapporté.

Entre les deux formules, sont les récits. Avec cette même étrangeté (non, rien qui rapproche ces univers) du côté extrêmement concret et physique des Récits hassidiques de Martin Buber.

C’est le Konjaku-monogatari shû, classique de la littérature japonaise, il aurait été écrit vers la fin du XIème siècle, et dans la collection Connaissance de l’Orient il est traduit, introduit et commencé par Bernard Frank.

Voici une de ces dizaines d’histoires. Question pour l’édition numérique : saurions-nous mettre en chantier et diffuser de tels objets complexes, et le travail intellectuel qu’ils sous-tendent ? Pourtant, c’est bien de ces rêves et légendes que nous avons besoin pour avancer.

Comment l’empereur Bu des Kan fit voir par Chôken le cours supérieur du Fleuve du Ciel.

C’est maintenant du passé. Sous le règne de l’empereur des Kan, de Chine, il y avait un homme appelé Chôken. Le Souverain, ayant mandé ce Chôken, lui dit : « Reviens après t’être enquis du cours supérieur du Fleuve du Ciel » et l’envoya. Sur quoi Chôken, ayant reçu l’ordre impérial, monta sur un bois flottant et alla s’enquérir du cours supérieur du Fleuve ; et là-dessus, étant allé jusque dans le lointain, il parvint à un endroit. Ce endroit, il ne le connaissait aucunement de vue. Là, une personne dont l’aspect ne ressemblait en rien à celui des gens qu’on voit d’ordinaire avait dressé des métiers en nombre et tissait de la toile. Et il y avait aussi un vieillard inconnu qui était debout, tenant un boeuf. Comme Chôken demandait : « Ici, quel endroit est-ce donc ? », on lui répondit : « Ici, c’est l’endroit appelé le Fleuve du Ciel. » Comme Chôken demandait encore : « Ces gens-ci, quelles gens sont-ils ? – Nous autres, nous appelons la Tisserande et le Bouvier. Et toi, quel homme es-tu donc ? » lui répondit-on. Sur quoi Chôken : « Moi, on m’appelle Chôken. De par un commandement du Souverain : “ Reviens après t’être enquis du cours supérieur du Fleuve du Ciel ”, ayant reçu ce commandement, je suis venu », répondit-il. Sur quoi, ces gens : « C’est ici le cours supérieur du Fleuve du Ciel. Maintenant, retourne-t-en. » Les ayant entendus qui disaient ainsi, Chôken s’en retourna.

Or, faisant son rapport au Souverain, il dit : « Je fus, pour vous servir, m’enquérir du cours supérieur du Fleuve du Ciel. Lorsque je parvins à un endroit, la Tisserande avait dressé des métiers et tissait de la toile ; le Bouvier tenait un boeuf : “ C’est ici le cours supérieur du Fleuve du Ciel ”, me dirent-ils sur quoi, à partir de là, je revins. L’aspect de l’endroit ne ressemblait nullement à l’ordinaire. »

Or, dans le temps que Chôken n’était pas encore de retour, un astronome, au septième jour du septième mois, était venu et avait fait au Souverain ce rapport : « Aujourd’hui, sur le bord du Fleuve du Ciel, une étoile inconnue est apparue. » Le Souverain, entendant cela, s’était étonné, mais lorsqu’il eut entendu les paroles de ce que dit ce Chôken après son retour, il pensa avec certitude : « C’est ce qu’avait dit l’astronome. “ Une étoile inconnue est apparue ”, c’était à cause que le fait que Chôken était allé là-bas se voyait. C’est donc que, vraiment, ce dernier est allé s’enquérir du Fleuve du Ciel.
Ainsi, quoique le Fleuve du Ciel soit au Ciel, même un homme qui n’était pas monté au Ciel y avait été vu de cette façon. Quand on y songe, ce Chôken ne devait pas être, lui non plus, un individu bien ordinaire, soupçonnèrent les gens du temps. Ainsi dit-on qu’il a été rapporté.

Lecture déjà merveilleuse. Mais elle se déploie autrement, pour le géographique comme pour l’imaginaire, et dans le dépli du temps aussi, lorsqu’on complète par la strate des commentaires. Ainsi, de Chôken, par le traducteur Bernard Frank :

Sources. L’auteur paraît avoir emprunté le canevas de son récit à l’ouvrage chinois intitulé Mémoire sur les fêtes célébrées annuellement au pays de Tch’ou, dont nous savons qu’il était connu au Japon à la fin du IXe siècle. On trouve d’ailleurs, dès 849, dans troisième suite aux Annales du Japon, une allusion manifestement inspirée de cette légende, aux aventures d’un héros dont il est dit qu’il « monta pour quelque temps jusqu’à la Rivière des Nuages (la Voir lactée) et y obtint la longue-vie. »
[...]
L’empereur Bu de la dynastie des Kan régna de 141 à 87 avant notre ère. Préoccupé de la présence mançante des Huns aux frontières de l’empire – c’était pour empêcher leurs incursions que déjà, au IIIe siècle, on avait établi la grande muraille –, il chercha à nouer contre eux une alliance avec les Yuetche, un peuple qu’ils avaient contraint à émigrer vers l’ouest et qui, à cette heure, était devenu maître de la Sogdiane. Pour réaliser ce projet, l’Empereur envoya en Asie occidentale un ambassadeur qui n’était autre que Chôken (en chinois Tchang K’ien), le héros de la présente anecdote. Si la mission de ce dernier n’eut pas les résultats qu’on avait escomptés dans le domaine de la politique, elle eut en revanche un immense intérêt géographique et culturel. Les renseignements que CHôken rapporta de ses voyages constituèrent en effet pour les Chinois une source d’information directe sur les Contrées d’occident, dont ils n’avaient eu jusque-là qu’une connaissance très vague. Parmi ces renseignements, l’un des plus précieux – qui devait par la suite se révéler inexact – concernait la source du FLeuve Jaune que Chôken crut avoir découverte dans la région de Kachgar. La légende ne manqua pas de s’emparer de la personne du prestigieux voyageur. Ce ne fut plus seulement aux sources du Grand Fleuve d’ici-bas que l’on imagina que Chôken était allé, mais aux sources du fleuve dont on distingue la forme au firmament et qui sert de collecteur aux eaux célestes : le Fleuve du Ciel, autrement dit la Voie lactée. Les Chinois ont, depuis les temps les plus reculés, noté sur la présence sur les bords de ce fleuve de deux étoiles qui sont, selon nos classifications, Véga de la Lyre et Altaïr de l’Aigle et qui, pour eux, s’appellent la Tisserande et le Bouvier.
[...] ils sont condamnés à vivre solitairement, chacun occupé à son ouvrage, et ne peuvent se rencontrer qu’une fois l’an, la nuit sur septième jour du septième mois lunaire. [...] La fête de la rencontre des époux célestes est restée extrêmement populaire encore aux temps modernes. Au Japon, où elle a toujours lieu aujourd’hui, on la connaît sous le nom de Tanabata-matsuri, qui paraît signifier « la fête [de la dame] aux métiers célestes ».
[...]

Si cela ne tenait qu’à moi, pendant les trois semaines que va durer ma relecture, certainement je pourrais en retranscrire une chaque matin sur ce site, sans rien épuiser du livre, et même l’accumulation incitant mieux à se le procurer. S’ancre de plus en plus pour chacun de nous, par nos outils d’aujourd’hui, que lire c’est partager, et nous voilà dans le même courant que ces traditions orales, se déposant dans les vieux recueils de faits anonymes. D’autant que le livre (1968, ma propre édition imprimée en 1987) est indisponible, il faut passer par les marchands d’ancien ou aller le lire sur place à la bibliothèque de l’Unesco. Ne rêvons pas, pas le droit de ça. Pourtant j’aurais bien recopié ici Comment, après qu’un moine fut mort, sa langue demeura et se trouvant dans la montagne y récitait le Lotus de la Loi ou bien Comment Shaka-nyorai se logea en sa mère dans le monde des hommes ou bien la très étrange et contemporaine Comment une vieille femme regardait chaque jour s’il y avait du sang sur un stûpa. Contentons-nous de lire et de rêver.

Merci à LG et VP qui me l’ont fait connaître.

LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 2 septembre 2010
merci aux 1057 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page


Messages

  • Allez, François, de tout petits extraits de la "langue" du moine mort...

  • « … Le bruit des tambours se fit entendre et les cavaliers firent lever sous les pieds de leurs chevaux une poussière qui montait jusqu’au ciel. Sa Majesté frappe une boule avec tant de force qu’elle dut atteindre les nuages. Siawusch galopait et frappait son cheval avec tant d’habileté que là où la boule tombait, il ne lui laissait pas le temps de toucher la terre et la frappait si fort qu’on la perdait de vue.
    On apporta une nouvelle balle.
    Siawusch changea de cheval, laissa tomber la boule sur le terrain, lui porta un tel coup qu’elle remonta pour visiter la lune… »

    (Firdousi, 965.)

    Cela, quoi qu’on puisse en penser, est la description d’une partie de polo.
    Telle était la modération d’un reporter en Asie à cette époque.
    Ce texte sera fort utile à qui veut connaître l’Histoire, la Cour, l’Orient, la littérature de flagornerie et peut-être aussi quelles envies secrètes et démesurées a l’homme quand il semble n’être qu’à un médiocre petit jeu nerveux.

    Henri Michaux, Passages, ’idées de traverse’ (p. 28)

    Voir en ligne : carnets