Ernst Herbeck, poète

on ne devrait pas tant le méconnaître en France


Capté hier soir dans la circulation générale, court message de Daniel Bourrion : « Je rêve à un texte sans mots. » Cette phrase me reste un bon moment, puis je lui renvoie : « Fait penser à Ernst Herbeck. » Plusieurs messages, un peu plus tard, d’amis qui me demandent qui est cet Herbeck, et qu’ils ne connaissent pas...

Je recopie ci-dessous la courte présentation de son psychiatre, Leo Navratil, telle que reprise dans 100 poèmes, éditions Harpo & [1], 2002). Un autre recueil des poèmes de Herbeck a été publié chez le même éditeur en 2008.

On se reportera aussi, dans Vertiges de W.G. Sebald, au récit de la visite que l’exilé autrichien en Angleterre lui rend en 1980.

Si on s’y met à quelques-uns (Norwich, Oeuvres ouvertes ?), on pourrait installer sur le web francophone une minime mais solide trace qui rende hommage à ce que nous apporte la lecture d’Ernst Herbeck ?

Lire aussi trois brefs poèmes et ma propre présentation sur remue.net, ancien site (novembre 2002), lorsque Jacques Rebotier m’avait connaître cette parution : écrits fous magistraux, petite incursion dans mon parcours web !

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Ernst Herbeck

 

Leo Navratil | Le poète Ernst Herbeck


Ernst Herbeck est mort brusquement et de manière inattendue le 11 septembre 1991 à l’âge de 71 ans, à l’hôpital psychiatrique Maria Gugging en Autriche. Deux ans auparavant j’avais pu léguer, avec l’accord d’Herbeck, plus d’un millier de ses manuscrits à la Bibliothèque nationale d’Autriche. L’ensemble de son oeuvre, paru après sa mort sous le titre En automne le vent des fées – textes (1960-1991), fut présenté dans le cadre d’une lecture publique à l’amphithéâtre de la Bibliothèque nationale. À cette occasion, l’écrivain Ernst Jandl disait d’Ernst Herbeck : « Personne n’aurait pu se douter qu’un homme aussi gravement handicapé dans sa parole, chaque fois qu’on lui donnait du papier, de quoi écrire et un mot-clé, trouverait, tout au long de 30 années, le chemin de tels trésors linguistiques... Cette entreprise audacieuse menée avec résolution nous a donné le poète Ernst Herbeck à qui revient de droit une place propre et incontestée dans la poésie de langue allemande à la seconde moitié de ce siècle. »

Ernst Herbeck est né en 1920 à Stockerau. Il poursuit ses études dans une école de commerce pendant un an après le collège. C’était un bon élève. Herbeck souffrait d’un bec-de-lièvre congénital, qui l’empêchait de parler aisément et dut être opéré à plusieurs reprises. Dès l’école primaire, il eut à redoubler une classe du fait de l’une de ces opérations. Les autres enfants se moquaient de son visage et de sa façon de parler. Il ne put accéder à une formation professionnelle complète.

En 1960 – Herbeck était déjà poète – il écrivait : « On n’a pas tous une bouche / plus d’une bouche est disqualifiée / ou opérée / c’est mon cas. » Ou encore : « Le visage est le premier attrape-regard / des hommes. » Son poème Le masque commence ainsi : « Le masque est Gentil, ah si seulement il me restait », et à la fin on lit : « Le masque lui est Resté. »

À 18 ans, on tenta une dernière opération de son bec-de-lièvre. Herbeck parlait peu et il était difficile de comprendre ses paroles. (« Le fardeau, c’est quand on se tait. ») Quand il se voyait dans un miroir, il se trouvait laid.

Un matin, à la fin de l’été 1960, je faisais ma visite au Haschhof, une dépendance de notre clinique. Là, vivaient une trentaine de patients qui s’occupaient à des travaux agricoles.. Ils étaient logés dans une villa ancien style Art Nouveau. Parmi eux, Ernst Herbeck qui était malade depuis vingt ans et patient de la clinique depuis quinze ans. Je l’invitai à venir dans mon cabinet, posai devant lui un de mes bristols pour dessiner (de la taille d’une carte postale), lui donnai mon stylo et dis : « Monsieur Herbeck, voulez-vous bien écrire un court poème avec pour titre Le matin ? » Herbeck se concentra un instant et écrivit :

Le matin
En automne, là, échelonne le vent des fées
alors dans la neige les
crinières se rencontrent. Des
merles sifflent claironnent
dans le vent et mangent.

En lisant ces lignes, j’y reconnus les troubles schizophrènes de la langue, mais en même temps pus y reconnaître... la poésie.

À partir de ce moment, lorsque je venais au Haschhof, je demandais à Herbeck, chaque fois de la même manière, d’écrire un court poème avec un titre précis. Ainsi naissaient des poèmes comme celui-ci :

Le rêve

Le rêve est un papier
le rêve est à la nuit
alors vint le portier
qui ouvre les huis.

le rêve est claire lumière
la mort est la femme
et Le jour est le rêve
et l’arbre est le rêve [2]

En 1966, je publiai les 83 premiers poèmes de mon patient schizophrène sous le pseudonyme Alexander. Beaucoup de lecteurs se sentirent concernés par les poèmes d’Herbeck. Au cours des années suivantes, Herbeck créa des oeuvres poétiques qui furent souvent publiées et énormément admirées. Ernst Herbeck n’a pourtant jamais écrit spontanément. Pour chaque poème il avait fallu une incitation, et le plus souvent aussi un thème. Ernst Herbeck n’avait jamais écrit de poèmes auparavant, non plus à l’époque où il était en bonne santé.

Les textes d’Herbeck me sont apparus d’emblée aussi poétiques que schizophréniques. La schizophrénie y perçait d’autant plus qu’était grande l’excitation psychotique. Mais la poésie et la schizophrénie chez Ernst Herbeck, souvent, ne sont pas dissociables. Naturellement, cela ne signifie pas que l’essence artistique de son oeuvre serait seulement une conséquence de sa maladie. Ernst Herbeck a une relation très particulière à la langue. Mais, sans sa maladie, Ernst Herbeck ne serait pas devenu poète, et sans une demande extérieure il n’aurait pas écrit un mot.

Herbeck a atteint ce que bien des auteurs contemporains ont tenté en vain d’atteindre : une indépendance totale à l’égard des normes linguistiques et des conventions poétiques. Cette liberté lui permit de créer des formes linguistiques des plus personnelles et originales. Il gardait, en même temps, une énorme distance à l’égard de sa langue, et de ses écrits. Il ne corrigeait pas, ne retravaillait pas ses textes, ne les conservait pas, ne choisissait pas ceux qui seraient publiés. Un jour qu’on lui demandait : « Que pensez-vous de la poésie ? », il répondit : « c’est seulement passager chez l’homme ». Il disait aussi : « c’est un hasard si j’ai été entraîné à écrire de la poésie ». Herbeck a toujours écrit quand on le lui demandait ; pourtant il écrivit : « La poésie, le poète n’en veut pas / vains le courage et l’habileté. »

[...]

© Leo Navratil, introduction (extrait), in Ernst Herbeck, poèmes, traduction Eric Dortu, Sabine Günther, Pierre Mréjen, Hendrik Sturm, Bénédicte Vilgrain, Harpo &, 2002.

[1Fondées par Pierre Mréjen, voir présentation et contact Harpo & ainsi que sur Poezibao...

[2Des Traum ist ein Papier
der Traum ist zur Nacht
da kam der Pförtner
der die Tore aufmacht.

der Traum ist klares Licht
Der Tod ist die Frau
de Der Tag ist der Traum
und der Baum ist der Traum


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1ère mise en ligne et dernière modification le 27 septembre 2010
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