ce qu’on fait quand on ne fait rien

à propos de l’utilisation du temps


suivi de l’échange forum qu’avait induit ce texte

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Lecture : Oblomov (Gontcharov).

Ecriture : liste des textes, articles, lettres en retard sur un post-it, puis un deuxième.

Cinéma : j’y suis allé une fois il y a deux ans.
Réflexion : Henri Maldiney, L’Art et l’éclair de l’être.

Ecroulements : rayon du dessus de la bibliothèque (à réparer), planche de dessous la plaque céramique à chauffer les casseroles (à réparer).

Dehors : aller-retour Paris TGV le 20 décembre, donc 7ème jour sans être allé dehors.

Musique : téléchargements de Sonny Terry, Bukka White, Reverend Gary Davis, ça fait partie enquête sur moi-même qui me tient depuis quelques semaines, disques qu’on se procurait en Import vers 73-74.

Retrouvé : lettre par quoi j’avais été viré de l’école d’ingénieur (ci-dessous). De la guitare, j’en faisais déjà beaucoup quand j’étais à l’ENSAM, au lieu parfois d’aller en cours. A l’époque, une Ibanez, pas une Gibson : est-ce qu’aujourd’hui il ne faudrait pas se forcer à rester devant une page, plutôt que dériver dans les boucles ? Je n’ai jamais su.

Rangements : demain.

Pour des raisons de lisibilité, je reproduis en corps de message l’échange qui s’était ensuivi via forum du site avec Marie-Pool, du site La Cause des Causeuses :

1 - 25 janvier - Marie-Pool

Elle est belle cette lettre... un mélange étrange de conformisme corporatiste et d’humanisme... Mais doit-on écrire des lettres aux "exclus" ? Il y a de l’indécence et de la violence dans une telle trace de refus, de relégation dans le hors-champ de l’inclusion... On ne peut rien en faire de cette violence... à moins qu’il ne s’agisse en fait de quelque chose qui s’entérine... le refus d’obtempérer et d’adhérer au réglement intérieur est aussi une violence faite à l’institution qui croit faire le bien de ses "adoubés"...

"Eloge de la fuite" dirait Laborit... Bon Vent Elève Bon ! J’’ai envie de sourire..."Tu as bien fait de partir Arthur Rimbaud..." etc... Quand on ne fait rien on se souvient parfois de ce qu’on a fait, de ce qu’ "on" nous a fait...et pour finir il n’y a pas vraiment à s’en faire... Des remords ? Des regrets ? S’il le faut vraiment on peut les énumérer mais... A quoi Bon ?

2 - 25 janvier FB

merci la cause des causeuses

oui c’est curieux ce côté paternaliste

peut-être qu’il avait deviné que ce serait ma grande chance, en fait...

il y a 1 mois, j’ai été invité par l’ENSAM Paris à venir parler de mon bouquin Daewoo, la prof était très chouette, on était d’accord sur tout, mais j’a pas pu vaincre la psychologie intérieure, j’ai calé

3 / 27 janvier - Marie-Pool

Qu’est-ce que veut dire pour vous "ne pas pouvoir vaincre la psychologie intérieure ?" "calé" comme les voitures ? "recalé" par la prof très chouette ?

J’ai chez moi deux exemplaires de "TOUS LES MOTS SONT ADULTES" (l’un annoté , l’autre de secours au cas où j’aurais à le prêter encore... j’hésite depuis que je sais qu’il est épuisé...), c’est le titre qui avait immédiatement retenu mon attention. Je l’avais trouvé profondément juste et je l’ai immédiatement associé à la notion psychologique de la "secondarisation" des éléments psychiques à l’oeuvre dans toute tentative d’énonciation , les théories de BION sur la fonction alpha qui transforme les éléments bêta est aussi de mise. Accord immédiat donc avec la proposition du livre. Je le recommande depuis à des personnes de mon entourage qui s’intéressent aux ateliers d’écriture. Ceci dit je ne connais pas encore vos autres textes publiés. Je vais m’y mettre. Il est grand temps...Je commence par DAEWOO ?

4 / 27 janvier - FB

on peut se permettre dans un journal ce qu’on n’écrirait pas sans corriger : évidemment, il faudrait savoir ce que serait une psychologie "extérieure" ! mes proches me disent souvent que je n’ai jamais été fort sur ces questions psychologie - la métaphore mécanique m’a toujours convenu bien mieux : oui, "calé" comme les vieux moteurs de 2CV ou les Mobylette qu’on n’arrivait pas à démarrer cause gicleur bougie carburateur delco - j’ai dit le plus gentiment possible que je ne pouvais pas venir cause agenda, en fait parce que revenir dans ces lieux, même avec des visages de 30 ans plus jeunes, mais les mêmes questions chaque année de bizutage par exemple, toujours aussi limite par le mépris et la bêtise, ce serait pour moi trop violent

en 1ère année de l’Ensam, on avait été une toute petite poignée, en 72, à s’opposer à ces techniques d’humiliation (les gars réveillés en pleine nuit, les blouses sans bouton avec n° dans le dos, s’agenouiller des heures dans les amphis, affaires perso saccagées pour apprendre la collectivité, chants corporatistes...) - le petit noyau d’opposants, on ne nous a fait grâce de rien, menaces, excréments - on a été 4 à tenir jusqu’au bout - après j’avais perdu toute confiance dans cette école et son administration : incroyable de penser que ce déni au respect humain puisse continuer dans une école dite "nationale supérieure"

à lire : site contre le bizutage

5 / 28 janvier _ Marie-Pool

C’est drôle, ce matin,mon compagnon, sur la table de la cuisine démontait (pour remplacer un élément défectueux) une "vanne thermo-statique "de la vieille 405 break qu’il bichonne...Moi , j’étais à côté et je transcrivais sur un bloc note une cassette audio.De temps en temps je levais le nez et je le regardais faire...petit à petit je me suis intéressée à la panne et lui ai demandé de me l’expliquer... Lui est un technicien, moi je fais de la psy... je nous trouve très complémentaires finalement... Mais je mesure l’écart qui peut subsister entre des psychismes non habitués à prendre en compte chez l’autre le référentiel induit par le métier ou en amont par la trajectoire personnelle familiale et éducative. Ce que vous évoquez sur la dignité m’émeut...Je crois comme vous qu’il n’y a pas de différence entre ce type de violence et celle dont on parle tous ces jours à propos des camps...c’est juste une question de degré dans l’inconséquence et le mépris... La perpétuation complaisante de ces pratiques de bizutage me fait penser à celles qui ont fonction de simulacres grotesques de "rites initiatiques" , ou à celles consistent à mutiler parcequ’on a été soit même mutilé(e) ( identification à l’agresseur).Pour faire cesser l’engrenage de ce type de violence il faut prendre conscience et faire prendre conscience de l’aspect délinquant et cruel de la démarche . Votre réticence à retourner dans cette école me semble, à vous lire, d’avantage insurrectionnelle que réactionnelle à l’exclusion pré-citée. Merci de m’avoir fait partager ce commentaire éclairant.

Je viens de retrouver "TOUS LES MOTS SONT ADULTES" dans ma forêt de livres... Je suis contente de le redécouvrir et je pense soudain que les "déclencheurs d’écriture" ne sont ni plus ni moins que des "démarreurs" qui permettent aux écritures de prendre la route, toutes les routes possibles et pratiquables... Qu’il y ait des étapes peuplées de mécanos semble une réassurance utile pour ceux et celles qui tentent le voyage sans caisse à outils...

J’aime beaucoup dans votre livre cette citation de J.L. BORGES qui me fait penser à votre travail et à celui de tant d’autres ( le peu que j’en comprends pour l’instant ... je ne dissocie jamais une personne de son travail créatif, j’aime la notion "d’arrière-pays "dont parle C .JULIET à propos des gens qu’il rencontre...)

"Un homme se fixe la tâche de dessiner le monde.Tout au long de l’année, il peuple l’espace d’images de provinces, de royaumes, de montagnes, de golfes, de vaisseaux, de maisons, d’instruments, d’astres, de chevaux et de personnes. Peu avant de mourir il découvre que ce patient labyrinthe de lignes trace l’image de son visage."

J.L. BORGES, L’Auteur, p.173

P.S. J’aime beaucoup l’ambiance musicale qui se "déclenche" dans votre blog.

6 / 28 janvier FB

Oui, Borges est inépuisable, mais particulièrement cette histoire complète en trois lignes, littéralement vertigineuse. Peut-être même qu’on y découvre une 405 capot levé ? !

7 / 29 janvier Marie.Pool

Pour finir...Pas trop fan de CALAFERTE et de mécanique vous savez... Plutôt proche de BORGES écrivant "pour lui même, pour ses amis, et pour adoucir le cours du temps... Je prendrais égelement volontiers des leçons d’écriture auprès de Marguerite DURAS,Nathalie SARRAUTE,Andrée CHEDID, Bernard NOEL, François CHENG, Charles JULIET, Jean-Pierre SIMEON pour ne citer que les plus lus de mon présent... beaucoup de poètes contemporains aussi...et aussi Hélène CIXOUS , notamment dans OR, les lettres de mon père

"Mais écrire c’est cela. La main tendue palpe le merveilleux souvenir de visage"

"18/05/95 . Je nous écris tous les jours. Notre vie est consignée dans des cahiers qui descendent l’un après l’autre dans ma caverne.On ne peut pas appeler cela exactement.Certains diraient archive certains enterrement. Pour moi c’est avant moi. C’est prescrit.C’est la preuve.Cela a commencé le premier jour.On peut se demander si notre vie s’étend à l’infini parcequ’il y a support continu des cahiers ou si les cahiers ont été dictés par l’évidence absolue de notre apparition. Ces cahiers gardent tout. Je ne les connais pas.Tout ce que j’oublie, ils n’oublient pas.Je ne les lis pas. Je n’ouvre pas la mémoire. Personne ne les lit. Nous ne les lisons pas. Si l’un de nous meurt l’autre aussi. Il n’y a pas de succession. Vivre fait livre. J’écris pas désobéissance.Toutes les tortues vont pondre dans la mêm île par obéissance. Nous sommes dépassés. Cette histoire nous a toujours dépassés.Et toujours nous la dépassons. Histoire dans laquelle notre propre vérité n’est pas toujours dans la scène en même temps que nous entre nous mais elle nous attend plus tard elle nous précède comme notre ombre."

Hélène Cixous, Or,des femmes Antoinette Fouque,1997, p.70-72.

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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 27 décembre 2004
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