déjeuner des bords de Loire

reçu à Saint-Florent le Vieil par Julien Gracq


Ce texte a été mis en ligne en décembre 2005. Une version remaniée et abrégée a été publiée en décembre 2006 dans la revue 303, hommage à Julien Gracq. Complément en chronique images. Lire aussi hommage à Julien Gracq pour ses 95 ans.

 

à Saint-Florent-le-Vieil chez Julien Gracq


Plutôt sur cette question : choses de la vie qui sont des plus importantes, sur lesquelles on vit ensuite des journées entières, et pourtant impossible d’en évoquer quoi que ce soit sur un blog consultable publiquement. On se le permettrait avec les amis d’aujourd’hui, on se le permet avec Pierre Bergounioux (que nous avons évoqué, cet après-midi d’hiver avec vue sur Loire), mais pas avec celui qui vous fait face, dans la pièce en contre-jour, alors que la lumière d’après-midi, dans son ciel blanc, vire au gris et bientôt la nuit, et qu’il vous parle encore et encore.

Non, on ne montrera pas ces images-là, ni même celles qu’on n’a pas osé faire avec l’appareil numérique et qui sont des photographies mentales : des assemblages de choses et d’objets, de photographies, de livres, des présences, des couleurs, des meubles, qu’on saurait décrire, et dont on considère même qu’il est de notre responsabilité pour plus tard de garder en mémoire, et qu’il faudra sans doute avoir à charge de retraverser et de décrire, quand bien même ce serait dans dix ans ou dans vingt.

On montrera le pêcheur immobile sur l’eau noire, dès cette fin de matinée.

On montrera le camion à l’arrière-train indécemment soulevé, et qu’on l’a regardé ensuite partir.

On montrera la même vue de ce quai sur la toile amateur un peu lourdement encadrée dans l’entrée du restaurant où la table 3 lui est réservée, à lui qui vient en voisin, et où tant de visiteurs aussi impressionnés qu’à ce moment je le suis sont venus s’asseoir, quand il faut ensuite vaincre sa brusquerie décidée, sa réticence à parler de l’autre, l’écrivain (« ce ne sont pas les mêmes ») et que c’est pourtant de cela et sur cela qu’on a des questions précises.

Tout semble un instant infranchissable, voire conventionnel, et ce n’est pas cela que j’étais ici venu saluer. On parle de tel récit, il répond par le film qui en a été tiré. On parle de l’assemblage neuf du livre qui dit la grande ville et ce qu’on en a pris, il répond par ce qui s’est modifié de la ville elle-même. Moi je faisais semblant de rien. Je me suis dit : je continue de faire comme si je ne m’adressais pas à lui, mais à l’idée que j’ai de l’auteur de ces livres. J’ai parlé Deux-Chevaux, et de celle qu’un amateur non de voitures mais de livres a soigneusement préservé de l’oubli (tant pis, Bernard Lortholary [1], j’ai mangé la consigne), on a franchi un pas :

« Laquelle, de Deux-Chevaux, j’en ai eu quatre... »

J’ai parlé de ce livre qui définit son territoire uniquement par l’emprise mécanique du narrateur. Il a cité le nom de cete personne à qui il avait vendu cette voiture. La Deux-Chevaux commençait de nous faire traverser l’espace bien autrement risqué, de celui qui écrit à celui qui partage avec vous pain et vin (Muscadet de l’année, mais nous n’avons fait que goûter et avons laissé la bouteille pleine aux deux-tiers : cependant il le fallait).

A quelle question a-t-il baissé la garde et qu’on a commencé d’échanger sur les livres eux-mêmes ? Je lui parlais des auteurs qu’il ne traite pas comme j’aurais aimé qu’il les traite. Ainsi d’abord Marcel Proust :

« Vous ne l’aimez pas...
— Si, je le lis et le respecte.
— Vous êtes avec lui sans cesse comme un boxeur sur un ring, qui veut lui prendre sa place pour exister au même endroit.. ».

Ça l’a enfin fait sourire, je crois. Alors il m’avait parlé de l’opposition entre le style et la cinétique d’un récit, comment, même lorsque c’est tout entier au son de la phrase qu’on se confie, qu’il faut garder cette tension d’une marche en avant, que c’est cela qui lui avait de toujours mancqué chez Proust. Je crois qu’à cet instant on a commencé à parler vraiment. J’ai dit que je comprenais pas son agressivité à l’égard de Saint-John Perse, et notamment parce que lui-même et Perse ont cassé ensemble certain rapport de la littérature à l’obsession catholique : que ce sont — après Proust, avec Céline — les premières oeuvres de l’âge incroyant (lui, mon interlocuteur, se définit comme athée parfaitement). Sur Saint-John Perse il n’a rien voulu céder, mais il a dit ceci :

« Je suis volontiers agressif quand j’écris. »

On terminait le plat principal (le pavé de sandre pêché sous le pont là sous nos yeux, combien sommes-nous à l’avoir goûté) et ce je enfin était le contact : désormais il parlait.

Nous restions seuls dans la grande salle défaite du restaurant. Il m’a proposé de passer un moment dans la grande maison sombre. Il dit souffrir d’arthrose, mais on marche du même pas. Il n’a plus de voiture, ne voyage pas. De voiture et de voyage on avait parlé. Ne pas voyager, ne pas avoir de voiture, est pour celui qui a fascination de la géographie, de celui qui écrit en mouvement, un renoncement difficile.

« C’est trop grand pour moi, maintenant. »

Dans Dickens il y a plusieurs fois de grandes maisons sombres et la personne qui les occupe cloîtrée dans une seule pièce, avec le lit, la table, les photographies anciennes, la grande armoire et la pendule (mais pas, comme ici, la fenêtre sur le fleuve, les voitures au loin sur le pont comme un fil). Tiens, nous n’avons pas parlé de Dickens : il a parlé évidemment de Jules Verne et de Poe, je ne sais pas son rapport à Dickens.

« Prenez le fauteuil. »

Nous n’avons pas le même poids, je me suis lamentablement enfoncé dans le vieux fauteuil de cuir usé, il y a avait les mêmes chez mes grands-parents, et le même son de pendule aussi, nous est venu d’une pièce plus loin, peut-être de la cuisine (« Je mange bien peu, désormais... »). A ma main droite le poêle, avec le journal du jour : c’était son fauteuil, sa place. Il avait gardé une casquette (« Vous me pardonnerez de garder mon couvre-chef... »), parce que la maison est peu chauffée - mes grands-parents non plus n’ont jamais chauffé leur maison comme nous chauffons les nôtres. Nous parlions de la Loire, et il a parlé de combien l’horizon lui était nécessaire pour écrire. Il a dit cela au présent.

Je me suis étonné de l’absence d’un jeu d’échecs. Il a montré un lieu par delà le couloir, dans ces pièces fermées, dont j’ai bien remarqué, du dehors, qu’il n’ouvrait pas les fenêtres. Ici, il vivait, lisait, visionnait. On a parlé de cela, des livres, des films. Il a commenté ce qui se jouait des parties d’échecs du championnat du monde en cours, et qu’une grande partie de l’art et du style des échecs concernait la façon qu’on pouvait avoir de se représenter mentalement l’échiquier, la partie.

On a parlé du temps. De l’histoire de la maison. Des constructions. Il parlait de ses premières lectures, et de l’ambiance si particulière à ces années : l’absence des hommes, l’absence des hommes. Il en parlait au présent. Nous étions en 1915 et son profil devenait immémorial. Celui-même de ces gens que j’avais connus partout dans l’ouest, de la génération de mon grand-père : l’étonnante ressemblance avec mon grand-père le mécanicien, qui a rejoint lui aussi (mais c’était il y a dix ans maintenant, lui qui était à trois semaines près de l’âge de Nathalie Sarraute) le grand âge.

Nous parlions du monde, il parlait de sa lecture du Déclin de l’occident de Spengler : une lecture alors exagérée, disait-il, mais qui lui avait permis ce regard, et qui maintenant correspondait tant à l’état et au bruit de ce monde, qui poussait des maisons depuis les deux métropoles voisines jusqu’ici dans le village, y déléguait ses camions, mais dont le désarroi était peut-être perceptible dans ce ciel blanc qui lentement amorçait son déclin. « Je suis inquiet », dit-il. Et il précise : « Pour ce monde que je quitte. » Nous étions dans le noir. Cette lecture était des années 30 : il en parlait au présent, ainsi que d’André Gide ou André Breton. Il voulait que je lui raconte comment je m’y prenais en atelier d’écriture, et notamment rue d’Ulm, et si c’étaient plutôt des filles ou plutôt des garçons, et d’à quoi ressemblaient leurs phrases. La prochaine séance, on travaillera sur ses textes, j’aurai un prétexte à les lui envoyer.

Il parlait d’un physicien atomiste, qui a une maison de vacances tout près, et lui rend chaque année visite. Il me résumait l’histoire des théories du big-bang, et me parlait de ce qu’étudiait cet atomiste qui lui était proche : ce qui se passe dans les premiers instants devient si complexe que l’idée de temps n’est plus pertinente et n’a plus cours. C’est cela qui l’interrogeait, et sur quoi il développait. Lucidement, calmement, et les yeux soudain comme rassemblés, tendus. Puis me parlait de la théorie des super-cordes :
« L’idée qu’un corps puisse être en même temps dans deux localisations séparées n’est plus un scandale dans la science physique... »

En récrivant à l’identique ce qu’il a dit, j’entends avec précision sa voix.

Il a aussi parlé de Nerval et de comment l’écriture peut développer une relation au réel qui ne contraigne pas à une notion d’image. Je l’avais interrogé sur l’absence de référence à Saint-Simon : il trouve Saint-Simon phraseur et l’oppose à Nerval pour le style. Sans doute parce qu’il percevait que je n’étais pas d’accord. Il en a parlé longtemps et longtemps, de cette question d’une absence d’images chez Nerval : moi qui voulais l’entraîner sur le terrain de la photographie, de celles qu’intérieurement il portait, de celles qu’éventuellement il avait faites, y compris des lieux dont il parlait, la réponse était implicite. Parmi ces DVD qui semblent prendre désormais importance pour lui, et l’isolement de la maison, du fleuve, des heures, des documentaires d’histoire, de la musique :

« Vous êtes sensible à la peinture ? Je ne le suis qu’à la musique... »

C’est lui qui m’a dit que je serais en retard pour Saint-Nazaire. Que je n’y serais qu’à la nuit complètement faite. Que j’avais encore une heure de route. Il m’a salué sur sa terrasse.

De l’autre côté du pont j’ai photographié ces trémies. Je photographie toujours les trémies. Ces images-là j’ai le droit d’en parler. Je ne dirai pas son nom : pas de moteur de recherche qui mène à cette page, que les quelques rares qui ont cliqué là-haut sur la plaque, le nom de rue : on est assez à l’avoir écrit sur une lettre, un jour, et avoir reçu l’immanquable, attentive et précise réponse.

Hommage. Il a 95 ans.

[1le traducteur Bernard Lortholary a racheté de la personne qui, elle-même, l’avait rachetée à Julien Gracq, la Deux-Chevaux évoquée dans la Presqu’île.

LES MOTS-CLÉS :

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1ère mise en ligne et dernière modification le 23 décembre 2007
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