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comment il fallut trois ans à Philippe De Jonckheere pour faire une photo depuis le train qu’il prend chaque semaine


En découvrant la mise à jour hebdomadaire de Desordre.net, je découvre qu’un texte porte l’exergue Pour François Bon, donc voilà, difficile de ne pas l’importer ici...

Note : cela remonte pour moi à Paysage Fer. Lorsque le train Paris-Nancy (le Corail d’alors, pas le TGV actuel) arrivait à Vitry-le-François, on longeait un impressionnant cimetière dont les allées étaient exactement alignées sur les portes d’entrées des barres d’immeubles derrière. Je l’avais moi-même souvent photographié (avec un appareil photo jetable, ça aussi c’était l’époque). Lorsque nous avions réalisé Paysage Fer, le film, avec Fabrice Cazeneuve, on s’était rendu dans cet immeuble, et avions frappé aux portes d’une cage d’escalier, parlé voyages, vie et travail avec les habitants qui nous avaient gentiment reçu. Je fréquente de temps en temps la ligne de train Clermont-Ferrand Paris, et j’avais été impressionné plusieurs fois, à l’entrée dans les zones denses de la grande banlieue sud-est, par cette même conjonction, mais démultipliée. La ligne de train Paris-Clermont-Ferrandest souvent présente dans le blog de Désordre, ma demande à Philippe De Jonckheere était toute simple, je n’aurais jamais pensé qu’il mettrait 3 ans à la satisfaire – mais non, il n’avait pas oublié...

Et moi, je dis simplement merci. Plus : livraison en mains propres pour le tirage !

Lire dans Désordre/A quoi tu penses pour liens supplémentaires dans l’article.

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Philippe De Jonckheere | alignement


Il y a bientôt trois ans, je m’étais fait voler mon appareil-photo, un Nikon D200, dans le train de Clermont. J’étais inconsolable. M’en ouvrant auprès de François par mail, il avait été prompt à organiser une quête merveilleuse, en deux semaines j’avais récolté assez de dons pour me racheter le successeur du D200, le D300. Cinquante-sept personnes avaient contribué à ce rétablissement miraculeux. Pour les remercier j’avais imaginé un jeu de gages, les cinquante sept personnes avaient le droit de me donner chacune un gage, un objet, un lieu ou une personne, un sujet, à photographier et je devais leur envoyer un tirage de ce gage.

Parmi toutes ces personnes, François lui-même m’avait soumis une requête plutôt improbable, sachant que je prenais le train entre Paris et Clermont, ligne que lui-même connaissait assez bien, il m’avait demandé de prendre en photo l’alignement parfait, et visible seulement depuis le train dans le sens Clermont-Paris, ce que je découvris rapidement — et ce qui allait ajouter à la difficulté de réussir un tel pari photographique — d’un cimetière et au loin d’un ensemble d’immeubles, la forme des tombes trouvant un écho curieux dans celle des hautes tours à l’horizon. Et, avait-il précisé, cela ne devrait pas être trop difficile à prendre en photo pour un photographe comme moi.

Voilà François, je peux bien te le dire, cela fait deux ans que j’essaye de prendre cette photographie pour toi et je n’y arrive jamais. Les raisons à cela sont multiples. Tu t’es sans doute imaginé que cela ne me changerait pas beaucoup de prendre cette photo depuis les vitres du train que celle que je prends à chaque voyage de la centrale nucléaire de Neuvy-sur-Loire, pour y noter mes pensées juste à ce moment-là, chronique que tu affectionnes particulièrement, tu me l’as déjà dit à de nombreuses reprises. Et bien ce n’est pas du tout la même limonade.

Pour contrarier ce projet, il y a d’abord que cet alignement parfait n’est visible que dans le train du retour, le train à l’aller emprunte une voie légèrement différente qui elle, à la hauteur de cet alignement, passent derrière un remblai qui masque tout dans cette direction. Donc cela ne peut être photographié que pendant le voyage du retour. Une semaine sur deux ce voyage du retour ne me fait passer devant cet alignement qu’aux environs de 22H30, c’est le cas ce soir, alors que j’écris les notes de cette chronique, mais je vais y revenir, donc il fait nuit noire c’est difficilement photographiable. Reste donc le train du lundi matin, une fois toutes les deux semaines, mais alors il n’est pas rare que je sois profondément endormi presque jusqu’à la gare de Lyon et donc que je manque d’être éveillé quand le train passe devant cet alignement parfait. J’ai donc droit à deux tentatives par mois, ce qui est peu.

Mais ce n’est pas tout.

L’alignement que tu m’as décrit existe bel et bien, j’ai rapidement compris à quel moment exact il se produisait. En revanche ce que tu n’as peut-être pas remarqué toi-même quand tu es passé devant en revenant de Clermont-Ferrand, c’est que le cimetière est divisé en deux parties par un large chemin de part en part, ce qui oblige, si on veut mettre en évidence l’alignement des tombes et des immeubles à l’horizon, à prendre la photo quand ce chemin assez large est dans l’alignement parfait d’avec les immeubles à l’horizon. Un peu comme l’alignement que décrit la sculpture intitulée Clara Clara de Richard Serra quand elle est exposée dans l’alignement parfait de l’obélisque de la Concorde, de Champs-Elysées, de l’Arc de Triomphe et de la Grande Arche de la Défense. Il faut donc déclencher à un instant extrêmement précis. Ce qui n’est pas facile, ce n’est pas impossible mais ce n’est pas facile. A cette difficulté de l’instant précis — et je me demande si d’ailleurs tu ne t’es pas amusé à me faire manger de l’instant décisif Bressonien, puisque tu connais mieux que personne mon aversion pour le petit maître géomètre — s’ajoutent également le fait qu’il faille utiliser une focale un peu longue pour isoler cet alignement qui n’est pas visible autrement noyé qu’il est alors dans l’indétermination de ce paysage de banlieue sans autre relief que celui de ces tours à l’horizon et donc de leur alignement parfait avec l’axe central du cimetière. C’est juste dans le grand virage quelques centaines de mètres après avoir traversé la gare de Montgeron. Pour ne pas faciliter la tâche, la focale longue est également moins ouverte que d’autres focales plus courtes, et donc le temps d’exposition est plus long, si la lumière est ingrate, il faut exposer plus longtemps, on court donc le risque d’une photographie floue. La vitesse élevée du train à cet endroit étant, en fait, l’obstacle majeur à cette prise de vue.

Et pour corser définitivement notre affaire, le moment parfait pour déclencher est en fait cerné par deux pylônes au premier plan.

L’addition de toutes ces contraintes fait qu’on parvient, et jamais parfaitement, à obtenir la photographie désirée une fois sur dix, et qu’invariablement les rares fois où on parvient à déclencher au bon moment on est souvent rejoint par une lumière âpre, ingrate, difficile ou tout bonnement sans contraste. Quand ce n’est pas le brouillard qui se met de la partie.

J’y suis à peu près correctement arrivé une fois ou deux, c’est la photographie en tête de cet article du bloc-notes, dont je ne suis pas certain qu’elle rende la meilleure justice qui soit à cet alignement que tu as remarqué, qui est effectivement assez fulgurant, que sans toi, sans que tu me fasses la demande de la prendre en photo, je ne suis pas sûr que je l’aurais jamais remarqué, et que je guette chaque fois que je prends ce train, comme un rendez-vous que j’ai en pensée avec toi.

Et ce soir, j’y pense d’autant plus intensément, le train file de nuit, il doit être 22H30, une nuit épaisse enveloppe tout ce paysage urbain, trouée seulement, parfaitement dans l’axe, par un lever d’une lune ronde et rousse, vision parfaite, et naturellement imphotographiable.

Et pourtant, tu avais bien dit, depuis les fenêtres du train. Parce que j’avais bien pensé aller sur place, Montgeron ce n’est pas si loin.

Je jette donc l’éponge, j’abandonne. Il faudra se contenter de cette photographie qui n’a rien d’extraordinaire a priori — surtout pour le spectateur qui serait ignorant de l’extrême difficulté à la saisir exactement.

Je ne t’ai pas seulement soupçonné d’avoir voulu me faire manger mon Cartier Bresson que je déteste tant, comme on condamnerait un enfant à finir son plat de chicons cuits au four, mais refroidis et figés dans une béchamel devenue écoeurante, et ne pouvoir sortir de table qu’à cette épuisante condition. Je t’ai soupçonné naturellement d’avoir su dès le début que c’était impossible et de jouer avec mes nerfs — et j’ai goûté cet humour à sa juste valeur, faire enrager le photographe, sans compter que c’était sans doute un juste retour des choses, après tant de remarques pas très diplomatiques de ma part à propos de tes efforts en matière de graphisme notamment aux débuts de remue.net, tu tenais là une revanche assez parfaite, il faut bien le dire.

Et puis non, j’ai compris in fine que quand tu m’avais écrit que ce gage ne serait pas insurmontable pour le photographe que je suis, tu étais sincère. En revanche cela m’instruit d’une chose, dont je ne doutais pas, mais dont je trouve ici une manière de preuve ultime, le regard, singulièrement le tien, n’est pas toujours quelque chose que l’on peut photographier. Des images comme celle-ci tu en produis intérieurement tous les jours, d’ailleurs toi tu as souvent choisi leur description par l’écriture, ce qui évidemment te correspond mieux, mais aussi c’est sans doute cette écriture même qui te permet de voir de telles choses, de produire de telles images. A contrario, je constate que mes images mentales portent le plus souvent la marque du cadrage photographique, son traitement de la lumière, et quelques considérations de focales qui me font de moi, à jamais, un borgne.

 


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1ère mise en ligne et dernière modification le 29 janvier 2011
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