Dominique Hasselmann | Hôtel des grands hommes

pour les Vases communicants d’avril, Tiers Livre accueille L’Irréductible, traversée du surréalisme avec Dominique Hasselmann


Long parcours d’amitié croisée avec Dominique Hasselmann, d’abord via sa collaboration à remue.net, puis son Chasse-Clou, devenu maintenant L’irréductible.

Une permanence dans ces trois étapes : les balades de flâneur, l’appareil-photo attentif aux signes et au hasard. En grande fidélité à cette adéquation de la ville (Paris) et du surréalisme.

C’est ce que je voulais marquer par cet échange, et bien naturel de reprendre avec lui les pistes croisées d’Aragon et Breton... Et merci à DH d’accueillir en retour la toute première de mes Variations Défense.

Et bien sûr une seule adresse pour lire ce livre qui naît collectivement chaque 1er vendredi du mois, et se refait différent à l’infini chaque fois.

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Dominique Hasselmann | Hôtel des grands hommes


Il ne pourrait ici s’agir d’embrasser tout le surréalisme – ce qu’il a été, est ou pourrait devenir – mais juste de donner quelques impressions, surimpressions, idées, souvenirs, rêves…

Tout cela sera donc joyeusement désordonné, automatique, poétique (les citations), urbain (quelques photos), musical (peut-être) : une courte plongée, dans une « cloche de scaphandrier », sous la surface des choses.

« La résignation n’est pas écrite sur la pierre mouvante du sommeil. L’immense toile sombre qui chaque jour est filée porte en son centre les yeux médusants d’une victoire claire. Il est incompréhensible que l’homme retourne sans cesse à cette école sans rien y apprendre. Un jour viendra où il ne pourra cependant plus s’en remettre, pour juger de sa propre déterminabilité, au bon plaisir de l’organisme social qui assure aujourd’hui, par le malheur de presque tous, la jouissance de quelques-uns. Je pense qu’il n’est pas trop déraisonnable de lui prédire pour un jour prochain le gain de cette plus grande liberté. Encore ce jour-là, qu’on y songe, faudra-t-il qu’il en ait l’usage, et cet usage est précisément ce que je voudrais lui donner. Il nourrit dans son cœur une énigme et de temps à autre partage malgré lui l’inquiétante arrière-pensée de Lautréamont : « Ma subjectivité et le Créateur, c’est trop pour un cerveau. »
(André Breton, Les Vases communicants, 1932, Gallimard 1955, page 176.)

J’étais vivant lorsque André Breton est mort, le 28 septembre 1966. Le lendemain matin, comme tout jeune étudiant de Besançon (Doubs), j’avais acheté Le Monde et découvert la nouvelle imprimée en première page. J’avais découpé l’article à l’époque, le voici, retrouvé plié et agrafé dans le numéro de la Nouvelle Revue Française du… 1er avril 1967.

Mais la seconde mort (archivée) d’André Breton a eu lieu le 7 avril 2003 à la salle des ventes Drouot à Paris (9e), lors de la mise à l’encan de sa collection : ses tableaux, ses livres, ses manuscrits, ses lettres, ses photographies, ses objets fétiches et chéris, son univers du 42 rue Fontaine.

Un mouvement d’opposition s’est alors levé contre cette (di)lapidation marchande, mené principalement sur le site remue.net
par Mathieu Bénézet, François Bon, Laurent Margantin
et tant d’autres combattants de l’honneur face à l’avidité, des principes face à l’opportunisme, des idées généreuses face à l’embrouillamini des appétits commerciaux.

La fille du poète (lire le magnifique livre publié par Gallimard en 2009, rassemblant les Lettres à Aube d’André Breton) a soutenu cette lutte et tout ne fut pas complètement perdu. Je revois les parements rouges de la salle Drouot, les mouvements de foule à l’entrée, pendant la durée des enchères, et c’est là que je rencontrai François Bon (il me proposa de rejoindre remue.net), discutai avec Didier Daeninckx, déjeunai avec Laurent Margantin.

S’attaquer à André Breton et à sa vie dans ce qu’elle avait laissé comme traces ineffaçables, c’était viser tout le surréalisme dans sa démarche même, dans son refus radical de séparer la poésie de la vie et de la politique. Il reste, de ce funeste mois d’avril 2003 – huit ans déjà, comme le temps ne passe pas ! – des documents à foison, des livres par dizaines, dont notamment celui des photos de Gilles Erhmann, 42 rue Fontaine, L’Atelier d’André Breton, réédité en avril 2003, avec un texte de Julien Gracq.

Et puis des CD (André Breton, L’aventure surréaliste, Entretiens avec André Parinaud, INA, Radio France, février 2003) et ce DVD en trois parties : André Breton malgré tout (co-écrit par Jean-Michel Goutier et Fabrice Maze, réalisation Fabrice Maze, 26’), L’œil à l’état sauvage, L’atelier d’André Breton, 26’, Hôtel Drouot le 31 mars 2003, 15’ (édition Seven Doc).

La politique culturelle de l’époque, menée par Jean-Jacques Aillagon, actuel maître des cérémonies du Château de Versailles, avait déjà montré le bout de son oreille bleue : vendre au plus offrant, abattre le marteau des commissaires-priseurs sur la littérature et les arts subversifs et les transformer en reliques sonnantes et trébuchantes. « Te brader non », telle fut l’anagramme du nom d’André Breton inventée par Didier Daeninckx.

« Il est impossible, dis-je, de ne pas se convaincre qu’une sorte de voix consultative très singulière est tout à coup prêtée au poète à la tombée de la nuit sur un monde, voix qu’il conservera pour en user de plein droit dans un monde autre, au lever du jour. »
(André Breton, « Position politique de l’art d’aujourd’hui », conférence prononcée à Prague le… 1er avril 1935, in Position politique du surréalisme, Bélibaste, 1970, page 39).

Mais le surréalisme représente un fleuve puissant, irrigué par des centaines d’écrivains, de poètes, de peintres, de photographes, de dessinateurs, d’artistes qui ont choisi la création en tant que synonyme d’ouverture, l’amour en tant qu’horizon, et le désir de « changer la vie et transformer le monde » en tant que mot d’ordre permanent.

Récemment, Philippe Forrest a écrit une préface à la réédition de L’Immaculée Conception, d’André Breton & Paul Eluard, 1930 ; mon exemplaire a été achevé d’imprimer pour Gallimard le 10 mai 1968, j’en recopie ici la première page :

Prenons le Boulevard Bonne-Nouvelle et montrons-le.
LA CONCEPTION
Un jour compris entre deux autres jours et, comme d’habitude, pas de nuit sans étoile, le ventre long de la femme monte, c’est une pierre et la seule visible, la seule véritable, dans la cascade. Tout ce qui s’est tant de fois défait se défait encore, tout ce que le ventre long de la femme a tant de fois entrepris, de conserver son plaisir plus pur que le froid de se sentir absent de soi-même, s’entreprend encore. C’est à ne pas entendre un souffle de bête fauve tout près de soi. Ce n’est pas le don qu’on aimerait faire d’une seule pièce de ce trésor déterré qui n’est pas la vie qu’on aimerait avoir reçue puisqu’aussi bien le ventre long de la femme est son ventre et que le rêve, le seul rêve est de n’être pas né. La nuit habituelle est tellement suffisante. L’ignorance y trouve si bien son compte. Elle n’interrompt pas l’amour qui ne se couche ni ne se lève. On a bien soufflé sur les charbons, on s’est bien regardé en face au point de se perdre de vue. Tout à l’heure encore, tout à l’heure encore… Nous n’étions chacun que nous.

Le soir du 5 mars, nous sommes allés dans un restaurant situé près du Panthéon (5e) et je suis passé de nouveau devant l’Hôtel des Grands Hommes (HGH). J’ouvre au hasard Les Champs magnétiques, 1920, Gallimard 1967, page 113 :

« BULLETINS
Les gaz incolores sont suspendus
Deux mille trois cents scrupules
Neige des sources
Les sourires sont admis
Ne donnez pas les promesses des matelots
Les lions des pôles
La mer la mer le sable naturel
Le perroquet gris des parents pauvres
Villégiature des océans
7 heures du soir
La nuit du pays des rages
Les finances le sel marin
On ne voit plus que la belle main de l’été
Les cigarettes des moribonds »

Dans la nuit, j’ai pensé qu’André Breton avait vécu la même et qu’il en laissait l’existence pour d’autres. Le froid ne parvenait pas à mordre.

Sur mon étagère, j’ai un livre de Benjamin Péret, La mort par la feuille (Eric Losfeld, 1978, page 20).

Feuilletons : « – Les cerceaux enflammés je ne les connais que par ouï-dire par vu-dire mais le rouge se frotte les mains et un vol de corbeaux écrit dans les nuages que le soleil ne se lèvera plus demain. Le soleil se lèvera hier et l’année finira sans vous voir mourir. »

Que devient le surréalisme ? Des vidéos sont en préparation et un site très riche exerce son rôle de vigie intransigeante dans le domaine. Je connais Fabrice Pascaud, son pilote, un être rare et qui possède des documents également précieux.

Faudrait-il oublier Louis Aragon (vu l’autre jour, en zappant, un reportage télé sur son immense moulin et sa roue aquatique) ?

J’ai toujours aimé, entre autres, ce passage du Traité du style (Gallimard 1928, collection L’Imaginaire, 1980, page 41) : « Prononcez à brûle-pourpoint la proposition : l’art est difficile, au moment où vous passez devant un miroir. D’abord, vous hocherez la tête, ensuite vous rirez. C’était fatal. Il y a dans les phrases qui présentent un vice de construction je ne sais quel élément qui agit sur la rate humaine, car pour la rate des chiens il ne semble pas qu’elle ait le sens de l’humour verbal. Dire que l’art est difficile, suppose chez l’auteur de la phrase l’ignorance totale des mots dont il se sert. Qu’est-ce qui est difficile ? Un chemin, un client, un problème. Puis-je m’exprimer ainsi : le ciel est difficile… ? Oui, si je consens à mettre une majuscule au firmament, ce qui est un moyen de le personnaliser. Car difficile est une épithète qui ne peut se joindre qu’au défini. C’est pourquoi l’art n’est pas difficile. Il n’est pas facile non plus. Mais difficile et art ne peuvent être réduits au commun diviseur du verbe être. On voit par l’exemple qui précède quel labeur surhumain est celui de l’homme qui armé d’une lanterne s’avance au milieu des livres pour y dépister les baraliptons. La critique, c’est le bagne à perpétuité. Pas de repos pour un critique. Et un nom comme un cri de perroquet. »

Mais Louis Aragon, c’est aussi relire Le Con d’Irène (1928, Gallimard 1997, Mercure de France 2000, page 67) : « Et le ciel devient pur et le corps est plus blanc. Manions-le, cet avertisseur d’incendie. Déjà une fine sueur perle la chair à l’horizon de mes désirs. Déjà les caravanes du spasme apparaissent dans le lointain des sables. Ils ont marché, ces voyageurs, portant la poudre en poire, et les pacotilles dans des caisses aux clous rouillés, depuis les villes des terrasses et les longs chemins d’eau qu’endiguent les docks noirs. Ils ont dépassé les montagnes. Les voici dans leurs manteaux rayés. Voyageurs, voyageurs, votre douce fatigue est pareille à la nuit. Les chameaux les suivent, porteurs de denrées. Le guide agite son bâton, et le simoun se lève de terre, Irène se souvient soudain de l’ouragan. Le mirage apparaît et ses belles fontaines… Le mirage est assis tout nu dans le vent pur. Beau mirage membré comme un marteau-pilon. Beau mirage de l’homme entrant dans la moniche. Beau mirage de source et de fruits lourds fondants. Voici les voyageurs fous à frotter leurs lèvres. Irène est comme une arche au-dessus de la mer. (…) »

L’ensemble des œuvres surréalistes représente un univers complet et complexe : mais comme une ligne de vie dans la main (Nadja savait la déchiffrer), il suffit de suivre ses méandres, ses débouchés, depuis la source jusqu’à l’estuaire.

Alors, naviguer dans la ville, emprunter des passages, au gré du plaisir, faire des rencontres hasardées, être emporté comme un fétu de paille, et puis refaire surface, le vent a chassé les miasmes, l’air embaume et voilà que la beauté convulsive est peut-être devenue, maintenant, numérique ?

 

© Dominique Hasselmann, texte et photos.


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1ère mise en ligne et dernière modification le 1er avril 2011
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