nos invités | même si je n’y suis jamais allé

et pour ceux qui n’y sont jamais allés ? toujours se méfier des entrelacs fictifs de Pierre Ménard !


Philippe Diaz, pseudonyme Pierre Ménard sur le web, est l’inventeur d’un site qui pour nous sert de poste avancé aux expériences texte et Internet, liminaire. Il est aussi le maître d’oeuvre d’un autre laboratoire numérique, la revue D’Ici Là. À noter que le 5 juillet, via les Conversations de Livre au Centre, nous lui donnons carte blanche au 108 d’Orléans... Très fier de l’accueillir ici, et on prévient le visiteur : lecture à étages et souterrains (comme la Défense) – ces textes résonnent en profondeur par exemple avec son expérience de Tokyo ou des lignes de désir – qu’il présentera le 19 mai à la bibliothèque Desnos de Montreuil. Photographies Pierre Ménard bien sûr aussi (même s’il n’y est jamais allé !). FB

 

Pierre Ménard | je me souviens de la Défense même si je n’y suis jamais allé


OUR HEARS BELONG TO STORM

C’est un jour quelconque. Il est vrai qu’au commencement on se sent contraint et vaincu par la force. Cela a l’air si étrange que je ne peux pas me rappeler avoir jamais vu quelque chose de pareil. Je n’étais pas comme ça, avant. On ne regrette jamais ce qu’on n’a jamais eu. Ne retiens que ce que tu ne peux pas saisir et ce qui te saisit t’emporte, alors le lieu est mouvant. Pour le reste, pas vu ou oublié. Les voyages sont dedans. Et s’il s’en trouve par hasard qui en doutent encore, le chagrin ne vient qu’après le plaisir et toujours, à la connaissance du malheur, se joint le souvenir de quelque joie passée. Ils s’en servent, je crois, par forme et pour épouvantail, plus qu’ils ne s’y fient.

I’VE SEEN IT ALL

S’égarer dans le labyrinthe bruissant de la ville. On ne peut que donner une sensation du présent qui va rencontrer l’expérience entière de la personne avec qui l’on parle, si l’on est chanceux. Pour une fois c’est la métaphore qui est ingrate et la réalité un conte de fées. Une façon de dire. Alors je le fais lorsqu’il n’est pas là. Lui expliquer la vigilance nécessaire pour qu’il n’y ait plus jamais ça. Donner corps à une somme de moments fuyants et coupés de leur sort. La question cruciale et affreusement difficile des choix. Le chemin à suivre. Ce paradoxe de l’acuité de la conscience, indissociable du sentiment d’éternité. Les mots pour le dire. Tombée du haut, la lumière complice pose quelques taches luisantes sur vitres rosées. Le possible reflet d’une vitre, mais non, peut-être n’est-ce qu’un imperceptible bougé du regard.

GOSSIP IS WHERE THE MUSIC IS

Le ciel est noir dans le fond. Rompue, la courbe unie du ciel, perce un tremblement de lumière bleutée. Quand j’ai ouvert la fenêtre, j’ai vu l’arbre, et le château, ils me ressemblent de loin. J’ai suivi son reflet sur la ligne, c’est comme ouvrir ciel et terre. Ce qui fut fait. Ce qui bat, ce qui sauve et désespère. On voit l’éternel retour à l’œuvre. Des détails très précis en eux-mêmes donnent, par leur simple juxtaposition, un ensemble tout à fait saisissable, mais un peu flou. L’espace est à la fois construit et déconstruit, créant un ensemble mouvant, instable. La langue tourne à l’horizon, avec l’encre du jour voilée derrière les rideaux.

UN JOUR SANS

Je voudrais pénétrer dans les profonds reflets, pénétrer dans la lumière de ces grands miroirs. Ces milliers de petits mouvements pour percevoir le monde au quotidien. J’ai connu l’impossible en cette esquisse. Je me gardais bien de me souvenir de ce qui venait de se passer et j’affectais la plus grande indifférence. On retourne les paysages pour s’y noyer dedans. Le clair du jour par leurs ombres ravi. Le temps, sans revenir ni hésiter, en ses heures fugitives. C’est un trajet dont on rêve, une trêve courte et accablée. Je ne sais plus où j’en suis, vous m’embrouillez. La mémoire est menteuse, la moindre réminiscence est toujours reconstruite. Chacun s’en va comme il peut. Après tout, c’était peut-être hier.


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1ère mise en ligne et dernière modification le 4 mai 2011
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