vases communicants | Défense 3000

pour les Vases Communicants de mai, Tiers Livre avait prévu d’échanger avec Matthieu Duperrex et Claire Dutrait, du site Urbain, trop urbain...


Le rendez-vous était pris longtemps avant que se monte le projet d’une semaine à la Défense. Mais si le rendez-vous était avec les auteurs du site Urbain, trop urbain, aucune contre-indication majeure à le maintenir, et prendre ensemble le thème Défense...

Matthieu Duperrex et Claire Dutrait accueillent en retour sur leur site une digression, ce soir au quatrième jour de mon immersion Défense, sur noms et signalétiques, après avoir croisé cinquième sous-sol une benne entièrement remplie de signalétiques obsolètes : La benne aux vieux noms. Très fier d’être accueilli dans ce site devenu une référence et un beau carrefour de la réflexion urbaine.

Et ci-dessous, on laisse Claire Dutrait rêver à la Défense.

D’autre part, publie.net accueillera à l’automne une revue entièrement numérique sur thème de l’urbain, qu’ils co-dirigeront. Le premier numéro sera consacré à Shangaï, contributions bienvenues.

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Pour l’ensemble des textes de nos traditionnels, vivaces, coriaces, indisciplinés, extensibles, contaminants vases, voir le groupe Facebook, sous l’autorité inamovible et amicale de Brigitte Célérier, qui en dresse aussi la liste complète.

 

Claire Dutrait | Défense 3000


Je rêve d’une Défense en ruines grises traces des monumentales absentes. On y arriverait après une longue marche depuis les restes de l’arc de triomphe ou depuis les récits des noms place de la Concorde. Peut-être que le Louvre n’existerait plus ni les Sabines de David. On marcherait jusqu’au souvenir encore solide mais heureusement lointain de la Grande Arche. De l’esplanade surgiraient des pans de verre et de béton armé, qui en gris, en bleuté, en nacré, avec des volutes d’acier ou de téflon hautes encore recelant naguère des ascenseurs montant et dévalant les 848 m des tours disparues en bribes. Les twins de Norman Foster, on verrait leur trace au sol, et quelques poutrelles d’acier s’élevant encore à quelque centaine de mètres. On les prendrait pour celles de New York. On mêlerait leur disparition parmi les affres du XXIe siècle. On aurait vu des fragments de Play Time, sans plus connaître le nom du réalisateur. Ces images derrière les yeux, on complèterait peut-être tout le verre disparu, les reflets, la transparence des bâtiments et les plateaux dévolus à la fonctionnalité maximale.

On se raconterait, devant les souterrains excavés dont surgirait un groupement en bronze, peu sûrs, les épopées financières — le nom de Kerviel viendrait peut-être jusqu’aux lèvres. Mais on le confondrait avec celui de tant d’autres. On essaierait de lire dans le fatras du sol — il y aurait des carottages gigantesques qui superposeraient fermes, bidonvilles, parkings, hangars souterrains, monte-charges, entresols — les organisations passées, les passages, les fonctions, les espaces signifiants parce qu’on ne pourrait pas imaginer que tout ce qui se passait là était invisible au passant de la Ve République. On laisserait les yeux suivre un lamellé de titane s’éloignant du sol au mépris de toute loi physique ou le tablier suspendu d’une passerelle oubliée. On comparerait ces vestiges avec ceux des autres city de la conquête globale par Total, Areva, Nexity… l’ère de la mondialisation et l’entreprise de démocratisation par les marchés financiers. On devinerait sous des futaies des figurations presque humaines et d’autres fantastiques qui viendraient corroborer l’hypothèse du retour au religieux. On imaginerait des rites devant ces statues, ces totems d’acier rouillés, reliant peut être la puissance antique de Rome avec celle d’ici — sinon, pourquoi ce pouce de César ?

On saurait qu’il y avait des habitations, et des habitants, mais qui ? On ne comprendrait pas ce que désignaient Cœur Défense ni Tête Défense qu’on verrait sur des reconstitutions approximatives des plans vendus à l’entrée. On s’arrêterait devant une voûte, seule proche d’être intacte. On s’ébahirait sur la permanence du trépied, mais personne ne saurait ce que les lettres CNIT signifiaient.

Et puis on repartirait emplis d’un sentiment océanique d’avoir été un temps liés avec un monde qu’on aurait cru humain.

 

Défense 3000 © Urbain, trop urbain
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1ère mise en ligne et dernière modification le 6 mai 2011
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