Patrick Deville | un fantôme à My Tho

dérive Pierre Loti un soir de spleen au Cambodge : lire Kampuchea, Patrick Deville, paru au Seuil en septembre


note du 31 octobre 2011
Dans le fatras dit rentrée littéraire et un cycle de présence en librairie de plus en plus court, redire que ce livre est dur et résistant, et une question de fond à la fiction. Peu compréhensible que le Seuil n’ait pas fait la politesse à l’auteur de le proposer en version numérique, mais Patrick Deville est présent sur publie.net.

note du 8 juillet 2011
On sait le projet de Patrick Deville : une suite de romans qui tourneraient autour du monde, en révolution complète sans jamais varier la latitude. Chacun, en son point d’arrêt provisoire, dépliant verticalement le temps – et les livres.

Chaque livre est précédé d’un long voyage de terrain, avec notes. Puis rédigé là où habite Patrick Deville, face océan sous l’estuaire de Loire, à Saint-Brévin.

Voici donc Kampuchea, à paraître comme les précédents au Seuil, Fiction & Cie.

Et page 118-120, où j’arrivais hier soir, le surgissement ivre de Loti (on est combien à relire passionnément Loti ?), sauf que Patrick Deville, parce que c’était My Tho et que c’était Patrick Deville, l’a rencontré en vrai.

Incroyable structure de ce texte où on joue en les traversant les doubles frontières du temps et des livres.

Je rappelle que Patrick a confié à publie.net un texte avec le même jeu de vertige entre réel et fiction, Vie et mort de sainte Tina l’exilée, entièrement doublé de liens WikiPedia pour redoubler ce jeu fiction et réalité. Ne le manquez pas (ni Loti).

FB

Photo : Pierre Loti, autoportrait.

 

Patrick Deville | un fantôme à My Tho


Le soir sous une véranda de bambou, à l’aplomb de l’arroyo, une bouteille d’alcool de riz parfumé en équilibre sur les planches ajourées, au-dessus de l’eau encore verte, j’ouvre le Saigon Times, quotidien économique, à la lecture duquel on apprend que douze étudiantes des E.A.U – Twelve Emirati female students – du Higher College of Technology de Sharjah, financé par Pepsi Co. International, bâtissent de leurs petites mains des maisons pour les pauvres à My Tho où je vais passer la nuit.

C’est ici, à My Tho, que Loti descend en 1901 du train en provenance de Saigon. C’est alors l’extrémité de la ligne. Cette voie ferrée de la plaine des Joncs vient d’être pour partie arrachée et pour partie recouverte par la nouvelle route que je viens d’emprunter. À My Tho, une mouche à vapeur et un équipage attendent Loti pour remonter ce bras du delta du Mékong, et l’accompagner jusqu’à Phnom Penh, puis traverser le grand lac Tonlé Sap, sur la rive duquel un convoi d’éléphants le mènera jusqu’aux ruines d’Angkor à travers la forêt-clairière. Nous sommes en 41 ap. HM.

L’année dernière, Loti a publié Les pagodes d’or. Conrad a fait paraître Lord Jim. Et Kipling a écrit son Kim.

Ne disposant pas des moyens logistiques d’un officier de la Royale à l’escale d’un cuirassé au port de Saigon, je devrai pour ma part me rendre à Can Tho, port depuis lequel des embarcations remontent le bras du Bassac vers la frontière du Cambodge. À l’époque de Loti, ce découpage de l’Indochine n’a pas plus de valeur que des limites départementales, et l’officier de marine échappe aux tracasseries des visas jusqu’à Phnom Penh. Au-delà, les ruines d’Angkor, cette année-là, sont encore sur le territoire du Siam.

Puisque nous nous quitterons demain, j’aimerais profiter de notre soirée commune à My Tho pour lui donner quelques nouvelles du monde depuis 1901. Nous sommes assis dans la pénombre de cette terrasse en bois au bord de l’eau, fumons des cigares manille. Un panka à poulies et cabestan remue l’air humide comme la voile safranée d’une jonque ou l’aile d’un papillon géant. « Peut-être était-ce après dîner, sous une véranda enveloppée de feuillages immobiles et couronnée de fleurs, dans les ténèbres crépusculaires constellées par les extrémités rougeoyantes des cigares, dans des chaises longues en rotin. De temps à autre une petite lueur rouge s’animait soudain et s’élargissait, éclairant les doits d’une main alanguie, une partie de visage parfaitement détendue, ou projetant une brève lueur écarlate dans une paire d’yeux rêveurs... »

Ou bien nous sommes morts tous les deux, et portons l’uniforme blanc d’apparat à galons dorés des capitaines qui est peut-être aussi celui des anges. Je lui dis les deux guerres mondiales, la Guerre froide, les Khmers rouges. Loti hoche la tête, pensif, me demande des nouvelles de ses amis turcs. Je lui dis Kemal Atatürk, et la révolution d’Octobre, et Trotsky réfugié sur l’île de Prinkipo en bas d’Istanbul. Je mentionne le Pera Palace un hiver, la neige sur Beyoglu, séjour pendant lequel j’ai visité sa chambre et lu l’extrait de son journal affiché au mur. Je lui apprends que Farrère est entré après lui à l’Académie. Qu’on lui a remis le prix Goncourt pour Les Civilisés. Qu’il fut invité au voyage du paquebot Normandie du Havre à New York. Le jeune Farrère, qui fut comme lui stationnaire sur le Bosphore.

Loti peut-être éprouve un peu de nostalgie, ou une vague jalousie pour le jeune Farrère. Je le console en lui disant que, plus d’un siècle après son séjour, un café porte toujours son nom à Stanboul, le café Loti sur la Corne d’Or, et qu’il pourrait y descendre. Et je m’aperçois alors, distinguant son visage dans la nuit, éclairé par le rougeoiement de nos cigares, qu’il va découvrir tout cela, et que j’ai vu Angkor avant lui, puisque nous sommes en 1901, et alors j’ai lu avant qu’il ne l’écrive Un pélerin d’Angkor.

Je sais les dates, je sais qu’Angkor pour lui est une borne dans le temps de sa propre vie. Enfant, dans sa chambre de Rochefort-sur-Mer, le petit Julien Viaud qu’il est encore découvre une brochure illustrée relatant la découverte de Mouhot. L’officier de marine attend plusieurs dizaines d’années pour effectuer le voyage jusqu’aux ruines. Il a tout essayé, tout éprouvé. Il est au bord de la vieillesse. L’écrivain attendra dix ans encore après son voyage pour écrire Un pélerin d’Angkor, de retour dans cette maison de Rochefort-sur-Mer que je connais, et dont je lui donne des nouvelles aussi, toujours dans cet état où il l’avait abandonnée pour aller mourir au Pays basque. Cette maison quasi caodaïste. Les salles dédiées à tous les saints et tous les lieux de sa vie. La stèle funéraire d’Aziyadé qu’il avait envoyé voler dans un cimetière d’Istanbul. Et longtemps avant Malraux la mosquée syrienne qu’il avait fait démonter, transporter pièce par pièce jusqu’à Beyrouth, où il l’avait fait charger sur un navire sans que personne, ni l’amiral, ne trouve alors à redire. Les folies médiévales et les turqueries. Les chinoiseries. Rien d’indochinois.

Loti déteste l’Indochine qui a tué son frère, marin bouffé par les poissons. J’hésite à lui confier qu’un soir j’ai fait sortir du coffre le peu du haschich qui restait dans la maison après sa mort, un petit étui métallique argenté dont il doit se souvenir, en forme de boîte à sardines, quelques bâtonnets de cinq ou six centimètres et tout secs. Une nuit pendant laquelle, en l’honneur de ses fêtes célèbres, enfermé dans sa maison, j’ai bu aussi du champagne dans un soulier rouge à talon aiguille, en levant à sa mémoire ce glorieux hanap.

[...]

Lorsque Loti s’approche enfin des ruines d’Angkor, en 41 apr. HM, il sait l’immense fatigue de cette civilisation khmère, qui consent à s’offrir aux barbares de l’Occident pour se protéger du Siam à l’ouest et des Viêts à l’est. La France manipulée comme une tribu un peu stupide mais puissante et armée. Il sait qu’il est lointain barbare perdu en Asie. Et peut-être a-t-il déjà en tête, ce soir à My Tho, des phrases du Pélerin d’Angkor qu’il écrira dans dix ans. Ces phrases qui seront une terrible semence pour le jeune Malraux, lequel sans elles peut-être n’aurait pas écrit La Voie royale, ni pillé le temple comme Loti avait pillé la mosquée. C’est toujours curieux, l’histoire des hommes et de leurs livres. Benjamin Crémieux, en 1930, dans Les Annales, écrit à propos de La Voie royale qu’elle égale selon lui, « en intensité et en poésie cosmique, sans leur ressembler, les plus belles pages de Loti et de Conrad ».

Et à la fin de sa vie, le vieux Malraux confie dans La tête d’obsidienne : « Bouddhas khmers. Je n’avais pas quinze ans quand je lisais Loti : J’ai vu l’étoile du soir se lever sur Angkor... » Et à vingt-deux ans, ce sera la scie sur la pierre du temple de Banteaï Srey. Mais cette phrase que cite Malraux n’est pas de Loti, me dit Loti. Cette phrase que cite Malraux c’est une phrase qu’il cite lui-même, et la littérature est une citation de citations. C’est une phrase de la brochure consacrée à l’exploration de Mouhot, lue par l’enfant Julien Viaud, et que recopie le vieux Loti, lorsqu’il retrouve la brochure dans sa maison de Rochefort-sur-Mer, des dizaines d’années plus tard, longtemps après son voyage à Angkor : « Dès que j’ai revu les si modestes gravures, tout de suite, bien entendu, les impressions de la première fois se représentent en foule à ma mémoire ; même ces phrases emphatiques d’Ecclésiaste qui avaient chanté alors dans ma tête d’enfant, je les retrouve comme si elles étaient d’hier : J’ai tout essayé, tout éprouvé... Au fond des forêts du Siam, j’ai vu l’étoile du soir se lever sur les ruines de la mystérieuse Angkor... »

J’ai gagné ma chambre, nous nous sommes souhaité un bon voyage, avons jeté le mégot de nos cigares manille au lit du fleuve. Comme tout oracle j’ai caché la fin. Loti mourra en 1923, l’année où le jeune Malraux embarque pour Angkor, puis Conrad mourra en 1924.

En 1926, Malraux retour de Saïgon crée une maison d’édition et réédite Les Pagodes d’or de Loti, édite Bouddha vivant de Morand.

Avait-il ce soir-là à My Tho, Loti, déjà en tête ces phrases du Pèlerin d’Angkor, ou bien, souviens-toi, l’ami Loti, de ces phrases que tu n’as pas encore écrites, puisque nous sommes en 1901, des phrases de vieillard au soir de sa vie, incrédule comme un enfant déçu, qui avait cru aux promesses des brochures, et rêvait de toutes les mers et de tous les océans : « Alors, vraiment, ce n’était que ça, le monde ? Ce n’était que ça, la vie ? »

 

© Patrick Deville, Kampuchea, les éditions du Seuil, sept 2011.


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1ère mise en ligne 3 juillet 2011 et dernière modification le 31 octobre 2011
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