Saint-Simon | et combien d’honnêtes familles expirantes

dédié à la firme Total, BNP Paribas et quelques autres


Un de mes rituels les plus obstinés depuis bientôt 20 ans, c’est quelques minutes ou dizaines de minutes de Saint-Simon le soir avant de m’endormir. Une vraie gym, ceux qui ont fréquenté savent pourquoi et comment. Je suis dans mon 3ème tour intégral, reconnaissant désormais les passages, parfois les attendant.

Et celui-ci, famine de l’hiver 1709, est des plus impressionnants. Toutefois, ce qui m’a le plus retenu hier soir c’est l’analyse de la spéculation sur les blés, et le mécanisme de l’État avec ses grands argentiers. En ces tristes périodes d’Europe désagrégée, de profits monstrueux de ceux du CAC 40 et l’obscénité des banques, se dire que rien de bien neuf sur la vieille terre.

À part ça, qu’on puisse lire Saint-Simon densément et continûment sur son iPad avec le même plaisir et la même concentration qu’on avait aux Pléiade, ça console de tous les discours abêtifiants qu’on écluse sur le livre numérique.

Photo : chiens, drapeau, girouette, France, été 2011.

 

mémoires de Saint-Simon, début de l’année 1709 (extrait)


L’hiver, comme je l’ai déjà remarqué, avait été terrible, et tel, que de mémoire d’homme on ne se souvenait d’aucun qui en eût approché. Une gelée, qui dura près de deux mois de la même force, avait dès ses premiers jours rendu les rivières solides jusqu’à leur embouchure, et les bords de la mer capables de porter des charrettes qui y voituraient les plus grands fardeaux. Un faux dégel fondit les neiges qui avaient couvert la terre pendant ce temps-là ; il fut suivi d’un subit renouvellement de gelée aussi forte que la précédente, trois autres semaines durant. La violence de toutes les deux fut telle que l’eau de la reine de Hongrie, les élixirs les plus forts, et les liqueurs les plus spiritueuses cassèrent leurs bouteilles dans les armoires de chambres à feu, et environnées de tuyaux de cheminée, dans plusieurs appartements du château de Versailles, où j’en vis plusieurs, et soupant chez le duc de Villeroy, dans sa petite chambre à coucher, les bouteilles sur le manteau de la cheminée, sortant de sa très petite cuisine où il y avait grand feu et qui était de plain-pied à sa chambre, une très petite antichambre entre-deux, les glaçons tombaient dans nos verres. C’est le même appartement qu’a aujourd’hui son fils.

Cette seconde gelée perdit tout. Les arbres fruitiers périrent, il ne resta plus ni noyers, ni oliviers, ni pommiers, ni vignes, à si peu près que ce n’est pas la peine d’en parler. Les autres arbres moururent en très grand nombre, les jardins périrent et tous les grains dans la terre. On ne peut comprendre la désolation de cette ruine générale. Chacun resserra son vieux grain. Le pain enchérit à proportion du désespoir de la récolte. Les plus avisés ressemèrent des orges dans les terres où il y avait eu du blé, et furent imités de la plupart. Ils furent les plus heureux, et ce fut le salut, mais la police s’avisa de le défendre, et s’en repentit trop tard. Il se publia divers édits sur les blés ; on fit des recherches, des amas ; on envoya des commissaires par les provinces trois mois après les avoir annoncés, et toute cette conduite acheva de porter au comble l’indigence et la cherté, dans le temps qu’il était évident par les supputations qu’il y avait pour deux années entières de blés en France, pour la nourrir tout entière, indépendamment d’aucune moisson.

Beaucoup de gens crurent donc que messieurs des finances avaient saisi cette occasion de s’emparer des blés par des émissaires répandus clans tous les marchés du royaume, pour le vendre ensuite au prix qu’ils y voudraient mettre, au profit du roi, sans oublier le leur. Une quantité fort considérable de bateaux de blés se gâtèrent sur la Loire, qu’on fut obligé de jeter à l’eau, et que le roi avait achetés, ne diminuèrent pas cette opinion, parce qu’on ne put cacher l’accident. Il est certain que le prix du blé était égal dans tous les marchés du royaume ; qu’à Paris des commissaires y mettaient le prix à main-forte, et obligeaient souvent les vendeurs à le hausser malgré eux ; que sur les cris, du peuple combien cette cherté durerait, il échappa à quelques-uns des commissaires, et dans un marché à deux pas de chez moi, près Saint-Germain des Prés, cette réponse assez claire, Tant qu’il vous plaira, comme faisant entendre, poussés de compassion et d’indignation tout ensemble, tant que le peuple souffrirait qu’il n’entrât de blé dans Paris que sur les billets de d’Argenson, et il n’y en entrait pas autrement.

D’Argenson, que la régence a vu tenir les sceaux, était alors lieutenant de police, et fut fait en ce même temps conseiller d’État, sans quitter la police. La rigueur de la contrainte fut poussée à bout sur les boulangers, et ce que je raconte fut uniforme par toute la France. Les intendants faisaient dans leurs généralités ce que d’Argenson faisait à Paris ; et par tous les marchés, le blé qui ne se trouvait pas vendu au prix fixé, à l’heure marquée pour finir le marché, se remportait forcément, et ceux à qui la pitié le faisait donner à un moindre prix étaient punis avec cruauté.

Maréchal, premier chirurgien du roi, de qui j’ai parlé plus d’une fois, eut le courage et la probité de dire tout cela au roi, et d’y ajouter l’opinion sinistre qu’en concevait le public, les gens hors du commun, et même les meilleures têtes. Le roi parut touché, n’en sut pas mauvais gré à Maréchal ; mais il n’en fut autre chose.

Il se fit en plusieurs endroits des amas prodigieux, et avec le plus grand secret qu’il fut possible. Rien n’était plus sévèrement défendu par les édits aux particuliers, et les délations également prescrites. Un pauvre homme s’étant avisé d’en faire une à Desmarets en fut rudement châtié. Le parlement s’assembla par chambres à ces désordres, ensuite dans la grand’chambre, par députés des autres chambres. La résolution y fut prise d’envoyer offrir au roi que des conseillers allassent par l’étendue du ressort, et à leurs dépens, faire la visite des blés, y mettre la police, punir les contrevenants aux édits ; et de joindre une liste de ceux des conseillers qui s’offraient à ces tournées, par départements séparés. Le roi, informé de la chose par le premier président, s’irrita d’une façon étrange, voulut envoyer une dure réprimande au parlement et lui commander de ne se mêler que de juger des procès. Le chancelier n’osa représenter au roi combien ce que le parlement voulait faire était convenable, et combien cette matière était de son district, mais il appuya sur l’affection et le respect avec lequel le parlement s’y présentait, et il lui fit voir combien il était maître d’accepter ou de refuser ses offres. Ce ne fut pas sans débat qu’il parvint à calmer le roi, assez pour sauver la réprimande ; mais il voulut absolument que le parlement fût au moins averti de sa part qu’il lui défendait de se mêler des blés. La scène se passa en plein conseil, où le chancelier parla seul, tous les autres ministres gardant un profond silence ; ils savaient apparemment bien qu’en penser, et se gardèrent bien de rien dire sur une affaire qui regardait le ministère particulier du chancelier. Quelque accoutumé que fût le parlement ainsi que tous les autres corps aux humiliations, celle-ci lui fut très sensible. Il y obéit en gémissant.

Le public n’en fut pas moins touché, il n’y eut personne qui ne sentît que si les finances avaient été nettes de tous ces cruels manèges, la démarche du parlement ne pouvait qu’être agréable au roi et utile, en mettant cette compagnie entre lui et son peuple, et montrant ainsi qu’on n’y entendait point finesse, et cela sans qu’il en eût rien coûté de solide, ni même d’apparent à cette autorité absolue et sans bornes dont il était si vilement jaloux.

Le parlement de Bourgogne, voyant la province dans la plus extrême nécessité, écrivit à l’intendant, qui ne s’en émut pas le moins du monde. Dans ce danger si pressant d’une faim meurtrière, la compagnie s’assembla pour y pourvoir. Le premier président n’osa assister à la délibération, il en devinait apparemment plus que les autres ; l’ancien des présidents à mortier y présida. Il n’y fut rien traité que de nécessaire à la chose, et encore avec des ménagements infinis ; cependant le roi n’en fut pas plutôt informé qu’il s’irrita extrêmement. Il envoya à ce parlement une réprimande sévère, défense de se plus mêler de cette police, quoique si naturellement de son ressort, et ordre au président à mortier qui avait présidé à la délibération de venir, à la suite de la cour, rendre compte de sa conduite. Il partit aussitôt. Il ne s’agissait de rien moins que de le priver de sa charge. Néanmoins M. le Duc, gouverneur de la province, en survivance de M. le Prince fort malade, s’unit au chancelier pour protéger ce magistrat, dont la conduite était irréprochable ; ils le sauvèrent moyennant une forte vesperie de la part du roi, qui permit après qu’il lui fit la révérence. Ainsi au bout de quelques semaines il retourna à Dijon, où on avait résolu de lui faire une entrée et de le recevoir en triomphe. En homme sage et trop expérimenté, il en redouta les suites. Il craignit même de n’obtenir pas d’être dispensé de recevoir cet honneur ; mais il l’évita en mesurant son voyage de façon qu’il arriva à Dijon à cinq heures du matin, prit aussitôt sa robe, et s’en alla au parlement rendre compte de son voyage, et remercier de ce qu’on avait résolu de faire pour lui.

Les autres parlements, sur ces deux exemples, se laissèrent en tremblant sous la tutelle des intendants et dans la main de leurs émissaires. Ce fut pour lors qu’on choisit ces commissaires dont j’ai parlé, tirés tous de sièges subalternes, qui, chargés de la visite chacun d’un certain canton, devaient juger des délits avec les présidiaux voisins, sous les yeux de l’intendant, et sans dépendance aucune des parlements.

Mais pour donner une amulette plutôt qu’une vaine consolation à celui de Paris, il fut composé un tribunal tiré de toutes ses chambres, à la tête duquel Maisons, président à mortier, fut mis, auquel devaient ressortir les appellations des sentences de ces commissaires dans les provinces. Ils ne partirent que trois mois après leur établissement. Ils firent des courses vaines, et pas un d’eux n’eut jamais aucune connaissance de cette police. Ainsi ils ne trouvèrent rien parce qu’on s’était mis en état qu’ils ne pussent rien rencontrer, par conséquent ni jugement ni appel, faute de matière. Cette ténébreuse besogne demeura ainsi entre les mains d’Argenson et des seuls intendants, dont on se garda bien de la laisser sortir ni éclairer, et elle continua d’être administrée avec la même dureté.

Sans porter de jugement plus précis sur qui l’inventa et en profita, il se peut dire qu’il n’y a guère de siècle qui ait produit un ouvrage plus obscur, plus hardi, mieux tissu, d’une oppression plus constante, plus sûre, plus cruelle. Les sommes qu’il produisit sont innombrables, et innombrable le peuple qui en mourut de faim réelle et à la lettre, et de ce qu’il en périt après des maladies causées par l’extrémité de la misère, le nombre infini de familles ruinées, et les cascades de maux de toute espèce qui en dérivèrent.

Avec cela néanmoins les payements les plus inviolables commencèrent à s’altérer. Ceux de la douane, ceux des diverses caisses d’emprunts, les rentes de l’hôtel de ville, en tous temps si sacrées, tout fut suspendu, ces dernières seulement continuées, mais avec des délais, puis des retranchements, qui désolèrent presque toutes les familles de Paris et bien d’autres. En même temps les impôts haussés, multipliés, exigés avec les plus extrêmes rigueurs, achevèrent de dévaster la France. Tout renchérit au delà du croyable, tandis qu’il ne restait plus de quoi acheter au meilleur marché ; et quoique la plupart des bestiaux eussent péri faute de nourriture, et par la misère de ceux qui en avaient dans les campagnes, on mit dessus un nouveau monopole. Grand nombre de gens qui les années précédentes soulageaient les pauvres se trouvèrent réduits à subsister à grand’peine, et beaucoup de ceux-là à recevoir l’aumône en secret. Il ne se peut dire combien d’autres briguèrent les hôpitaux, naguère la honte et le supplice des pauvres, combien d’hôpitaux ruinés revomissant leurs pauvres à la charge publique, c’est-à-dire alors à mourir effectivement de faim, et combien d’honnêtes familles expirantes dans les greniers.

Il ne se peut dire aussi combien tant de misère échauffa le zèle et la charité, ni combien immenses furent les aumônes. Mais les besoins croissant à chaque instant, une charité indiscrète et tyrannique imagina des taxes et un impôt pour les pauvres. Elles s’étendirent avec si peu de mesure, en sus de tant d’autres, que ce surcroît mit une infinité de gens plus qu’à l’étroit au delà de ce qu’ils y étaient déjà, en dépitèrent un grand nombre, dont elles tarirent les aumônes volontaires, en sorte qu’outre l’emploi de ces taxes peut-être mal gérées, les pauvres en furent beaucoup moins soulagés. Ce qui a été depuis de plus étrange, pour en parler sagement, c’est que ces taxes en faveur des pauvres, un peu modérées, mais perpétuées, le roi se les est appropriées, en sorte que les gens des finances les touchent publiquement jusqu’à aujourd’hui, comme une branche des revenus du roi, jusqu’avec la franchise de ne lui avoir pas fait changer de nom.

Il en est de même de l’imposition qui se fait tous les ans dans chaque généralité pour les grands chemins, les finances se la sont appropriée encore avec la même franchise, sans lui faire changer de nom. La plupart des ponts sont rompus partout le royaume, et les plus grands chemins étaient devenus impraticables. Le commerce, qui en souffre infiniment, a réveillé. Lescalopier, intendant de Champagne, imagina de les faire accommoder par corvées, sans même donner du pain. On l’a imité partout, et il en a été fait conseiller d’État. Le monopole des employés à ces ouvrages les a enrichis, le peuple en est mort de faim et de misère à tas, à la fin la chose n’a plus été soutenable et a été abandonnée et les chemins aussi. Mais l’imposition pour les faire et les entretenir n’en a pas mains subsisté pendant ces corvées et depuis, et pas moins touchée comme une branche des revenus du roi.

Ce manége des blés a paru une si bonne ressource, et si conforme à l’humanité et aux lumières de M. le Duc et des Pâris, maîtres du royaume sous son ministère, et maintenant que j’écris, au contrôleur général Orry, le plus ignorant et le plus barbare qui administra jamais les finances, que l’un et l’autre ont saisi la même ressource, mais plus grossièrement, comme eux-mêmes, et avec le même succès de famine factice qui a dévasté le royaume.

Mais pour revenir à l’année 1709, où nous en sommes, on ne cessait de s’étonner de ce que pouvait devenir tout l’argent du royaume. Personne ne pouvait plus payer, parce que personne ne l’était soi-même ; les gens de la campagne, à bout d’exactions et de non-valeurs, étaient devenus insolvables. Le commerce tari ne rendait plus rien, la bonne foi et la confiance abolies. Ainsi le roi n’avait plus de ressource que la terreur et l’usage de sa puissance sans bornes, qui, tout illimitée qu’elle fût, manquait aussi, faute d’avoir sur quoi prendre et s’exercer. Plus de circulation, plus de voies de la rétablir. Le roi ne payait plus même ses troupes, sans qu’on pût imaginer ce que devenaient tant de millions qui entraient dans ses coffres.

C’est l’état affreux où tout se trouvait réduit lorsque Rouillé, et tôt après lui Torcy, furent envoyés en Hollande. Ce tableau est exact ; fidèle et point chargé. Il était nécessaire de le présenter au naturel, pour faire comprendre l’extrémité dernière où on était réduit, l’énormité des relâchements où le roi se laissa porter pour obtenir la paix, et le miracle visible de celui qui met des bornes à la mer, et qui appelle ce qui n’est pas comme ce qui est, par lequel il tira la France des mains de toute l’Europe résolue et prête à la faire périr, et l’en tira avec les plus grands avantages vu l’état où elle se trouvait réduite, et le succès le moins possible à espérer.

En attendant, la refonte de la monnaie et son rehaussement d’un tiers plus que sa valeur intrinsèque apporta du profit au roi, mais une ruine aux particuliers et un désordre dans le commerce qui acheva de l’anéantir.

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