résidence Louvain | 1, couloir unique des livres

quand on arrive à Louvain, c’est d’abord la bibliothèque qu’on vous présente


Lorsque Louvain-la-Neuve fut séparée ou chassée de la vieille université de Leuven, le partage des livres s’était fait de manière égale : une moitié de l’alphabet aux Flamands, une moitié de l’alphabet aux francophones.

Lorsque Louvain-la-Neuve fut reconstruite près d’Ottignies, dans ce paysage jusque-là rural, on décida la ville autour des bâtiments de l’université, qui sont eux-mêmes la ville. Une bibliothèque centrale ? Non, si les livres concernent la totalité des disciplines qu’on dit universitaires. Alors on avait pensé, très symboliquement, cette bibliothèque désormais unique au monde : elle n’aurait qu’un couloir. Mais un couloir infiniment long, chaque fois donnant au bout sur une direction à gauche, une direction à droite. Mais, parcourant linérairement le même couloir infini, qui pourrait dire avoir parcouru la totalité des bifurcations ?

On disait que le plan général de la bibliothèque avait été relié à l^ façon ancienne, et inséré quelque part parmi les centaines de milliers d’anciens volumes : bien heureux celui qui un jour le retrouverait.

On vous assurait aussi que rien de tout cela n’était catalogué vraiment, qu’on se contentait de répercuter une cote, et de l’insérer dans l’ouvrage, lorsqu’une requête était faite sur tel ouvrage, ou qu’un étudiant l’ayant trouvé avait souhaité l’emprunter.

Les bâtisseurs de la bibliothèque avaient respecté une contrainte : au troisième sous-sol, l’unique couloir aux bifurcations passait sous l’ensemble des bâtiments de chaque discipline, partout dans la ville. Et, dans chaque bâtiment, si vous appuyiez – 3 dans l’ascenseur (– 2 pour les parkings, –1 pour la circulation piétonne réservée aux enseignants et personnels), vous accédiez à un couloir de service ou une porte discrète, banalisée, ouvrait sur le couloir. Une fois dans le couloir, par ces portes vous pouviez aussi sortir – mais sans possibilité de prévoir alors sous quel bâtiment précisément vous étiez, et retrouveriez la ville.

Les bibliothécaires étaient souriantes, particulièrement fières, et savaient vous retrouver quasi instantanément, en filant par les bifurcations selon des indices connues d’elles seules, tel manuel d’optique corrigé et annoté par Descartes lui-même, tel recueil de gravures bois sur les utopies de la ville avant l’âge de l’imprimerie, ou tel recueil japonais offert par Hirohito jeune après sa visite à Louvain dans l’après première guerre mondiale.

J’ai longtemps marché seul dans ce couloir. On dit que lorsqu’on marche ainsi, sans s’arrêter, ni sans but précis concernant un livre, dans la masse indéfinie des livres, il suffit de s’arrêter, de prendre celui qui est devant vous, et c’est précisément celui qu’il vous fallait.

J’ai souri aussi en retrouvant ce couloir précis où quelqu’un, un jour, avait laissé une chaise, pour son propre repos. Dans l’impossibilité lui-même de la retrouver, il a abandonné, la chaise est restée.

Il y a d’autres légendes, plus noires. Une de ces portes banalisées donne sur un autre couloir où les livres sont dangereux, et interdit, et on dit que nul pour témoigner d’où, dans la ville, lorsqu’on y remonte, on débouche.

On parle évidemment d’autres visiteurs, partis dans le couloir, et qui ne cessent plus de marcher, qu’il faut intercepter. Fuir est toujours possible : on n’a jamais déploré que quelqu’un reste.

Ainsi ai-je fait la connaissance de la célèbre bibliothèque à couloir unique de l’université de Louvain-la-Neuve.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 29 septembre 2011
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