Sébastien Rongier | le nom de peuple

à propos de Sortie d’Usine (FB) et de L’Excès l’usine (Leslie Kaplan)


Mardi 7 février, 18h, médiathèque de Poitiers, je retrouve Leslie Kaplan pour une double lecture, suivie d’un entretien mené par Stéphane Bikialo.

L’occasion pour Leslie et moi de regarder à 30 ans en arrière ce qui a été notre premier livre publié, dans une préoccupation qui ne concernait pas le mouvement ouvrier, mais la littérature.

On écrit ce qu’on a devant soi, point barre. Et 30 ans après, on continue. Je trouve assez mortuaires ces rassemblements sur le thème du monde ouvrier en littérature, et bravo les spécialistes qui se retrouvent à chacune de ces grand-messes.

Ça crée toujours quelques belles naïvetés, comme à Poitiers aussi, la veille au soir, où ce même festival reçoit ensemble Martine Sonnet, Thierry Beinstingel et Joachim Séné (lire C’était), dans le cadre de cette rencontre sur Écrire le travail, d’inscrire en toutes lettres dans la présentation l’expression 3 auteurs, non écrivains au départ. Le ridicule absolu d’une telle formulation aurait suffi de mon côté à me faire annuler ma participation, nonobstant l’amitié pour Stéphane et que Poitiers a été régulièrement sur ma route ces dernières années.

Mais je me souviens, justement peu après la parution de Sortie d’usine, m’être trouvé plusieurs fois immergé dans des séances de spiritisme prolétarien avec les Henri Poulaille et autres écrivains spécialisés. Heureusement qu’on marche, et que la littérature peu à peu prend son espace autonome. Je sais ce que je cherchais en 1982, qui avait d’ailleurs surtout à voir avec l’autobiographique et la ville, très peu avec la notion de travail (toujours louche quand le mot oublie le qualificatif, ici industriel, comme s’il y avait une différence spécifique dans la notion même de travail, hors ses conditions sociales, ou les conditions d’exploitation de l’homme par l’homme qui soient passés des propriétaires (de la terre, du bateau) au capital. Le travail, merci, je connais encore : d’ailleurs pas plus grand que cet écran.

Donc, si vous êtes par là, et qu’il n’y a pas trop de verglas mardi, j’y serai quand même, de bon poil ou pas je sais pas. Par contre, l’occasion pour moi de relire texte que Sébastien Rongier avait écrit en 2007, à propos du travail de Leslie et du mien, Le nom de peuple.

Merci à Sébastien de me l’avoir communiqué et d’en avoir autorisé la mise en ligne. Se reporter à son site sebastienrongier.net/bibliographie pour les références de la revue où il a été publié à l’origine, avec même les notes de bas de page.

FB

Images : cours d’usine vues du train, Bordeaux-Toulouse, 25 janvier 2012.

 

Sébastien Rongier | Le nom de peuple


Certains mots vieillissent, s’usent, tombent en désuétude, et finalement disparaissent. Ils ne meurent pas mais s’inventent une solitude. Ou bien ils sont cachés derrière les paravents de nouvelles habitudes. Qu’importe. Ces mouvements de la langue sont normaux. Et qu’on se rassure, on pourra toujours manger avec nos doigts lorsque le mot fourchette aura disparu. La blague est légère et le paradoxe aussi vieux que Platon. Mais parfois, derrière le vacillement du langage, il reste quelque chose : des personnes, des individus, des groupes devenus flous, et peut-être même floués par l’usure des mots.

Comment fait-on, par exemple, lorsque le mot peuple disparaît, ou plus exactement lorsque se trouble dangereusement son usage ? Avant lui, populaire avait cédé. Ouvrier aussi. Le terme de classe est devenu grossier, et les expressions classe ouvrière ou lutte des classes sont jugés obsolètes voire dangereuses.

Reste le nom de peuple. Il s’agit d’un mot qui disparaît sous le tombereau des usages plus élastique et neutralisant les uns que les autres. Mais avec ce régime d’oubli, il y a, ou peut-être il y avait, une parole subissant le même mouvement d’effacement.

Où trouver les traces de ce vacillement sinon dans la littérature, celle contemporaine attentive aux renversements du monde et des mots. Serait-ce son pouvoir ? Peut-être. Mais le chemin est à la fois plus modeste et plus exigent. Il s’agit de dire une parole au moment de son effacement, de rendre audible une communauté de parole au moment de son aphasie, au moment où se perdent les mots et les paroles.

Mais la littérature dont il est question ne vient pas pleine de son pouvoir et de son importance. Elle n’est plus dans le pouvoir dominateur du récit et de la fiction. Elle ne se regarde pas ni ne s’impose comme une puissance dominante (comme chez Zola). Elle vient au contraire s’exposer à sa propre fragilité pour saisir ce qui est effacé (le nom de peuple) et pour restituer une parole rendue muette par les pouvoirs. Il s’agirait donc avec les livres de Leslie Kaplan, François Bon ou Jean Rolin de poser l’enjeu de la parole du peuple, une parole prise au moment de sa disparition, de son éviction sur la scène symbolique et politique.

Peuple est un terme déterminant. Mais depuis quelques années, on constate un nouvel emploi qui vient brouiller les pistes, les significations et les usages. Est-il anodin cet usage contemporain du terme people, en France comme à l’étranger. People veut dire peuple. Mais people signifie-t-il encore peuple ?

La notion de peuple est ambiguë et problématique car elle repose sur une distinction épineuse. En effet, si le peuple est un fondement politique majeur, il désigne également ce qui est laissé sur le bas-côté de l’édifice démocratique.

Peuple désigne d’abord l’ensemble des individus qui composent une nation sans la moindre différenciation de classe, de sexe, d’âge ou de religion. Il s’agit donc du citoyen d’une nation dans laquelle la loi est égale pour tous. La notion de peuple désigne donc ici le statut unifié de la communauté à partir de laquelle se fonde l’unité politique elle-même c’est-à-dire, avec Rousseau, la contractualisation d’un nom collectif peuple comme base de la souveraineté. Le peuple, c’est l’unité idéal de la communauté, unité fonctionnelle et contractuelle qui façonne nos constitutions démocratiques.

C’est lui, ce nom, qui est au frontispice de la constitution des Etats-Unis d’Amérique. Dans le préambule de cette constitution, on lit :

Nous, Peuple des États-Unis, en vue de former une Union plus parfaite, d’établir la justice, de faire régner la paix intérieure, de pourvoir à la défense commune, de développer le bien-être général et d’assurer les bienfaits de la liberté à nous-mêmes et à notre postérité, nous décrétons et établissons cette Constitution pour les États-Unis d’Amérique.

La constitution française repose sur le même socle constitutif :

Article 1
La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. Son organisation est décentralisée.

Article 2
La langue de la République est le français.
L’emblème national est le drapeau tricolore, bleu, blanc, rouge.
L’hymne national est la Marseillaise.
La devise de la République est Liberté, Egalité, Fraternité.
Son principe est : gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple.

Article 3
La souveraineté nationale appartient au peuple qui l’exerce par ses représentants et par la voie du référendum.
Aucune section du peuple ni aucun individu ne peut s’en attribuer l’exercice.
Le suffrage peut être direct ou indirect dans les conditions prévues par la Constitution. Il est toujours universel, égal et secret.
Sont électeurs, dans les conditions déterminées par la loi, tous les nationaux français majeurs des deux sexes, jouissant de leurs droits civils et politiques.
La loi favorise l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives.

Les premières lignes de la constitution française affirment significativement que le peuple est souverain (article 3) et que le principe de souverainement est « le gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple » (Article 2).

Cette première acception est décisive pour nos constitutions démocratiques. Le régime démocratique est fondé sur la volonté du peuple (mot répété à trois reprises dans la définition de la souveraineté)… mais de quel peuple ?
La question n’est pas légère car la notion contractuelle de peuple se heurte à un autre sens de peuple, problématique qui sillonne toute la philosophie politique depuis Platon. La notion de peuple est également depuis les Lumières, la partie de la population dépourvue de droits politiques et assujettie au pouvoir. C’est la masse informe et remuante dépourvue d’éducation, la masse laborieuse qui, si elle fait parti de l’idée générale de souveraineté, en est concrètement exclue. Le peuple est alors l’ensemble de la communauté politique de rang inférieure. Ce sont les pauvres, les opprimés, les laissés pour compte, le « bas peuple » ou la « populace » (turba, vulgus) termes péjoratif que la littérature socialiste valorisera sous le terme de « prolétariat ». Le peuple désigne alors les démunies de la démocratie, ceux qui n’ont pas voix au chapitre. Ce sont ceux qui cherchent à donner un corps et une voix à un combat pour l’égalité du commun.
Bref, pour le dire avec un brin de naïveté, il y aurait comme marque de distinction une majuscule entre les deux sens. De Peuple à peuple, ce dont il sera question ici c’est d’un monde en minuscule.

Une littérature contemporaine viendrait à la jonction de ces deux sens généraux en se demandant s’il y a encore un commun, une citoyenneté de fait du peuple pauvre. Est-il sacrifié ou délégitimé ? Reformulée, la question devient : le mot peuple, comme notion universelle, ne serait-il pas en train de disparaître si l’on n’entend plus la parole du peuple-pauvre ? Mais le mot comme la réalité se trouble. De flou, il devient invisible et inaudible. La littérature contemporaine a ici une place déterminante. Elle ne vient pas dire le nom de peuple sur un mode militant ou politique. Elle vient restituer par l’écriture une voix et une parole au moment de sa désagrégation et de sa disparition.

On pourrait trouver chez Jacques Rancière quelques échos aux développements que l’on veut consacrer à la littérature. Sa pensée politique, celle de la mésentente, repose sur l’expression du conflit comme enjeu déterminant contre les formes de naturalisation des inégalités. Là où la logique des pouvoirs renforce l’absence de place pour ceux qui n’ont rien, la logique de l’égalité repose sur une mésentente c’est-à-dire un approfondissement de l’égalité par le conflit et le tort. Il s’agit de faire reconnaître ceux qui ne sont pas reconnus, de faire entendre ceux qui n’ont pas de voix, de donner une part aux sans part.

La question du langage est décisive. Posséder un langage articulé est une chose mais l’exercer et le manifester comme mode de partage dans la communauté en est une autre. L’enjeu du langage se projette alors dans la compréhension. Car pour Rancière « [l]a politique existe lorsque l’ordre naturel de la domination est interrompu par l’institution d’une part des sans-part. Cette institution est le tout de la politique comme forme spécifique de lien. Elle définit le commun de la communauté comme communauté politique, c’est-à-dire divisée, fondée sur le tort échappant à l’arithmétique des échanges et des répartitions. En dehors de cette institution, il n’y a pas de politique. Il n’y a que l’ordre de la domination ou le désordre de la révolte. »

La définition d’un principe politique n’est pas celui de l’opposition riche et pauvre mais la possibilité de faire exister le pauvre comme entité c’est-à-dire interrompre l’exercice du pouvoir pour concevoir celle de la politique (la souveraineté du peuple, en somme). Rancière définit le pouvoir comme la forme d’organisation des partages (mode d’être, de faire, de dire, etc.) C’est l’assignation d’un ordre du visible et du dicible. Au-delà, il n’y aurait que du bruit : « La police est d’abord un ordre des corps qui définit les partages entre les modes du faire, les modes d’être et les modes du dire, qui fait que tels corps sont assignés par leur nom à telle place et à telle tâche ; c’est un ordre du visible et du dicible qui fait que telle activité est visible et que telle autre ne l’est pas, que telle parole est entendue comme du discours et telle autre comme du bruit. »

L’activité politique, c’est renverser l’ordre du pouvoir pour rendre possible l’émergence d’une parole. C’est ouvrir un écart et créer un dialogue à partir de la relégation. C’est donner une définition à ce qui n’en a pas, à ce qui n’en a plus, la part des sans parts.

C’est autour de cette idée de bruit (on se souvient du barbare grec qui ne détenait pas le logos et qui n’avait le droit qu’à l’onomatopée) qu’il s’agit d’entrer dans la question littéraire. C’est l’espace dans lequel résonne encore cette parole en tant que parole. La littérature dévoile la tension et le mécanisme qui renvoie cette parole au seul « bruit ». C’est ici que l’on voit les pouvoirs contemporains littéralement tourner le dos à ces « bruits » pour ne plus les entendre.

Dans un texte publié en ligne, « on parle pour leur dos », François Bon semble y faire écho en rappelant que « [l]a richesse de notre art, de notre culture, a partie liée à ce qui fait la spécificité politique de notre pays : on peut avoir des options radicalement différentes, opposées, en lutte, les choix sont pris ensemble et respectés. C’est ce fonctionnement là qui est mis à mal, subit une dérive cynique et arrogante. Le pouvoir de décider concentré dans le camp des notables, on vous laisse protester, on n’écoute même plus. Et nous, qui avons grandi parmi tant de ces débats de sociétés, de ces conflits à mener, nous avons ici notre idée, notre exigence de l’homme : on n’a plus affaire qu’à des dos tournés. »

Tumulte de François Bon, livre de 2006, s’ouvre sur un texte intitulé « Rien n’avait changé. non pas colère, une inquiétude plutôt ». C’est l’inquiétude de ce texte qui semble faire écho aux usages égarés d’un mot :

« Dans ce pays, on avait perdu la langue. Oh, des mots, il y en avait comme ailleurs.
Les mots sur les murs, les mots de la radio, les mots de la télé, du cinéma, les mots du travail.
C’est à ce moment-là qu’il aurait fallu réagir. On s’en moquait, des pubs, de la télé, et de la façon qu’ils avaient de nous parler au travail : nous, forcément, c’était autre chose.
Pourtant, on demandait à quelqu’un : oui, j’ai peur. On la portait, la peur. Comme, comme : quelque chose qui s’effondre, tu vois. On croit trouver appui, non.
On la connaissait, la langue des journaux, la langue de la télé, la langue des radios. Et, comme on se disait entre nous : au boulot, tu veux leur dire merde, tu leur dis.
A quel moment on a su que ce pays n’avait plus de langue ?
Tu pouvais parler quand même, sûr : simplement, qui écoutait, qui répondait ?
On était sur des chemins parallèles : bien sûr, tout continuait. Ça parlait autant, ça parlait pareil. Peut-être même encore plus fort.
Ce pays n’avait plus de langue, et rien n’avait changé. »

Au début des années quatre-vingt, des livres et des écrivains émergent et posent cette question, à leur manière. Cette période est particulièrement significative car elle correspond à un profond bouleversement du monde ouvrier tant sur le plan de la conscience de classe que de l’organisation de l’usine et du travail . En 1982, paraissent les deux premiers livres de Leslie Kaplan et de François Bon. L’excès-l’usine de Leslie Kaplan paraît chez P.O.L et Sortie d’usine de François Bon est édité la même année par Les éditions de Minuit. Ces deux livres renouvellent fortement les questionnements par une écriture qui déconcerte , une écriture contemporaine qui déplace la parole et se plonge dans un réel déserté. Cette littérature ne nous parle de rien. Elle écrit ce rien qui devrait nous être commun : l’usine, le périphérique, les HLM, les prisons, les lieux invisibles ou disparaissant, les paroles en voix d’extinction, etc. Mais elle ne vient pas outillée du réalisme, du référentiel, du mimétisme militant et des effets illusionnistes qu’elles peuvent engendrer. Pour le dire vite, le nouveau roman a déjà requalifié le débat.

Les livres de Kaplan et de Bon (mais aussi ceux de Jean Rolin) viennent se heurter au réel pour en dire les tensions, pour faire entendre le délitement et le morcellement d’une parole rendue inaudible (la langue perdue du pays), une écriture qui cherche à faire entendre cette parole en échappant aux déceptions de l’imitation c’est-à-dire sans céder sur les enjeux de l’écriture.

L’excès-l’usine de Leslie Kaplan est le livre de l’effondrement, l’expérience par l’écriture de l’évidement qu’est l’usine. C’est le récit d’une dévoration et d’un morcellement.

Le livre est découpé en neuf parties. Leur nom, cercle. Il y a donc neuf cercles. L’allusion est sans équivoque. Mais il n’y a aucune assomption, juste de la destruction. L’enfer, donc.

C’est le monde du morcellement et de la dislocation.

Le livre est constitué de fragments comme autant de notations isolées qui brisent l’humain. Ce qui se déchire ici c’est autant l’esprit que l’identité, c’est autant la parole que le corps.

Le réel est en morceau. Il ne s’intègre plus dans aucun discours.

L’écriture exprime ce vacillement sous un triple registre : la radicalité du fragmentaire, l’envahissement de la forme impersonnelle et la syntaxe nominale. L’expression est celle de la violence d’un monde. Il s’agit de dire l’aliénation sans jamais rien raconter.

L’usine, la grande usine univers, celle qui respire pour vous.
Il n’y a pas d’autre air que ce qu’elle pompe, rejette.
On est dedans.

Tout l’espace est occupé : tout est devenu déchet. La peau, les dents, le regard.

On circule entre des parois informes. On croise des gens, des sandwichs, des bouteilles de coca, des instruments, du papier, des caisses, des vis. On bouge indéfiniment, sans temps. Ni début, ni fin. Les choses existent ensemble, simultanées.

A l’intérieur de l’usine, on fait sans arrêt.

On est dedans, dans la grande usine univers, celle qui respire pour vous.

C’est la figure de la boucle qui domine : reprise de « celle qui respire pour vous » : ce qui boucle le texte, c’est aussi ce qui boucle les corps et les bouches : « On est dedans », « Tout l’espace est occupé ». L’humain, l’individu est totalement nié : le mode impersonnel renvoie à une masse dense et indistincte : les « gens » sont au même niveau dans l’énumération que les sandwichs, les bouteilles, les instruments, etc. L’usine est donc la machine-monde. Rien n’existe en dehors d’elle. C’est elle qui respire. Comment mieux dire l’évidement ? Tout le texte est sillonné par cette tension : la répétition, les propositions nominales courtes et fragmentaires viennent dire cette expérience qui n’est pas seulement celle d’un lieu mais l’inscription de cette forme de pouvoir que représente l’usine sur toute la vie, sur tout le corps.

La vie entière est automatique, automatisée par l’usine. En dehors de l’usine, c’est le corps-usine… l’idée même du titre, l’excès-l’usine. L’usine s’excède à elle-même pour être la matière du tout qui déforme et rend informe, qui automatise et désindividualise . L’usine est intériorisée : « Le silence des caisses est terrible. Dans le corps, tout ce bruit » . Mais c’est cette intériorisation qui détruit. Ce qu’elle détruit, ce sont autant des êtres que leur corps, des pensées que leurs paroles.

On a des peaux, des maladies.

On voit des bouches arrachées, des cheveux perdus, des corps brûlés.

On voit la femme yougoslave, celle qui a son enfant à l’hôpital. On la voit bien. Elle montre la photo de l’enfant, avec sa cicatrice au front.

On dort au milieu de rêves matériels.
Le matin, on sort du sommeil aspiré par le réveil vide des mots.

Les livres de Kaplan, Bon ou Rolin se confrontent à l’effritement contemporain des structures sociales, à la production sociale de nouvelles formes comme l’individualisme sériel et la diminution de l’espace intérieur voire même l’effacement de soi dans la passive activité de consommation. Pour Claudine Haroche, « [l]es individus ne sont plus tant rabougris dans leur corps qu’indéfinis, sans limites, vivant tantôt une impuissance profonde ou croyant à l’inverse à leur toute puissance. L’homme n’est plus tant clairement subordonné à un autre, quelque soi cet individu qu’exclu en tant qu’homme de la société contemporaine de marché : les individus seraient maintenant renvoyés et cantonnés à leur soi, un soi privé de support, de soutien, de protection tant extérieure qu’intérieure, un soi imprécis, indéfini, désengagé. On peut alors comprendre que la question de la dignité et de l’humiliation se posent désormais de façon centrale. » On pense également aux travaux et réflexion récentes de Bernard Stiegler à propos des formes de pathologies contemporaines liées à l’hyperconsommation et aux nouvelles formes d’addiction. Il parle alors de « groupes humains en friches ».

De l’individualisme sériel à la masse indistincte en passant par l’effacement, c’est la question générale d’une déshumanisation d’une part de la société. L’isolement de l’individualisme contemporain qui va de pair avec sa précarité, son sentiment d’impuissance et d’humiliation dans la société de consommation, est aussi celui qui efface le nom de peuple. Il est ici question rendre absent toute reconnaissance. Le livre de Leslie Kaplan semble dire cet abîme de l’impersonnel dans ce « on » du défigurement.

On retrouve chez François Bon un même questionnement. C’est un autre travail de l’écriture, une autre approche. La question du langage a chez lui une autre place. Mais même expérience : l’usine comme question de morcellement et de dislocation. Même question saillante de la vulnérabilité radicale de ceux que l’on n’entend plus.

Double expérience chez lui : celle de la langue et celle du lieu. L’articulation qui se dessine au travers de son œuvre : quelle est la mutilation de la langue dans ces mutations sociale ? Qu’est-ce qu’on rend caduque dans la violence faites aux êtres et aux paroles ?

François Bon nous dit-il cet effondrement ? Il l’écrit en passeur, pas en témoin sociologue. Il l’écrit pour faire entendre cette part qu’on n’entend ni n’écoute plus. Mais il ne l’écrit pas en militant. Il l’écrit en écrivain.
Sortie d’usine est une autre expérience de l’usine. Mais elle vient dire les mêmes ravages. Le livre est une suite de monologues écrits à la troisième personne. On y découvre les lieux et les gestes, les habitudes et les remarques. Mais les paroles sont sans accroches. Ils semblent tous dire une dislocation du sujet et du lien social, l’usine devenant le signe de cette déliaison entre lien et lieu. Mais cela passe justement par les mots et les expressions du quotidien, les mots qui environnent et structurent le quotidien.

… Je te dis, ça fait au moins vingt minutes qu’il est planté… Va bien finir par aller faire son tour à la bibine… Sûr, sa petite mousse. Vu qu’il s’en ramène quatre tous les matins, faut bien qu’il se les lichtrogne, le Ravi c’est pas le genre à faire des stocks… Ca va lui secouer les boyaux… Ouais, le vieux ça va lui faire un choc, cette fois…

Ce qui semble être la reproduction des paroles populaires comme prises sur le vif, est, en réalité, le travail d’une écriture. Elle déplie cette possibilité sans en faire une posture. Les mots sont là, travaillés par l’érosion des mots (les élisions en cascade comme une langue fatiguée), par les inversions et les répétions (« qu’il me fait » dans la suite du texte). La ponctuation vient ici révéler tout le travail d’écriture : le rythme des points de suspension, la tenue par les virgule et ces deux-points qui viennent dire toute l’écriture que c’est, une oralité dans laquelle on se noie mais qui ne soit pas artificielle comme un cheveux sur la soupe policée d’un récit. Le livre se heurte à ce langage. L’attraper par les nominale, l’interrompre souvent et surtout travail par déplacement.

Quand on s’est connus, elle jouait au cirque, tournées et tout le tralala…

Commencer une phrase, une phrase complexe par exemple et la faire boiter, miner la justesse syntaxique de « Quand on s’est connus, elle jouait au cirque » par une virgule, par un mot « tournée », substantif sans déterminant ni détermination. Juste rebondir sur le sens (cirque), aligner des idées désarticuler et rompre la phrase et le souffle de la parole « et tout le tralala… ». Il ne s’agit pas de reproduire la parole de l’autre, de la mimer ou de l’imiter dans de l’inscrire comme chair de l’expérience.

Les chapitres de Sortie d’usine forment un ensemble disparate, un peu comme des plongées micrologiques dans ce monde fermé, au plus près de ces personnes et de leur voix qui s’éteint. Comme chez Kaplan, on retrouve l’importance du bruit qui détruit les corps comme les esprits.

Tous les bruits qui sont potentiels à l’ordinaire, en échappent souvent, irrégulièrement, dans cette ponctuation incessante du sonore quotidien, déjà qualifié d’intenable malgré leur habitude forcée (…). Exulter à vomir ce vacarme, engouffrer le bruit en lui-même, en noyer la douleur dans son propre débord, c’était des crachements sauvages, crépitements accouchés par la transgression du l’outil, l’usine comme ventre à bruits.

Du portrait de l’ouvrier devenu sourd à cause de l’usine mais qui reste à l’usine , au bras coupé (la violence de l’accident et le silence qui prend à la gorge), c’est la description générale d’un enfer qui casse les hommes. Il faudrait évoquer la place particulière de la description dans les livres de François Bon comme mode d’expression du lieu. Comment mieux faire surgir la disparition d’un lieu à partir de sa description ? Saisir ce qui saisit l’humain dans ces espaces étranges et étrangers. La description ne vient pas comme béquille d’aucun récit ou comme morceau de bravoure stylistique. Non, c’est ici l’intrication même de l’expérience même du réel face auquel on se heurte (l’influence de Claude Simon n’y est sans doute pas pour rien) :

Une perspective de parallèles : la façade, le rectangle de gazon, le trottoir, la route, une autre bande l’étroit parking puis très large le fleuve, trouble, laissant à nu la force agitée terreuse du courant, engoncée dans sa double rive de ciment. C’était en l’autre bord des bétons à l’infini, gris épais les picots des tours, la banlieue dont le jour pour lever semblait se suffire de ces pans sombrement violets que les guidés par le fleuve vers l’amont, l’est au-delà des ponts, arrachaient à l’obscur. Le bitume trempé de pluie reflétait le fleuve comme d’en répéter la profondeur et les camions lançaient en passant des gerbes, on avait établi le piquet de grève.

Ce passage est très significatif de l’œuvre de François Bon. Ici la description est très ramassée. Un regard ample, bref et précis. C’est le monde urbain, le rythme architectural d’un monde urbain nu, pas habité, ni habitable, l’inscription d’un détail pour resserrer le champ : le mouvement d’un camion et la germe d’eau (double motif issu du fleuve : le mouvement et l’eau faisant écho et miroir). Et soudain, à la fin de la phrase, une dernière proposition comme jetée dans la marre, comme issue de la gerbe d’eau, l’irruption brutale de l’humain, le groupe « on », et ce curieux possessif « le piquet » parce qu’avec « de grève » on sait immédiatement de quoi il en retourne.

Sortie d’usine nous dit déjà un monde qui change. 22 ans plus tard, Daewoo en écrira la disparition. Des changements que Sortie d’usine indiquait déjà, çà et là dans le texte : le démantèlement de la structure de l’usine : comment on passe d’un travailleur qui part à la retraite à un interim qui le remplace. Et au bout de quelques temps, plus personne pour balayer l’usine, l’interim a, lui aussi, été viré . De même dans Sortie d’usine, on voit apparaître une nouvelle figure : le nouveau chef du personnel qu’on doit désormais appeler Directeur des Ressources Humaines. Ou ce sont les jeunes générations qui refusent le bruit de l’usine, enjeu du rapport de force des anciens ouvriers face au pouvoir patronal . Bref, un monde en bascule.

Daewoo vient en dire la chute, celle de l’excellence ouvrière, celle de la légitimité d’une conscience et d’une fierté. Tout cela est rendu caduque et inaudible par les mécanismes de différents pouvoirs qui transforment la condition ouvrière.

Daewoo est l’histoire d’une usine. Son nom disparaît littéralement après l’inauguration en grande pompe avec les ministres, après la circulation des capitaux et les bas salaires des ouvriers. La fermeture de l’usine, c’est après l’interim, la faillite, les licenciements, les reclassements et l’incendie criminel. C’est la liquidation, les plans sociaux après la rentabilité économique et les subventions publiques. Après la logique financière et les missions interministérielles, c’est le chômage, la misère, la maladie et le suicide.

Le nom de l’usine s’est effacé, le lieu s’est vidé. Il ne reste plus rien, plus rien sinon des vivants. Le nom est gommé. Mais il y a des histoires. Des histoires qui se taisent, des paroles que l’on n’entend pas et des traces qui se perdent.

L’écriture vient là, au milieu de la réalité opaque, créer un lien là où tout s’efface :

Croire que la vieille magie de raconter des histoires, si cela ne change rien à ce qui demeure, de l’autre côté du grillage, fixe et irréversible, et négligé désormais de tous les camions du monde, lequel se moque aussi des romans, vous permettrait d’honorer jusqu’en ce lieu cette si vieille tension des choses qui se taisaient et des mots qui les cherchent, tandis que vous voudriez pour vous-même qu’un peu de solidité ou de sens encore en provienne ?

Daewoo vient creuser une tension, celle, dialectique, de l’individu confronté au pouvoir économique, celle d’un individu dont on ne reconnaît plus aucune appartenance sociale sinon dans l’individualisme sériel. Cette indistinction et cet effacement progressif sont les marques actives du pouvoir (celui de ne plus rien reconnaître). Ce que le livre de François Bon montre, c’est comment le libéralisme économique et politique règle le problème des classes sociales et de la lutte que cette conscience de classe avait engendrée. Le problème est réglé. La conscience est atomisée, renvoyée au silence, ou plus exactement au stade de « bruit » que le pouvoir (économique et accessoirement politique) n’entend plus que comme « bruit ». Il s’agit de ne plus percevoir cette parole autrement que comme un bruit, celui inaudible, borborygme d’un peuple rendu aphasique par l’oreille sourde des pouvoirs.

Seule la littérature entend et rend encore audible ce « bruit » qui est parole. Elle vient interroger cette vieille conscience, un certain nom de peuple, balayée par les déchirures individuelles et les stratégies d’évidement.

Dès les premières lignes, le livre de Bon pose l’effacement et le silence, indique la place inquiète des mots et de la littérature :

Refuser. Faire face à l’effacement même.

Pourquoi appeler roman un livre quand on voudrait qu’il émane de cette présence si étonnante parfois de toutes choses, là devant un portail ouvert mais qu’on ne peut franchir, le silence approximatif des bords de ville un instant tenu à distance, et que la nudité crue de cet endroit précis du monde on voudrait qu’elle sauve ce que le béton et ciment ici enclosent, pour vous qui n’êtes là qu’en passager, en témoin ?

(…) Vouloir croire que tout cela qui est muet va dans un instant hurler, que l’histoire ailleurs déjà a repris et qu’on ferait mieux de suivre, plutôt que de revenir ici côté des vaincus.

Dans Daewoo, le peuple vaincu se heurte aux trois pouvoirs dominants qui les broie et ne l’entend pas. Il y a le pouvoir économique symbolisé par Kim Woo-Choong, fondateur de Daewoo, mais également représenté par les entretiens de reclassement en passant par les déclarations politiques officielles, celles qui émanent par exemple d’un rapporteur interministériel. On croise le pouvoir médiatique (de la presse régionale à la télévision).

L’épisode de l’émission de télévision est tout à fait significatif de cet effacement : opposer les riches et les pauvres et renvoyer les pauvres au silence de leur condition . C’est enfin le pouvoir politique que l’on voit avec la délégation qui vient porter ses revendications au monde politique. Très vite, il n’y a plus rien à dire, juste à voir le prix de ses chaussures. Le dialogue devenu impossible… le silence rompt tout .

C’est dans le corps et dans le corps du langage qu’une parole de dignité se tisse contre le langage du pouvoir… et au milieu le travail de la littérature comme expression de cette fêlure qu’est le réel. La tension de l’écriture vient se heurter aux formes du pouvoir et opposer une résistance contre une soumission « à l’ordre intangible et d’un Réel autoritairement fictionné et asséné », pour reprendre l’expression de Daniel Payot .

De Sortie d’usine à Daewoo, il faudra désormais sillonner dans l’ensemble de l’œuvre de François Bon pour comprendre la ligne creusée de livres en livres : faire entendre la polyphonie des voix de Prison, voix arrachées au silence, livre dans lequel on lit :

S’en aller droit debout dans la parole et rien d’autre, les mots les faire sonner comme un bouclier de métal poli contre le corps tenu (Brulin n’était pas sorti de la prison avec son bouclier tenu), des histoires dont il n’y avait pas à se faire complice, rien, pas d’admiration, se faire non jugeant, mais retourner cette parole objective vers le monde dehors, qui d’ordinaire se refuse à l’entendre : parler pour ceux qui ne veulent pas entendre.

Leslie Kaplan ou François Bon ne viennent pas dire une communauté ou rétablir un commun. Il n’institue rien, aucun commun. Ils viennent seulement inscrire l’interruption de la voix, voix sans laquelle aucune expérience du commun n’est possible, question posée par Jean-Luc Nancy :

Comment dire « nous » autrement que comme un « on » (= tous et personne) et autrement que comme un « je » (= une seule personne, ce qui est encore personne…) Comment donc être en commun sans faire ce que toute la tradition (mais après tout récente c’est-à-dire tributaire de l’Occident qui s’achève en se répandant) appelle une communauté (un corps d’identité, une intensité de propriété, une intimité de nature) ?

Ce « nous » n’émerge pas de ces livres comme une donnée constituée, comme un tout sociologiquement établi. Ce qui se noue dans ces écritures, c’est la relation avec un monde qui s’efface et que l’on oublie… ce nom de peuple qui surgit encore au détour d’une parole, d’un décor d’usine ou de HLM. La langue qui se perd avec ce nom qui s’absente, cette langue, c’est juste la nôtre.

© Sébastien Rongier


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1ère mise en ligne et dernière modification le 5 février 2012
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