Fontevraud | laissez votre appareil photo numérique aux enfants

atelier Claude Ponti à Fontevraud : ce qu’on retrouve dans sa carte mémoire...


Au début ça les surprenait, que je prenne des photos de ce qui était si peu intéressant, ces bouts de terre en gestation. Mais l’intuition était bonne : l’histoire qui accompagne cette gestation devient partie prenante de l’objet même. Quand nous voyons la roulotte de Melissa, l’homme enfermé de Fabio, la jeune fille morte de Coralie, nous savons le conte ou le récit qui les accompagne (rappel : voir abbayedefontevraud.com/blog pour l’ensemble des billets).

Ce qui est formidable avec eux, comme tous ceux de leur âge (et c’est bien une question décisive lorsque nous commençons d’enseigner une culture numérique), c’est que le savoir de ces appareils est devenu chose commune, intuitive. L’ordinateur est d’abord un lieu de jeu, mais quand je leur laisse le mien une minute, je découvre qu’ils sont déjà en train d’explorer tous les tréfonds du disque dur, savoir ce que j’y cache. Confrontés pour la première fois à l’iPad, l’acquisition des chemins et ressources se fait en quelques minutes.

Ils photographient avec leur téléphone, mais n’ont pas d’appareil personnel. — C’est où que tu zoomes, on appuie où pour la photo... Il faut juste un renseignement de départ.

Les séances précédentes, ils me demandaient l’appareil en fin de séance, chacun pour photographier son travail.

Seulement... seulement, il y a eu leur invitation à dîner, avec visite du foyer et de leurs chambres, c’était début avril, et je n’ai pas encore raconté. Le remuement intérieur est trop proche. Mais c’est profond, et encore à un mois d’écart c’est au présent dans nos têtes. Ce soir-là, l’appareil-photo a pris un valdingue par terre, et ne fonctionnait plus. J’ai réussi à remboîter l’écran du viseur, le zoome grince un peu, et l’objectif a une belle cabosse. Dans tout ça, le plus pénible sera de retrouver, dans mes stocks de papiers divers, la garantie de la Fnac...

Mais aujourd’hui, chacun des 3 groupes c’était la préoccupation : — Alors il est pas cassé ton appareil-photo ? Cabossé, il fait partie de l’aventure, il est à eux comme le reste.

Donc, ce mercredi 23 mai, je n’ai quasiment pas fait de photo moi-même, mais j’en ai retrouvé 647 sur la carte-mémoire le soir au retour... Alors c’est quoi et comment, quand ils se photographient eux-mêmes...

Il y a bien sûr quelques cadrages étranges :

Un flou ou un contrejour aussi peuvent être magnifiques :

Il y a beaucoup de portraits et d’autoportraits et tout d’un coup c’est immensément dense, profond et beau :

Autre récurrence des 3 groupes, dès que l’un d’entre eux a l’appareil photo, c’est les éducs qu’il ou elle va photographier. Immanquable. Cela dit quoi : instaurer un rapport qu’on voudrait à égalité, rendre hommage à tout ce qui se passe entre eux d’affectif, puisqu’elles (ils) en sont l’instance au moins provisoire, et que ce n’est pas incompatible avec la responsabilité et l’autorité... Et elles le savent sans doute (pas eu les éducs garçons ce mercredi), pour en accepter le jeu, voire le devancer ! Quand on ose photographier l’adulte, on laisse la photographie dire.

Bien sûr on passe aussi à la casserole, Claude, Armelle et moi-même :

L’appareil photo, moi aussi je l’utilise comme un carnet de notes. Il a fonction documentaire, mais le document est pris d’abord dans son instance symbolique. Ainsi, le camion rouge qui amène le groupe des petits semble un objet transitionnel, comme les peluches – lieu où ils retrouvent leur place, le rehausseur, la ceinture, sans doute une certaine façon de s’abandonner à un temps transitoire, récupérer, s’en aller dans ses pensées. Un chez soi détaché du foyer, le sas vers le monde du dehors, école, voyages, activités comme l’atelier d’aujourd’hui. Alors bien sûr on photographie d’abord le camion.

Mais quand on documente l’abbaye, le fait de venir dans ce bâtiment à la fois immense et accueillant, on le figure comment ? Quelle étrange photo celle où s’en va à l’assaut du code de l’entrée personnel...

Mais est-ce qu’aucun de nous aurait pu photographie le jeu, l’enfant tout entier à son imaginaire par simple et ancestral jeu d’escalader, de se suspendre ?


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 25 mai 2012
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