d’un livre que vous ne lirez pas

à propos des Coutumes Incertaines de Jean-Loup Trassard au Temps qu’il fait


J’ai ce livre depuis deux mois sur ma table. Un tout petit, minuscule livre : vingt-quatre pages et quatre photographies, et pourtant six histoires, la plus brève fait huit lignes, la plus longue un peu plus de deux pages (au très bel incipit : La campagne durant des siècles fut sillonnée par un nombre étonnant de chemins, variation sur l’art de se perdre).

Pourtant, depuis deux mois, il n’a pas quitté ma table. Textes entêtants, qu’on a l’impression, à force de prendre et reprendre, et pour leur étrangeté même, qu’on les saurait par coeur et qu’ils nous restent pourtant encore en partie inaccessibles.

J’attendais pour en parler qu’il figure dans la page nouveautés du site du Temps qu’il fait, son éditeur. Au point qu’aujourd’hui je me préparais à leur signaler son absence. Il faut cela pour que je découvre à la toute fin la mention suivante : achevé d’imprimer pour la Noël 2005 à un petit nombre d’exemplaires hors commerce réservés en priorité aux amis de l’auteur et à ceux de l’éditeur.

Fierté donc d’être compté parmi eux. D’ailleurs, c’est vrai, et nous partageons avec Georges Monti et quelques autres racineux du Poitou de dire la Noël sans barguigner.

Livre qui depuis deux mois sur ma table est aussi essentiel que d’autres bien plus gros, comme le Bergounioux ou le Rolin évoqués récemment sur remue.net.

Simplement parce que livre qui se porte à la limite du réel, là où il s’ouvre au vieux conte, là où il devient légende. Là où l’histoire que nous conte cette prose brève et poétiquement tenue nous ouvre à une dimension inconnue du réel, ou son dépli de mondes invisibles.

Et c’est bien ce qu’accomplit Jean-Loup Trassard avec ses six légendes minutieusement déplacées aux frontières, toutes dans notre présent, et toutes dans la fragilité où soudain on est en pays fantastique.

Ainsi, pour accompagner la photographie ci-dessus (signée de Jean-Loup Trassard, mais comment faire autrement que reproduire pour inciter, question actuellement au massacre à l’Assemblée...) :

D’inoffensives chouettes, on en a vu dormir à ces fenêtres, les yeux clos. Mais fut redouté que soient tapies dans l’intérieur obscur de petites puissances qui, sans forme, n’auraient même pas à se serrer ni froisser et, franchie la bouche d’écorce, allaient courir où, sur le dos de qui ? Depuis l’arbre ce qui vole est plus inquiétant si ne bat aucune aile... Précaution fut - elle demeure çà et là, secrète - de suspendre un grelot dont le modeste vacarme devrait les dissuader de sortir.

Et c’est tout.

Considérable enjeu de la prose brève, dans sa quête du fantastique et de l’étrange, de la résonance ouverte qu’elle induit, par quoi les mots se propagent au monde.

C’est un livre offert, un livre d’inquiétude pourtant lestée d’enfance, poules et tracteurs, cour de ferme, saisons, un peu de brume, et ce ton infiniment retenu des mots qui comptent.

Livre qui n’est pas à vendre, qui n’ajoutera pas aux empilements inutiles dont étouffent les libraires. On se souvient que c’est eux, les libraires, qui autrefois avaient suscité, pour offrir pareillement, L’Occupation des sols qui reste un des plus prodigieux textes de Jean Echenoz (et que j’adore, pour ma part, lire en public).

A vous d’aller à la rencontre de Jean-Loup Trassard, via son Inventaire des outils à main dans une ferme, ses Objets de grande utilité, ou sa Composition du jardin.

Peut-être trouverez-vous relais pour lire ces six très brèves Coutumes Incertaines. Réclamations sinon auprès du Temps qu’il fait.

LES MOTS-CLÉS :

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1ère mise en ligne et dernière modification le 19 mars 2006
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