Quignard et George Sand à cheval (trois histoires)

"Les désarçonnés" sont une ampliation en profondeur et en énigme du "Dernier royaume", un enchantement violent et nécessaire


Les hommes aiment que la brume se referme sur eux sous la forme du langage.
Pascal Quignard, Les désarçonnés.

 

Depuis qu’il nous offre successivement les livres de son Dernier Royaume (voir par exemple sur remue.net en 2001 pour De jadis et 2005 pour Sordidissimes), il y a bien sûr la fascination directe de la lecture (et enfin la possibilité de le lire en numérique, avec moteur de recherche, et joie d’en disposer en permanence sur l’ensemble de ses appareils), mais la gravité, pour qui lit ainsi Pascal Quignard d’assister en direct à la forge d’une oeuvre dont on perçoit avec évidence qu’elle est de taille bien plus grande que l’auteur ou de nous tous, que c’est elle qui dispose de l’auteur et pas l’inverse. Il s’agit d’un monument, d’un dépassement.

Et, dans les Désarçonnés, il se passe encore quelque chose de plus. On retrouve la mise en abîme des savoirs de Pascal, lectures secrètes, infinie patience de déchiffreur des mondes et des langues, on retrouve cette licence accordée au Dernier royaume d’inventer des histoires, de porter en son sein des fictions brèves, violentes, complexes. On retrouve cette puissance du corps, le flux à peau même du texte d’un questionnement ou d’une présence de l’instance sexuelle. Encore plus que dans les précédents, on retrouve le fil autobiographique, les guerres, ce grand-père qui dans les tranchées de Verdun tient son livre en latin, les jeux d’enfant dans Le Havre bombardé.

Mais, comme chaque fois, il y a un thème, et celui-ci emporte le livre. Même pas une métaphore.

Quignard emprunte aux livres chaque cheval qu’elle porte, depuis longtemps. Poitrine, croupe, crinière, sexe, tout dans le cheval est plus beau, plus volumineux, plus rapide, plus superbe que le torse d’un homme, que les fesses d’un homme, que les cheveux qui poussent sur le crâne d’un homme, que le sexe d’un homme. Le cheval est peut-être le seul animal que l’homme ait trouvé sans conteste plus beau que lui-même.

Attention, pas je ne sais quelle compile ou anthologie. Il nous désarçonne littéralement. Faire oeuvre des hommes qui tombent. Des piétinés, des tués en selle. De ceux que leur cheval emporte à travers une bataille, le flanc transpercé par une lance. Alors c’est une frange violente et sombre de l’aventure humaine qui transparaît, là où elle perd, mais que cette puissance physique transfigure cependant un dernier instant.

Il y a de la stupéfaction à lire ces récits, avec parfois des sensations de puits comme aux récits hassidiques de Martin Buber. Quignard n’explique pas, il ne facilite pas. Même parfois il s’amuse (Dans le fond de l’auto-biographie il n’y a pas d’autos.

J’ai terminé première lecture, à peu près linéaire. Maintenant, à deuxième lecture, retrouvant Nietzsche, Freud, d’Aubigné, La Pallice, Epictète et tant d’autres, je reconnais l’histoire une fois lue, je la laisse se déployer dans une autre immobilité. Le texte est le même, mais on est plus près.

Pour preuve trois histoires, piochées presque au hasard, toutes brèves. Mais qui laisseront trace.

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Photo du haut : cheval, façades du Grand Palais, à Paris.

 

1 _ L’absence


Au retour de sa mission militaire à Aranjuez, le prince des Asturies, Ferdinand VII, offrit un cheval merveilleux au père de George Sand. Il avait une robe magnifique. Il était jeune et, pour ainsi dire, indomptable. Il s’appelait Leopardo.

Le vendredi 17 septembre 1808 le père de George Sand monta le cheval Leopardo pour se rendre de Nohant à La Châtre afin de faire un quatuor chez les Duverret. Il y dîna, tint parfaitement sa partie de violon, les quitta à onze heures. Le cheval, qui avait pris le galop en quittant le pont, heurta dans l’obscurité un déblai de pierres, manqua rouler, se releva avec une telle violence qu’il désarçonna son cavalier et le projeta derrière lui à dix pieds de là. Les vertèbres du cou furent brisées. Le père de George Sand avait trente-et-un ans. On le plaça sur une table d’auberge. On transporta le mort sur sa table, avec une lanterne tenue devant lui pour voir dans l’obscurité, jusqu’à Nohant. On éveilla l’enfant de quatre ans, qui était en train de dormir, et on lui dit que son père avait été désarçonné.

*

Orpheline de père, enfant d’une servante méprisée et à demi folle, petite-fille d’une vieille femme aristocratique et malade (riche comme Crésus, triste à étouffer, excellente musicienne), Aurore, quand elle fut devenue adolescente, au désespoir d’avoir été arrachée à la paix du couvent où elle était heureuse, tout à coup, « vingt pieds d’eau dans l’Indre » l’attirent.

Le « vertige de la mort », écrit-elle, l’engloutit dès qu’elle aperçoit de l’eau. Elle se précipite dans ce qui l’engloutit. Elle s’y noie.

C’est son cheval, qui s’appelle Colette, qui la sauve en nageant, en la poussant avec les naseaux et les dents vers la rive.
L’adolescente s’agrippe à un « têteau de saules ».
Elle écrit : « Ce n’était pas ma faute si j’avais la tentation de mourir. Plus que le pistolet, plus que le laudanum, c’était l’eau surtout qui m’attirait comme un charme mystérieux. Je ne me promenais plus qu’au bord de chaque rivière jusqu’à ce que j’eusse trouvé un endroit profond. Alors, arrêtée sur le bord, j’étais comme enchaînée par un aimant. »

*

Ce n’est pas le besoin qu’éprouvait George Sand de s’écarter le plus possible des siens, des domestiques, du groupe, de se réfugier dans un coin de l’espace qui me paraît constituer une aspiration extraordinaire, c’est le nom qu’elle donnait à ce refuge : elle l’appelait « l’absence ».

Elle ne disait pas otium, cabinet de travail, chambre à soi, solitude. Elle nommait ce « petit coin » de sa maison de Nohant : L’Absence.

Il se trouve que, toutes les fois où elle se retrouvait à Nohant, George Sand écrivait dans la chambre où lui avait été annoncée, lorsqu’elle était enfant, la mort de son père désarçonné. C’était là où on avait enseveli le petit corps nu âgé de quatre ans sous une lourde robe de soie trop grande pour elle. C’était dans cette chambre qu’on avait forcé la fillette à entourer ses cheveux du voile noir des veuves. C’est dans cette chambre, toute sa vie, qu’elle attendit que son père « eût fini d’être mort ».

*

Le 23 juillet 1856 George Sand écrit à Charles Poncy : « J’aspire toujours à l’Absence. La seule vie qui me convienne est l’absence, la vie de réflexion. »

Plus de dix ans plus tard (le 11 janvier 1867) George Sand écrit à Gustave Flaubert : « Je me désintéresse prodigieusement de tout ce qui n’est pas mon petit idéal de travail paisible. Mon cerveau ne procède plus que de la synthèse à l’analyse. Autrefois c’était le contraire. À présent, ce qui me se présente à mes yeux quand je m’éveille, c’est la planète. J’ai quelque peine à y retrouver le moi qui m’intéressait jadis. »

Toute sa vie on cherche le lieu d’origine, le lieu d’avant le monde, c’est-à-dire le lieu où le moi peut être absent et où le corps s’oublie.

 

2 _ Quo itis ?


— D’où venez-vous ? Où allez-vous ? lui demanda l’aubergiste.
Le chevalier romain ne répondit pas.

Avec la main l’aubergiste invita le cavalier à s’asseoir.

Le chevalier romain ne s’assit pas.
— Je vous remercie d’être rentré dans mon auberge car je m’y sens de plus en plus seul. Ici, je suis au bout du monde. Ici, la compagnie est rare. Pardonnez-moi si j’ai le désir de vous parler.

Le chevalier romain accepta le bol de vin chaud que l’aubergiste lui tendait mais il n’ouvrit pas la bouche et il resta debout. L’aubergiste continua :
— Je m’ennuyais quand j’ai entendu les sabots de votre cheval sur les cailloux. Maintenant votre cheval est en train de mâcher son foin et voilà que vous buvez un bol de vin chaud devant moi. Je pense que vous devriez ôter votre manteau de pluie et vous asseoir à l’intérieur de la cheminée. Votre tunique et votre petit manteau gaulois sècheront plus vite. Posez vos fesses sur le banc d’âtre qui doit être tout chaud. Vous y serez bien.

Le chevalier n’ôta pas son manteau. Il n’entra pas dans la cheminée. Il ne répondit pas à l’hôte.

Les flammes léchaient ses mains devenues toutes blanches et presque translucides.

Un peu de temps d’étant écoulé l’aubergiste demanda de nouveau au chevalier :
— Au moins puis-je vous demander : Où allez-vous ?

Mais le chevalier romain ne répondit pas. Il se releva. Debout sous le manteau de pierre de la cheminée, il se frottait avec les deux paumes la chair grenue et les poils de ses cuisses pour les réchauffer.

Puis il se pencha et il prit son bol qu’il avait laissé à reposer sur la brique blanche. Il recommença à boire en soufflant sur la surface du vin. Il but tout. Il ferma les paupières.

Le temps passa.

Beaucoup plus tard, les yeux étant ouverts, fixant le feu, le cavalier murmura, sans regarder pour autant l’aubergiste :
— Tout à l’heure vous m’avez demandé où j’allais.
— Oui.
— J’avais froid.
— Oui.
— J’avais très froid.
— Oui.
— Je n’ai pas répondu parce que je ne savais pas quoi vous répondre.
— Oui.

Le chevalier romain parlait tout bas. Sa voix était sourde. Il n’avait pas besoin de regarder celui à qui il parlait. Il demandait :
— Maintenant c’est mon tour de vous poser une question.
— Si vous voulez, dit l’aubergiste.
— Croyez-vous que parce qu’on est assis toute sa vie sur la selle d’un cheval, on aille quelque part ?

L’aubergiste ne répondit pas.
— Et alors ? demanda le cavalier en se tournant vers l’aubergiste.
— Rien, répondit l’aubergiste.

Le cavalier dit encore :
— Je ne sais pas exactement où je me rends, mais je vais vous dire ce que je pense de ce voyage que j’ai entrepris il y a maintenant treize ans. J’ai rendez-vous avec la mort. Je ne sais pas où le rendez-vous est fixé. Les oiseaux font des migrations extrêmement lointaines quand le froid les presse. Il arrive que les hommes fassent comme les oiseaux dans l’hiver. Les oiseaux aiment que la brume se referme sur eux quand ils s’éloignent sur la mer dans l’aube qui pointe. Les hommes aiment que la brume se referme sur eux sous la forme du langage.

 

3 _ Histoire lugubre


Un maréchal-ferrant habitait le village de Toucy dans l’ancien duché de Bourgogne. Il était très pauvre. Il ferrait les chevaux dans un travail en bois qui était si vermoulu qu’il s’effondra un jour sur lui alors qu’il était en train de forger. Le forgeron était si pauvre qu’il n’eut pas moyen de le remettre debout. Il s’appelait Larousse. Il eut un fils qu’il appela Pierre.
Pierre devint encore plus pauvre que son père. Si pauvre qu’il fut contraint, en 1849, de vendre les fiches qu’il avait prises sur les livres qu’il avait lus.

 

© Pascal Quignard & éditions Grasset, oct 2012.

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1ère mise en ligne 29 septembre 2012 et dernière modification le 24 octobre 2012
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