escalades Bruno Latour

Avec « Enquête sur les modes d’existence », Latour ouvre son chantier web sur une définition du « moderne ».


D’un homme-bloc comme Bruno Latour, on ne pouvait pas s’attendre à de l’ordinaire. Et on était prévenu qu’il s’agirait de l’oeuvre-maître – on a pourtant passé par Cogitamus ou les Petites leçons de sociologie des sciences. C’est dangereux aussi, de publier le moteur même de la machine – on n’a plus que ses propres repères.

Et le projet même évidemment en appelle à cette sorte de déraison qui est la marque Latour, Un site Internet, modesofexistence.org avec en slogan comment composer le monde commun ? On y retrouve le « livre papier » (bon signe, que cette appellation ait besoin désormais d’être spécifiée), présenté comme rapport d’enquête, à partir de quoi nous sommes nous-mêmes requis de pousser le jeu via notre propre expérience sur ce point précis.

Pour nous, qui sommes habitués du web, on aurait pu souhaiter que cette phase commence en amont, ou parallèle à l’écriture du livre, chapitre par chapitre. Quand on mesure la densité de ce que propose Bruno Latour, il paraît évident que ce livre ne pouvait se mettre au point que d’un seul ensemble, y compris dans son arborescence graphique. Mais on nous promet, et tout bientôt, à mi octobre, une version numérique du livre dont la présentation en trois colonnes nous permettra à nous, lecteurs, d’intervenir directement dans l’intérieur du livre numérique pour notre enquête, et c’est cela qui en permettra la remontée et le partage (suivre twitter @AIMEproject).

J’avance doucement dans ce livre. Son organisation graphique permet d’ailleurs qu’on y ait d’autres modes d’avancée que linéaire. Les questions touchant à l’économie et la politique m’intéressent peu, je suis un peu fed up ces temps-ci, mais celles concernant la notion de réseau ou les mutations numériques évidemment elles au premier plan. Et c’est surtout la méthodologie Latour qui importe, un travail sur les notions de chaîne, de référence, de relation qui tient de l’arme lourde.

L’impression, dans la difficulté même de cette lecture, d’être confronté à un texte aussi important que l’a été en sociologie La misère du monde de Bourdieu. Rien à voir les deux, sauf cette perception intérieure qu’il y a un avant et un après ce livre.

Rien qu’à citer les titres de chapitre, par exemple : un périlleux changement de correspondance / apprendre à faire de l’espace / lever certains embarras de parole / remédier à un léger défaut de fabrication / restituer les êtres de la métamorphose / rendre visible les êtres de la technique / situer les êtres de la fiction / apprendre à respecter les apparences / ranger les modes d’existence / accueillir les êtres sensibles à la parole / invoquer les fantômes du politique / parler l’organisation dans sa langue / mobiliser les êtres de l’intérêt passionné / aviver l’expérience du scrupule, pour un peu on recopierait tout, avant le finale : peut-on faire l’éloge de la civilisation qui vient ?

Beau de voir aussi la littérature jamais invoquée, mais comme atomisée dans le texte même, là précisément où est sa tâche de retournement du langage, comme au hasard cette théorie déambulatoire de la vérité venue de Henry James.

Jeu permanent évidemment entre la théorie et son ancrage d’expérience, ci-dessous un passage avec carte dans le Vercors (et photo du mont AIguille ci-dessus, via Google Earth).

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Bruno Latour | Description d’un cheminement ordinaire, l’exemple d’une excursion sur le mont Aiguille


Puisque l’argument est d’une affreuse difficulté, commençons par ce qui ne va pas être une simple promenade de santé. Revenons aux chemins de randonnée et, pourquoi pas ?, à la carte d’état-major 3237 OT « Glandasse Col de la Croix Haute » que j’ai pris le soin d’acheter avant de me lancer sur les chemins du Vercors. Comme j’hésite à discerner le départ du sentier vers le Pas de l’Aiguille, je déplie la carte et j’établis, en allant du papier plastifié vers la vallée, une série d’allers et de retours pour me repérer malgré les nuages, la confusion des sens et la nouveauté des lieux. J’y suis aidé par les balises jaunes qui ponctuent le parcours et que l’amabilité de l’Office du tourisme a bien voulu associer à la carte par un aller et retour si finement conduit que les mêmes mots, les mêmes distances horaires et les mêmes tournants se retrouvent à la fois sur la carte et dans le paysage — mais pas toujours.

La carte, les balises, le trace du sentier sont, certes, différents, mais une fois alignés les uns sur les autres, ils établissent une certaine continuité. D’ailleurs, en cas d’hésitation, le pas des nombreux randonneurs qui m’ont précédé, les petits amas de crottin frais des mulets ajouteraient une confirmation bienvenue sur le circuit qu’il me faut suivre. Aucun doute par conséquent : bien que je jouisse du privilège d’être « dehors », « au grand air », « en pleine nature », « en vacances », je me trouve bien à l’intérieur d’un réseau dont les parois sont si étroites que je choisis de m’y appuyer toutes les dix minutes, en vérifiant si la carte, les balises, la direction approximative prise par les autres promeneurs sont bien en correspondance, formant une sorte de conduit cohérent, celui qui me mènera au sommet du Pas. Vérification qui n’est pas superflue, puisque le Haut Plateau du Vercors (le topoguide que j’ai acheté par surcroît de précaution vient de m’en avertir en des termes plutôt effrayants) est connu pour ses brouillards, pour ses abîmes, pour ses déserts et qu’il n’est quadrillé (pour des raisons, je suppose, d’esthétique paysagère), par aucune balise ou panneau mais seulement par des cairns dressés de loin en loin. Si vous doutez que je doive demeurer à l’intérieur d’un réseau (« Ne quittez pas les sentiers balisés »), venez vous y perdre à ma suite, un jour de brouillard, quand on ne voit pas la pointe de ses chaussures...

Pourtant, il faut bien reconnaître qu’il s’agit d’un conduit particulier dont les parois, bien que matérialisées (sans quoi je ne vérifierais pas si anxieusement mon chemin) ne sont pas faites d’un matériau aussi continu que, par exemple, les murs d’un labyrinthe ou les parois d’une galerie de mine : la carte en papier à deux dimensions, les balises en bois peintes en jaune, le chemin marqué par l’écrasement des herbes et des feuilles noircies, les repères aperçus (cairns ou tas de pierres ? j’hésite à chaque pas), aucun de ces éléments ne ressemble dans sa matière ni au précédent ni au suivant. Et pourtant, ils maintiennent bien une cohérence d’ensemble qui me permet de « savoir où je suis ». La discontinuité des repères finit par obtenir la continuité d’un accès indiscutable. C’est qu’ils forment un type bien particulier de passe que nous avons déjà rencontré dans le chapitre 1 lorsque j’ai parlé du mouvement des preuves.

La particularité de tels enchaînements, c’est d’établir une connexion qui maximise deux éléments apparemment incompatibles : la mobilité d’une part, l’immuabilité d’autre part. La carte 3237 OT se replie très facilement dans la poche de mon sac Lafuma ; elle se transporte tout au long du voyage : je peux à tout instant la déplier pour voir, par exemple, si l’expression « Refuge de Chaumailloux » correspond à cette bicoque-ci, à moins que ce ne soit peut-être celle-là, quelques pas plus loin, auquel cas le chemin non balisé commencerait là-bas dans cette côte et non pas ici dans cette vallée (|e n’ai pas encore acheté de G PS, ce qui reviendrait à me trouver enclos de façon si serrée dans un réseau que je n’aurais même plus à regarder le paysage « au-dehors « pour savoir où je suis, il suffirait que je garde l’œil fixé sur l’écran du GPS, en vrai termite totalement aveugle et pourtant parfaitement situé...).

Mais cette carte en deux dimensions, transportable, mobile, pliable, indéchirable, imperméable établit avec les balises et avec les vallons, pics, plateaux et falaises (en fait avec les signaux remarquables installés pour la triangulation par les anciens topographes, plus tard avec les photos aériennes, aujourd’hui avec la superposition de plusieurs images satellite en fausses couleurs dont le léger décalage permet de détecter le relief), établit, dis-je, des relations qui maintiennent intactes un certain nombre de liaisons géométriques, ce qu’on appelle avec raison des constantes : si je n’avais pas oublié ma boussole à la maison, je pourrais vérifier que l’angle que fait le bord de l’escarpement sud du mont Aiguille avec la croix du monument aux Morts de la Résistance est bien le « même » — aux erreurs de visée et aux codages des déclinaisons près — que celui de ma carte 3237 OT. Il est donc possible d’établir un parcours (je n’oublie pas qu’il y a fallu trois siècles de géographes, d’exploration, d’inventions typographiques, de développement local du tourisme, d’équipements divers) grâce auquel on peut maximiser à la fois la totale dissemblance — rien ne ressemble moins au mont Aiguille que la carte du mont Aiguille — et la totale ressemblance — l’angle que je vise avec ma boussole est bien le même que celui inscrit dans la carte. Je peux me référer à la carte pour situer le mont Aiguille ; je puis me référer au mont Aiguille pour comprendre ce que veut dire la carte ; si tout est en place — s’il n’y a pas de brouillard, si quelque énergumène n’a pas inversé les balises ou donné un coup de pied dans les cairns, si mes sens ne me trompent pas —, je puis me déplacer le long du sentier en toute sécurité parce que je peux en même temps aller et venir en toute sécurité le long d’un pavage continu de documents dont aucun pourtant n’a de ressemblance mimétique avec le suivant ni avec le précédent. Bien plus, c’est justement parce que la carte ne ressemble pas aux balises qui ne ressemblent pas du tout aux points remarquables qui ne ressemblent d’ailleurs relatif car, aussi cosy que soit ce déplacement, il me faut quand même suer à grosses gouttes le long de la pente abrupte !

 

© Bruno Latour & éditions de la Découverte, Enquête sur les modes d’existence, 2012.

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1ère mise en ligne et dernière modification le 4 octobre 2012
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