Arnaud Maïsetti | affrontements

vases communicants, sur thème des villes, des temps, du vent


...marcher sur les morts, sans doute, que j’enjambe...

 

note du 23 janvier 2013
Affrontements, d’Arnaud Maïsetti, est désormais proposé par publie.net en version numérique, selon une principe d’expérimentation inédit : deux tables des matières superposées, une permettant lecture thématique, une permettant lecture chronologique. D’autre part, un mode survol synthétique du livre en feuilletage traditionnel, et lecture des chapitres séparés en mode rouleau. Photos de l’auteur, eBook Design par Roxane Lecomte, ne passez pas à côté de ce livre numérique – un grand pas pour nous, une interrogation à la communauté sur la perception synoptique de l’épaisseur texte à travers la lecture écran, et un texte contemporain interrogeant avec radicalité le présent. On a besoin de votre curiosité, de votre soutien. C’est ici : Arnaud Maïsetti, Affrontements, en même temps que nous proposons une refonte augmentée d’un autre chantier de création d’Arnaud, Anticipations.

 

note initiale, novembre 2012
Arnaud Maïsetti est pleinement écrivain, avant d’être écrivain numérique. Il y a oeuvre, arborescence, marche aux frontières, chemins avec épaisseur et dépôts de périodes et temps. Tout ça c’est son site : Arnaud Maïsetti, Carnets, et l’importance que cela a pour moi de l’accueillir sur publie.net et publie.papier, de toute façon il est de l’aventure depuis le début.

Arnaud accueille sur son site un texte que j’ai commencé aussi par le mot affrontements, titre d’un récit d’Arnaud à paraître publie.net|publie.papier prochainement.

- L’ensemble de cette édition des vases communicants est dédié par chacun des participants à Maryse Hache.
- Voir ici le sommaire général.

 

Arnaud Maïsetti | affrontements


c’était d’être encore en vie, c’était d’être encore celui qui le matin suivant cette nuit précisément s’était dressé, avait regardé la couleur passée dans le reflet des immeubles (dans cette ville, impossible de voir le ciel directement, il y avait trop de ces tours levés comme des échafaudages — alors sur les vitres, intercepter le bleu du ciel), avait vu son reflet, ne l’avait pas reconnu, mais préféré continué, et derrière le reflet avait aperçu ce qui partout commençait et n’aura plus de fin, le jour qui dehors se confondrait avec le présent : c’était cela.

le temps des affrontements, dans le corps, cela avait pris la place du corps lui-même, et en lui, les lignes de front s’étaient déplacé sans cesse, le temps était celui de l’affrontement continu avec le temps — avec tout ce réel qui n’était disposé au dehors de soi que pour le combat, car le combat était le réel lui-même, la ligne de front, la ligne de partage, et les coups portés au temps, les blessures qu’on s’infligeait l’un l’autre pour conquérir le territoire de l’autre, parce que le réel venait dans le corps comme pour reprendre son dû, et moi pour l’en déposséder davantage, me défaire de moi aussi, peut-être.

c’était chaque jour, de chaque heure, faire usage du présent ; le monde en présence.

le temps des affrontements avec soi, avec cette part de soi qu’on n’acceptera jamais — pour cette raison même qu’elle n’appartient qu’aux autres, qu’elle est cette part des autres en soi héritée, léguée, et qu’on voudrait seulement être celui qui n’appartient qu’à son propre secret : affronter la sente des dorées, cela revenait à dire — je suis au lieu même que j’ignore.
c’était donc livrer bataille en ces lieux mêmes impossibles ; partout : et seulement sur l’espace de la page (ce lieu qui convoque tous les autres pour mieux désigner leur absence, la possibilité de la levée des corps) — c’était la vie comme le destin possible d’une phrase, et dans la phrase la forme que la vie accepte pour être elle aussi levée, dans le creux formé des choses reculées, la mort de soi à l’origine, c’était trouver des lieux.

l’affrontement, ces années quand je me retourne et que je dis : c’est passé, oui : cela a eu lieu ; l’écriture (et le travail) pour prétexte, et prendre même prétexte d’autres pour livrer le combat, d’autres phrases que les siennes pour dire comme c’est aussi en ce cœur vif de soi qu’on peut se réinventer, c’était de pure folie.

c’était la colère souvent ; c’était insuffisant, c’était toujours les autres mots qui s’écrivaient et les colères qui s’épuisaient, jamais rejoindre.

l’affrontement, c’était le monde comme un corps qu’il fallait emporter sur moi, bien sûr que ce n’était pas possible ; peut-être que si je ne l’avais pas posé comme cela, jamais je n’aurais fait le geste d’aller dehors, chercher où la nuit tombe dans ce réel, où se pencher et poser l’index à la brisure du cou, chercher les battements, comme au pouls du monde essayer de ne pas le confondre avec le sien, et puis, longtemps s’effondrer sur lui, ne pas le plaindre, non (ce serait échouer), seulement, lentement en prendre mesure, et le hisser sur mes épaules.

c’est d’avoir cru possible la fin qui rendait le lendemain terrifiant, alors quand le lendemain a eu lieu lui aussi, c’était au lieu même des combats ; mais tout ce qu’il y avait dans mes mains, c’était ma propre sueur, et le sang rongé des ongles qui séchait ; c’est quand le jour se lève, un autre jour qui commence d’autres combats, et dans le corps surtout.

l’affrontement qui se terminait au dehors personne pour s’en apercevoir que moi ; dans le métro, ce type qui pleurait dans ses bras et sa fille qui le regardait pour le consoler ; ce cimetière ensuite, quelques heures plus tard sous Montmartre, aller dans l’insomnie du matin assommé de coups, et puis devant la tombe les hurlements soudain des enfants par-dessus la haute barrière, c’était midi, plein soleil sur les allées à peine séparées de terre — marcher sur les morts sans doute, que j’enjambe —, avec dans le poing juste un papier blanc replié, je passe vite je sais l’endroit, dépose sous une pierre la couverture Minuit qui m’était restée entre les mains et où j’avais couché cette phrase à l’encre rouge (le petit tas de secret) face contre le froid du faux-marbre, et je m’éloigne ; le corps entre les feuilles est peut-être là — ou déjà de la terre ? peu importe —, dans le cri du dehors je m’éloigne, ne reviendrai plus ; c’était comme marcher dans le jour, maintenant le jour offert aux affrontements avait été rendu possible pour que je m’éloigne davantage, et de l’autre côté de la ville désormais d’autres affrontements.

c’était désormais le temps qui ne finirait plus, des affrontements qui conduiraient plus loin que soi l’espace de nouveaux morts, des villes posées contre le vent, des corps levés, des ruines intérieures, et des joies d’appartenir à ces combats qu’on partagerait, des forces en présence, et des veilles encore, qui feraient durer le temps pour qu’il soit nôtre.

 


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 2 novembre 2012 et dernière modification le 23 janvier 2013
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