Labeur, avec l’Imprimerie nationale

le livre comme geste et mémoire


Note du 2 mai 2008 : Labeur a été mis en ligne sur tiers livre le 29 avril 2006, il y a donc exactement 2 ans. Les fermetures d’usine se multiplient au jour le jour. D’autre part, les questions touchant à l’histoire, la tradition et l’actualité de l’art typographique, au temps d’Internet, sont toujours aussi cruciales. Je le repasse donc en Une, sorte d’anniversaire, ou question au temps permanent qu’est aussi le web... Ci-dessous ancienne introduction et liens [1] ].

François Bon | Labeur

 

Le mot labeur, parce qu’au départ un bloc : il ne sépare pas la communauté humaine, il l’assemble.

Quand chaque métier avait sa langue, labeur était mot d’imprimerie. Ce qui est la marque du travail, c’est d’abord l’effort. Qu’il use les corps, les convoque, les modèle, leur confère aussi résistance. Fier d’être ouvrier : chaque corporation, on la reconnaît rien qu’aux mains, à telle façon de tenir la tête, à son vocabulaire aussi, et c’est cela qu’aujourd’hui on efface. Certainement le progrès : n’est plus ouvrier celui qui porte soixante heures par semaine un bleu de travail, a les mains noires (et combien ceux de ma génération en connaissaient aux doigts amputés), les poumons ou le dos usés trop vite. Mais le monde va en aveugle de ne pas prendre en compte ce qu’il y a d’abandon pour tous à laisser se perdre la mémoire, l’identité ouvrière.

En imprimerie, labeur implique que le travail ait ampleur et durée (sinon, on se contente du mot travail). Cela aussi question : les tâches se parcellisent, et rares les objets, les produits qui portent en eux de façon visible, comme en fonderie ou en forge, l’empreinte directe de la main qui les a fait naître. Aujourd’hui qu’on vous dit que le travail n’est plus celui d’une vie. Aujourd’hui que peu importe que soit fabriqué loin ce que vous portez tous les jours, et nul métier qui y échappe. Mais le sens de ce qu’ici nous sommes, sous notre ciel, les mains vides ?

L’imprimerie était mutation profonde, décisive : on avait recopié pendant des siècles, à la main, les textes dont on estimait qu’il fallait les transmettre. On les conservait dans des monastères et des bibliothèques, on faisait de longs voyages pour les consulter. Et surgissent les presses et le plomb, et ceux qui y mettent leur sueur et leurs bras : les livres circulent de main à main. Saut considérable du savoir, de son accumulation, de sa transmission. L’histoire du livre ne cessera plus : ni celle de l’acier, des chimies, ni celle des tissages et tous autres faire qui nous font ce que nous sommes, qui nous constituent comme communauté, et voilà qu’une ombre se profile. Et voilà tout ce que nous considérions comme stable à nouveau en bascule.

L’histoire du travail a formé l’histoire des hommes. Elle se fond avec les changements les plus profonds de notre histoire comme peuple. Aujourd’hui, chacun sait lire. Les cités ouvrières rompaient avec la misère des sans-toit. L’histoire industrielle a forgé l’histoire de la ville comme les luttes ouvrières ont forgé l’histoire sociale. Et voilà qu’une ombre s’étend qui tout bascule : on veut nous emporter dans un monde sans histoire, parce que l’argent n’a pour loi que l’immédiat.

On a déménagé l’Imprimerie nationale, un fonds de pension américain s’est approprié son ancienne place au cœur de la capitale. Les administrations ne confient plus à l’Imprimerie nationale leurs formulaires, on voudrait lui retirer les passeports : encore un symbole, ce que nous emportions de la communauté lorsque nous passions les frontières les plus lointaines, et ne sera plus labeur. On a transplanté ses ateliers dans différents sites industriels, le moderne d’un côté, et ici, dans un entrepôt rationnel et banal, la vieille typographie.

Ce que savent les mains ouvrières concerne l’ensemble de la communauté. Ces mains qui gravaient sous la loupe, dans l’acier, les poinçons comme Garamont quatre siècles plus tôt avait copié l’écriture manuscrite d’Ange Vergèce, écrivain du roi François 1er. Et Grandjean, Jaugeon, Didot et cette poignée d’autres passant quinze ans de leur vie pour laisser leur nom à une forme de ces lettres qui ponctuent l’histoire de l’imprimerie, chaque fois deux à trois mille caractères et leurs variantes de taille et italiques ou gras et capitales pour que le monde nous reste lisible. Aujourd’hui, celle qui assure la conservation et le renouvellement de ces poinçons dit qu’il lui a fallu dix ans pour apprendre. Et le spécialiste de la composition en langues orientales : ils restent deux pour tout notre pays, à savoir manier ces caractères des langues les plus lointaines. Mais ce que nous savons des origines de l’humanité, ils en ont été l’obligatoire vecteur. Et celui qui manie la pierre douce et la phototypie, le mélange des encres et de l’eau par la caresse d’une éponge naturelle, et sait l’origine et la fabrique précise d’un papier : tous ici y ont donné le parcours entier d’une vie, et quand on désapprend un métier ce qu’on jette c’est un bout de l’histoire de tous.

On multiplie pour tout les musées. On traite notre mémoire comme on va contempler l’œuvre des vieux maîtres. Pourtant ces savoirs ne se conservent pas autrement qu’à les transmettre. Ce que nous perdons, quand se taisent ces machines lourdes et compliquées, avec leurs mouvements d’horlogerie, leurs creusets à plomb et l’art nécessaire pour la conduire (combien de passes de réglage pour l’émerveillement d’une page de livre), concerne bien plus qu’un simple saut technique. C’est d’avoir été rassemblés à égalité, l’artiste ou le mécanicien, le fabricant de papier et le libraire, le savant, l’archéologue et l’ouvrier imprimeur. C’est cela qu’aujourd’hui on disperse, et cette perte effraie encore plus que les forces mauvaises qui au nom de leur saint Argent y procèdent : les mains ouvrières vides, quand l’acier avait été un rêve d’architecte, quand le tissu créait une projection du corps, quand la chimie colorait même la nuit de la ville, et que tout notre imaginaire en levait.

Ce dont ici témoigne le labeur, par le toucher et la vue que vous avez de cette page, l’art d’en arranger les blancs, d’en rainer le papier pour la pliure, c’est mémoire vive des hommes, de leurs gestes, de leur communauté, de leurs exils : notre mémoire.

Nous l’honorons en sachant que tout ici bascule : quel visage saurons-nous imposer au monde pour qu’il reste un monde à notre visage ?


la façade de l’entrepôt qui accueille aujourd’hui l’atelier, les machines, et les planches typo d’une traduction de l’Hypérion de Hölderlin

vue plongeante sur l’atelier, Christian Jourdain (IN) montre à Jean-Pierre Burdin (culture CGT) les premiers exemplaires, et le saint des saints : l’atelier de reproduction des poinçons, à l’oeil nu et sous la loupe


étrange pour moi, le chemin du RER Vitry à l’Imprimerie Nationale me fait passer par mon ancienne usine, chemin qui constitue aussi les premières pages de mon livre Sortie d’usine, en 1982 : mais aujourd’hui tout est fermé, vide, on démolit


sur la vieille rotative Heidelberg, les premières planches de Labeur, l’achevé d’imprimer voisine la page de garde avec nos noms d’auteur : sur la couverture, il restera juste le titre


à Lille, passage éclair au congrès de la CGT : en plein hall sont accrochées les photographies de Bernard Baudin, qui a accompagné le processus de fabrication, ici les gestes de Jean Nunès, typographe, sur la Heidelberg : une très grande simplicité de l’image, beauté des objets, lien du corps, du geste et de l’outil

[1Introduction du 29 avril 2006 :

L’été 2005, l’implantation historique de l’Imprimerie nationale, rue de la Convention à Paris 15ème, est vendue à un fonds de pension américain.

L’atelier d’art et d’estampe de l’Imprimerie nationale, avec ses poinçons historiques, ses machines uniques, est transplanté dans un entrepôt banalisé d’Ivry-sur-Seine, à quelques centaines de mètres de l’usine où j’ai moi-même appris, à Vitry, et maintenant en ruine.

Tous les amoureux du livre sont attentifs à cette affaire. Il en va de la mémoire collective. Et le savoir accumulé ici, l’art de la typographie, reste la référence active aussi pour la lecture écran.

Jean-Pierre Burdin, responsable culture de la CGT, m’a invité à rencontrer ces hommes et ces femmes. J’en ferais écho par des mots, librement, et eux ensuite s’en ressaisiraient avec leurs fontes, leurs machines, leur sens du papier, de la matière.

Deux autres artistes sont du voyage : Melik Ouzani procède comme moi avec des encres noires, et son intervention croise la mienne sur les pages, les éclate, les lance vers l’extérieur. Bernard Baudin, du collectif bar Floréal, photographie les gestes, les visages, la fabrique.

Le mot labeur est un vieux mot d’imprimerie. C’est de lui que je suis parti, il s’est imposé.

Et ce mercredi, 1000 exemplaires de ce qui est devenu un livre sont remis de la main à la main par les ouvriers de l’Imprimerie nationale aux délégués du congrès de la CGT à Lille, leurs pairs de tous métiers et venus de tout le pays, mais confrontés aux mêmes difficultés, à la même mutation, au même mépris cynique de quand l’argent seul commande.

S’interroger sur la place que l’auteur occupe dans ce processus, la libre demande qui lui est faite, l’écart par lequel il répond, l’accompagnement qu’on crée ensemble (merci Régine Gourmel, merci Christian Jourdain) pour que l’objet commande également à tous, qu’on oeuvre en son nom. On n’est plus au temps des proclamations. L’horizon est sombre. Le gâchis (le site de l’Imprimerie nationale à Choisy est laissé sans travail pour pousser les ouvriers à partir, tandis que l’entreprise sous-traite des travaux à l’extérieur, et combien de mois ont été perdus pour que le site de Douai garde la fabrication des nouveaux passeports ?). En même temps que nous concevions Labeur, s’imprimait ici un magnifique objet croisant des poèmes inédits de Philippe Jaccottet et des estampes de Claude Garache.

Et, pour un auteur, quelle magie que d’approcher ces poinçons qu’ont peut-être soupesé aussi Rabelais ou Marot, dépositaires de l’essence même du livre. Aujourd’hui encore, il faut dix ans pour transmettre le métier de graveur. Elles sont deux à disposer de ce savoir.

Ci-dessous, quelques liens, puis le texte, enfin quelques images, les lieux traversés, les visages croisés. Et la fierté de cet objet noir, où Melik Ouzani est venu graver ce vieux mot labeur.

liens, images
- en haut : reflets sur les photographies de Bernard Baudin (détails, et © Bar Floréal pour les photos) _ dont la suite complète des photographies de Bernard Baudin à Ivry ;
- le site de l’Imprimerie nationale, et son atelier livre d’art et estampe ;
- projet sauvegarde de l’imprimerie nationale
- dossier rassemblée par Dominique Hasselmann sur remue.net, et liens vers la pétition nationale, et point de vue Jérôme Peignot ;
- histoire de l’imprimerie et des caractères sur site affaire esperluette et sur le site garamonpatrimoine...

LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 6 mai 2008
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