décès brutal de Ronald Klapka

disparition d’un lecteur des plus intègres et chercheurs, dont on mesurera le rôle de fond depuis douze ans dans la constitution du web littéraire


Saluer l’initiative de Nicole Caligaris et Pierre Le Pillouër qui accueillent dans le site Sitaudis.com un Tribut à Ronald Klapka avec, outre leurs contributions, celles de Bruno Fern, Patrick Beurard-Valdoye, Maryline Desbiolles, Christian Prigent, Patrick Kechichian et d’autres. Page ouverte, comme celle-ci, et merci pour ces messages, salut à Paul et Hélène Recoursé, et les autres.

 

Anne-Marie Klapka me confirme à l’instant la dure nouvelle : au retour d’une réunion familiale auprès de ses enfants et tout jeunes petits-enfants, à quelques dizaines de kilomètres de chez lui, pour ses soixante-cinq ans, Ronald a été victime ce dimanche soir à son domicile d’une brusque et irréversible attaque cardiaque.

J’ai connu Ronald alors qu’il était directeur de l’IUFM Saint-Brieuc, et nous avions pu faire mieux connaissance lors d’un des premiers stages de formation à l’écriture créative pour enseignants que j’ai eu à conduire, à Mur-de-Bretagne, en 1998. Ronald a participé très vite à la partie revue de ce qui était alors mon site personnel, et c’est avec lui que nous avons fondé remue.net en 2001, et l’avons constitué en association loi 1901. Il m’y a très vite succédé à la présidence, et c’est lui qui a le plus contribué, dans ces premières années, à forger l’identité de ce site, son implication dans les différents courants de la littérature contemporaine, notamment poésie et essais.

Ronald a ensuite pris des fonctions d’inspecteur pédagogique régional de l’Éducation nationale, à Nancy puis à Reims. Il a parcouru – c’était beaucoup plus secret que son implication littéraire – toutes les étapes qui mènent à l’exercice de la psychanalyse.

Lorsque j’ai repris une aventure web individuelle avec Tiers Livre, laissant remue.net à son comité de rédaction, Ronald a aussi choisi un chemin en solo, proposant dès 2007 une lettre d’information par mail, sur inscription. Cette lettre est devenue très vite une référence pour tout un champ littéraire, à l’intersection de la poésie et de la psychanalyse pour son noyau dur, mais sans jamais de restriction, et basée sur un travail inlassable de lecture. Il y a trois ans, Ronald revenait à une pratique directe du web en fondant le site Lettre de la Magdelaine, du nom de la rue où il habitait à Reims.

Si j’ai contribué techniquement à la mise en place du site de Ronald, il en a décidé lui-même l’ergonomie et la charte graphique minimale (à Saint-Brieuc, dès 1998, il avait été un des premiers à amorcer l’utilisation de spip pour les sites académiques). Pas de commentaires, un travail de mise en place html de chaque billet qui relevait d’un artisanat considérable, complétant chaque billet d’une référence librairie ou web en notes.

Se tenant à l’écart de toute considération commerciale, les liens de Ronald n’ont fait que se renforcer avec les éditeurs dont il défendait la démarche ou les auteurs, et sans doute Corti fut le premier.

La Lettre de la Magdelaine avait repris ses chroniques des années remue.net (dont le titre générique était Comment la poésie nous apprend à vivre, rappelle Laurent Margantin), il les avait complétées de quelques textes de fond, comme le premier colloque consacré à la poète Heather Dohollau, son ouvrage. Chaque billet était documenté dans un index devenu à lui seul une ressource décisive du champ contemporain. La Lettre de la Magdelaine totalise ce soir, sur les formes les plus impliquées du champ contemporain, plus de 125 000 visites, et était consulté chaque jour par une moyenne de 200 personnes.

Ces derniers mois, j’avais eu la joie de voir Ronald s’intéresser de plus en plus près à publie.net (il était un dévoreur de livres), et commencer même à s’impliquer dans notre réflexion collective sur l’ergonomie du livre numérique.

Homme d’une intégrité comme j’en ai peu croisé, même s’il en parlait peu, il y avait toujours dans ce qui fondait sa réflexion et sa parole l’exil de ces générations d’ouvriers polonais venus rejoindre nos villes du Nord pour y travailler dans les mines, et y être mangés de silicose pour toute récompense.

Depuis 1999, et justement parce qu’il s’agissait de points d’ancrages différents, mais dans la commune fascination pour le web en tant qu’outil pour la respiration même de ce qui nous importe en littérature, il n’y a pas eu de personne avec qui j’aie échangé plus continûment qu’avec Ronald. Même s’il n’apparaissait pas dans ces échanges, je ne crois pas qu’il y ait jamais eu une polémique, un débat, une intervention sans que – accord ou désaccord – il ne m’ait fait savoir son analyse. Ronald entretenait de proches relations avec bien d’autres auteurs, je pense à Christian Prigent et Lucien Suel. Il collaborait aussi régulièrement avec la Maison des Ecrivains (MèL).

C’est au livre juste paru de Christian Prigent, Les enfances chino, que Ronald avait consacré cette semaine ce qui sera son dernier billet.

Ce soir, l’irréalité du web – on communique par site, e-mails ou autres messages (Ronald après une longue résistance s’était mis il y a quelques mois à twitter), fait que la pensée pour l’ami et le frère d’armes le voit seulement comme endormi, comme lorsqu’on affrontait ensemble les bugs d’hébergement du remue.net des premiers mois.

Si le site de Ronald est bien sûr archivé par la BNF (merci Christine Genin), il est hors de question qu’une trace aussi fondatrice de la constitution du web littéraire en France ne reste pas accessible à titre d’archive de référence dans les années à venir. Anne-Marie Klapka en décidera des formes, et la base MySqL de Ronald est aussi archivée sur mon propre serveur.

N’empêche qu’avec l’homme qui dort, ce soir, rue de la Magdelaine, cesse un point de fusion web concernant le plus exigeant et aussi le plus fragile du champ de l’écriture contemporaine. C’est l’ensemble du web littéraire qui est en deuil.

Pensées pour Anne-Marie et pour leurs fils. Photo ci-dessus : Ronald lors de notre première nuit remue, Théâtre Ouvert, 2006.

LES MOTS-CLÉS :

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1ère mise en ligne et dernière modification le 31 mars 2013
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