Henri Michaux | En route vers l’homme

parmi les textes tardifs de Michaux, ces bribes annonciatrices qui sont autant de gouffres


note du 24 avril 2013
Vendredi 26 avril, médiathèque de Suresnes, performance Contre avec Philippe De Jonckheere et Dominique Pifarély, avec ce titre je tenais à ce que figure dans les textes lus un signe de Henri Michaux. Obscurément, je suis revenu à ce En route vers l’homme dont le titre lui-même est un gouffre. Il viendrait en conclusion, dernière texte de la série lue.

note initiale, juin 2010
Les textes de la période ultime d’Henri Michaux ont un destin complexe, apparaissent sous des formes différentes et partielles dans plusieurs tentatives, s’orientant plutôt vers le fantastique, plutôt vers la parabole, plutôt vers le poème.

Ils semblent pourtant contenir nativement et conjointement l’ensemble de ces dimensions.

Textes difficiles à dimension même de leur brièveté.

En fond d’écran, images du travail en cours Une traversée de Buffalo et les cartons du prochain départ Québec : peut-être que cela aussi, ce soir, qui donnait sens à ce texte. Manière aussi de faire mémoire de mon espace de travail dans ces mois d’Amérique.

 

Henri Michaux | En route vers l’homme


Un être savant, un jour, est venu, nous a instruits, nous, ignorants.
Il nous a appris à parler. Auparavant nous ne savions que chanter.

Ce fut une tentation. Il ne fallait sans doute pas accepter. Maintenant nous savons tous parler, après quelques années d’enfance et de balbutiements. Mais à présent on n’est plus comme avant. Ce n’est plus l’enchantement.

Il se faisait des choses. Il y avait des entreprises, des réunions, des travaux, des préparations en vue du futur. On avait des arbres. Il s’occupait de presque tout.
Autrefois il nous gouvernait. Nous n’avions pas à vouloir, à décider. Nous pouvions encore jouer. Il a disparu sans qu’on se l’explique.
Maintenant tout nous incombe à nous, il laisse faire. Il n’est plus intéressé.
Il fait comme s’il n’était pas au courant.

Ce n’est pas la première fois qu’il s’était détaché. Certes, à ses yeux nous ne sommes pas satisfaisants, pas non plus très intéressants. Nos pères-prédécesseurs savaient comment l’intéresser. Ils savaient, eux, ce qu’il fallait pour ne pas rester seuls et le faire revenir. Mais nous, nous ne savons pas, nous n’en avons pas trouvé le moyen.

Une musique auparavant nous reliait. Une musique nous avait été donnée pour cela, pour revenir à lui ; à l’être si important qui pouvait nous gouverner notre terre. Une certaine musique. Elle le ramenait à nous, cette musique-là qui nous avait été léguée afin d’être le lien. Mais elle a été perdue celle-là.

Certains parmi nous quittent la tribu afin d’aller vivre avec les animaux sauvages. Nous les laissons partir.
Les bêtes sauvages n’en veulent pas. Elles ne se laissent pas tromper par des inclinations tumultueuses, par simplement des intentions.
De ce côté le fossé est grand et large, un fossé qui ne peut actuellement être comblé.

Car nous ne sommes pas des bêtes. Quoique d’une certaine façon nous ne soyons pas encore parfaitement des hommes. Nous le serons. Il ne faut pas désespérer. Nous l’avons été. Dans des temps anciens, nous le fûmes. En même temps que ceux-là qui présentement dans les bois et la savane sont redevenus entièrement des bêtes mais nous les respectons. Nous nous interdisons de surveiller leurs vies ou de chercher à savoir des choses sur elles, qui d’une manière ou d’une autre les humilieraient peut-être.
Car, malgré que nous nous soyons restés plus qu’à moitié hommes surtout par l’aspect et donc en avance sur elles, il est à craindre, il est possible que nous ne redevenions hommes complets et véritables, quaprès elles. On ne peut savoir. On ne peut être sûr. Se vanter ne serait pas bien.
Pour le moment, sur quatre pattes, ou autrement, elles attendent dans la forêt, dans des terriers leur lointain avenir d’hommes avec une grande dignité, avec une dignité exemplaire.

 

© Henri Michaux, Gallimard, Pléiade T. III.

 

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1ère mise en ligne et dernière modification le 24 avril 2013
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