Giorgio Manganelli | le livre égaré de Marco Polo

un regard dérangeant sur un des plus grands témoignages littéraires du partage civilisationnel



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Je continue ma lecture intégrale de Giorgio Manganelli, oeuvre traduite dispersée au Seuil, chez Bourgois, à l’Arpenteur et ce titre, Angoisses de style chez Corti.

Chaque fois la surprise d’une énorme densité, mais d’une approche radicalement transverse, comme des coups portés par surprise, et se revendiquant de l’inaltérable hauteur de l’écriture.

J’avais demandé à mon libraire (Laurent Évrard, Le Livre à Tours) s’il n’avait pas en tête des textes sur Edgar Poe. Il est allé chercher Angoisses de style. Il y a aussi des chapitres sur Ésope, l’Apocalypse, Stevenson, Dickens – ça donne le paysage.

Mais lu au ralenti, intensément, ce texte sur la genèse du Livre des merveilles de Marco Polo (du moins c’était le titre en français de ce livre, puisque écrit en français). Manganelli remonte aux conditions concrètes du voyage, et en même temps resitue le dispositif du livre : Marco Polo dictant à Rustico qui transcrit en français.

On est au centre de tout (magnifique traduction Philippe Di Meo). Et merci les Corti.

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Giorgio Manganelli | le livre égaré de Marco Polo


Une constellation d’énigmes, d’ironies, d’indices ambigus, préside à la naissance du Million de Marco Polo, l’un des grands livres de la civilisation européenne. Le fait que ce livre, parlant d’un espace, d’un monde qu’un homme n’avait jusqu’alors jamais parcouru, ait été dicté dans le cadre étroit et répétitif d’une prison est-il seulement une ruse du destin ? Puisque Marco, son père et le frère de ce dernier voyagèrent tous trois vers l’Asie et en revinrent : mais c’est uniquement à Marco qu’il échut d’en donner un témoignage, non en tant qu’homme privilégié, mais en tant qu’homme capturé à la guerre et jeté en prison. Sur les murs gris de sa prison génoise s’ouvre grand un espace mental infini, qui n’est pas fait de matières vérifïables, de documents, mais uniquement de souvenirs, plus exactement, de mots ; de la Sibérie à la Chine, au Tibet, à l’île de Java, à l’Inde, l’Asie entière tient dans la coquille de noix humaine d’une tête pensante, d’un corps immobile, enfermé tout au long d’heures monotones et blêmes. Dans sa prison génoise, l’itinéraire de Marco Polo devient ce qu’il est pour nous : non pas une description, un document, mais une « histoire », une invention véridique, mais toute mentale, de quelque chose qui existe non parce qu’elle est expérimentable, mais parce qu’elle peut être racontée et devenir matière à souvenir. Après vingt-six ans de voyage, le Million fut écrit en une année de réclusion. Cette transformation en voix immobile de l’homme qui fut ambassadeur à travers la Chine pour le compte du Grand Khan est certainement une ruse du destin, un jeu précieux et cruel : mais s’il n’avait été capturé et enfermé, Marco Polo n’aurait jamais découvert que son énorme vie était dessinée par les labyrinthes d’une mémoire infinie ; et bien davantage, la mémoire s’offre désormais à lui sans la moindre trace d’émotivité ; les choses dont il se souvient sont « immobiles », images inépuisables mais sans mouvement déposées dans un lieu qui ne peut plus ajouter ni retirer quoi que ce soit à sa propre existence conclue ; avant même que d’être racontée, l’Asie de Marco Polo a voulu être assassinée. Le récitant est à tel point plongé dans l’espace parfait de la mémoire qu’il ne sait, ne peut savoir que le récit oriental a continué en son absence ; et il ignore donc que Kubilai Khan, le Souverain qu’il admira, qu’il aima, est désormais mort ; il est perdu dans l’espace d’un continent, uniquement immortel dans le livre de sa mémoire. Qu’il ignorât la mort de Kubilai, mieux, qu’il ne la soupçonnât pas même, confirme que, pour Polo, l’Asie était un lieu mental, quelque chose dont il avait, tout à la fois, fait l’expérience et qu’il avait pensé ; également, quelque chose qui, en l’absence du grand rêveur, pouvait cesser de survenir, d’être un lieu de batailles, d’ambitions, de morts. Il a « quitté » l’Asie, et maintenant celle-ci est seulement une image infinie, tellement infinie qu’écrire deux cents livres ou deux cents chapitres à son propos ne fait aucune différence ; l’étendue de ce pays, c’est la mystérieuse étendue des yeux, de l’esprit, de l’âme qui l’a mesurée et connue. L’Asie est insondable parce qu’insondable est Marco Polo.

Pour se souvenir de vingt-six années de sa vie et des voyages qui ont duré des milliers de « journées », Marco écrit un livre assez subtil, laconique, non hâtif mais ne s’abandonnant d’aucune façon à la joie physique du contact, de la découverte, du dévoilement de ces terres inconnues ; l’excitation transparaît rarement ; l’attention, la minutie, la patience d’un individu enclin à disposer le regeste d’un monde, beaucoup plus souvent. Jointe à la patience, la mémoire fait de ce livre peu épais un livre lent, dense, touffu, dans lequel le lecteur peut suivre d’innombrables traces, indices, allusions.

Dans cette prison, Polo dicta Le Million à l’un de ses compagnons de réclusion, un chantefable médiéval enfermé depuis bien des années : Rustico de Pise ; de ce Rustico, autre énigme, je voudrais parler plus avant. Le livre subit une série de transformations : en premier lieu, il est écrit par Rustico en français, le français pollué des chantres de légendes. En vertu d’une des énigmatiques inventions du destin, ou peut-être du livre lui-même, né de la rencontre d’un explorateur peu prolixe et d’un chantefable caqueteur, et peut-être consumé par la longue angoisse de la réclusion, par ses immobiles fantaisies, le texte original, a disparu. Sorti de prison, Polo travaille encore à ce texte, peut-être ajouta-t-il des annotations ; tout est dans tous les cas perdu ; du Million, on tira diverses éditions, mais qui seront toutes des éditions de traductions ; puisque ce livre infiniment lu, traduit dans toutes les langues possibles, toujours traduit d’après d’autres éditions, s’est refusé à exister dans l’original. Un livre qui ne survit qu’en traductions, et, assez fréquemment, différentes l’une de l’autre, et dont aucune n’est totalement complète, doit être un livre bien étrange. Pourquoi le livre ne voulut-il pas exister ? Entre baliverne et fait divers, le langage ambigu dans lequel Rustico devait l’avoir rédigé lui répugnait-il ? Ou plutôt, voulait-il « mourir » afin que Le Million dût se multiplier en textes innombrables « presque » exacts, dans lesquels l’Asie réapparût avec son instabilité de monde tout à la fois magique et réel ? Peut-être que, non directement écrit par la main de Polo, le livre ne pouvait pas survivre ; il pouvait seulement engendrer d’innombrables Le Million, livres uniquement faits pour le lecteur, pour le copiste, pour le traducteur. Le noyau central, celui que Polo avait vu et vécu, ne devait pas subsister, pour fixer, dans sa prose aussi rigoureuse que patiente, les limites du monde ; à sa place, d’innombrables textes devaient lui succéder, dont aucun ne serait exhaustif, qui raconteraient l’Asie avec toujours quelque chose en plus, en moins, ou simplement, de différent, d’inexact. Donc, figée dans la mémoire, l’Asie recouvrait une vitalité impure, redevenait « le monde », lieu dans lequel les choses ne cessent de changer, les événements de survenir, jusqu’à ce que d’innombrables morts ne les abolissent. Nous pouvons imaginer que l’original du Million fut « occis » par des textes qui voulaient naître de lui, les textes impatients, approximatifs des traducteurs et des copistes, auxquels devrait être restituée la licence d’imaginer l’Asie. Né comme livre d’une mémoire exacte, à travers cette mort, Le Million, devenait une possibilité de fable, d’imagination, quelque chose qui existe seulement dans ses innombrables variantes, dont il n’est pas licite d’essayer de donner une édition définitive. L’Asie parfaite dessinée dans une prison se change en Asie morcelée et innombrable, toujours inexacte, les textes tous quelque peu de guingois, qui naquirent de celui-là, le Grand Texte Mort. C’est en raison de cette bizarre histoire que, lorsque nous le lisons dans l’une de ses rédactions possibles, Le Million semble nous tomber des mains, c’est un livre inapaisé et instable, un livre vagabond comme s’il s’agissait d’une fable, bien qu’il soit la fidèle transcription d’une vie impossible mais réelle.

À ce stade, nous nous trouvons face à ce qui me paraît être la plus subtile des énigmes ; la dictée par Marco Polo du livre à Rustico. Qui est ce Rustico ? De lui, on sait peu chose, mais ce que nous savons peut suffire pour déchiffrer une situation au charme angoissant : Rustico est, en français, l’auteur de compilations tirées de la matière de la Table Ronde ; l’une de ces compilations connut quelque fortune auprès de certaines cours. Il ne s’agit pas d’un lettré : c’est un fabricant de livres périssables, un conteur des histoires d’autrui, de fables, de légendes ; il aime l’amour, il aime les passions terribles et fantastiques, il apprécie le taciturne vacarme que font les minuscules batailles qu’il protège de sa main. Ce n’est pas un poète, mais il sait raconter avec une grâce rêche ce que tout un chacun sait ; et ce monde archiconnu et fictif, ce grand corps quelque peu monstrueux où se rassemblèrent magies et merveilles, homicides, fureurs et passions sauvages, ce labyrinthe de chair et d’hallucinations, est désormais entré en déchéance, il perd ses membres polychromes. Rustico est le compilateur d’histoires admirables, attendries et empoisonnées par le pressentiment de leur propre fin.

Nous pouvons imaginer que durant les années qu’il a passées en prison, Rustico se soit encore davantage réfugié dans ce monde parallèle, qu’il en ait nourri une douce folie ; en prison, un chantefable, un vagabond peuvent s’épuiser, mourir. Que représente donc pour lui sa rencontre avec Marco Polo ? Il est impossible de croire qu’il n’a pas cherché à interpréter Marco Polo, l’homme qui prétendait avoir vu la licorne. Et peut-être s’agrippa-t-il à cet homme mystérieux venu d’Orient pour échouer dans les prisons de Gênes afin d’échapper à la monotonie de sa souffrance, à la désolation légèrement démente de sa solitude. Marco Polo le sauva, mais il n’était pas venu pour le sauver ; il était venu pour le perdre. Il n’est pas impossible que Rustico l’ait compris, il n’est pas impossible que, sans cette prodigieuse entreprise de la mémoire, la mémoire d’un monde vrai et situé « ailleurs », il ait reconnu la fin de ce monde dont il était l’un des derniers chantefables. Entre Marco Polo et Rustico, un défi a dû, certes, se nouer, et, peut-être que, misérable et astucieux, Rustico chercha à capturer le voyageur dans son histoire immobile et effrénée. Rustico essaya d’altérer, d’insinuer la « fable » dans ce livre génial, mais en ignorant l’astuce ; et c’est la raison pour laquelle l’original ne voulut pas survivre, et qu’il préféra se dissoudre en innombrables faux presque vrais. Marco Polo n’était pas l’homme des fables, il se souciait certes peu de la Table Ronde. Son œil était limpide et pénétrant, il avait vu, il avait touché, il avait connu. Esprit d’héroïque patience, mais non d’héroïsme décoratif, dans son livre, il n’avait transcrit qu’en petit nombre les traces des dangers, des effrois qu’il dut certainement endurer. Ce n’était pas un paladin : c’était un marchand, un fonctionnaire de l’Empereur tartare ; fournir des informations sur les monnaies, le gibier, la religion, les animaux domestiques, les nourritures, les langages du monde qu’il avait parcouru l’intéressait. La rencontre de Rustico et de Marco Polo fut la rencontre de deux mondes incompatibles, et, néanmoins, entre fable et non-fable, ce livre admirable naquit de leur impossible collaboration. Rustico fut le premier à savoir quelles merveilles, de non prévisibles merveilles, recelait le monde habitable, à la différence des fables qui se dissimulaient encore dans les forêts bretonnes. Et même s’il parvint à placer certaines phrases de son répertoire, il ne put pas ne pas savoir qu’avec ce livre-là, le livre qu’il avait écrit de sa main, le monde magique, grâce auquel et par lequel il avait vécu, avait disparu, avait infiniment vieilli, était blessé à mort.

On s’accorde généralement à penser que, si Rustico a pu ajouter quelque chose de son cru, cela a dû essentiellement se produire dans les descriptions de batailles : Polo n’était pas un stratège, et Rustico était depuis longtemps familier des batailles fictives. Supposons que l’hypothèse ait quelque fondement raisonnable, et lisons, justement, la description d’une bataille ; l’affrontement entre le Grand Khan et Nayan, au chapitre soixante-dix-huit. « Lorsque les deux camps se furent déployés et que les grandes castagnettes commencèrent à jouer leur musique, l’un vint à la rencontre de l’autre, et ils commencèrent à se blesser à coups de lance, à coups d’épée. Et ce fut une très cruelle félonne bataille que celle-là, et les flèches emplissaient à ce point l’air que l’on ne pouvait voir le ciel, sinon comme si c’était pluie ; et les cavaliers tombaient à terre dans l’un et l’autre des deux camps en présence ; et on y faisait si grand bruit que des tonnerres n’eussent pu être entendus. Et sachez que Nayan était un chrétien baptisé ; et que dans cette bataille son enseigne était la croix du Christ. »

Dans ces dix lignes, deux informations passent : le bruit des « castagnettes » et le fait que Nayan est chrétien. Tout le reste n’est que parlotes, auxquelles on peut recourir pour n’importe quelle bataille, tout particulièrement s’il s’agit d’une bataille livresque. Marco Polo ne gâche pas du papier pour nous dire que la bataille était « cruelle et félonne » ; il s’agissait d’une bataille, nous le savons, que pouvait-elle être d’autre ? Si je ne m’égare pas, nous voyons Rustico et Polo l’un face à l’autre ; l’un avec ses inventions aussi approximatives que répétitives, l’autre avec son dur intérêt pour ce qu’il a vu, ce qu’il sait, pour ce que nous pourrions qualifier d’informations. Et ce ne doit pas être un hasard si, au dernier chapitre du Million, nous trouvons une autre bataille dont les « airs » aussi sont « emplis de flèches », et des phrases telles que « jamais autant de gens ne moururent sur un champ de bataille » ; de même que la consolation d’une belle phrase : « Le monde entier paraissait être de sang ». Mais le sang qui couvrait « le monde entier » appartenait à Rustico, cet homme fait de fables assassinées.

La rencontre de Marco Polo et de Rustico eut néanmoins une autre signification : à pareille époque, un interlocuteur erroné échut à Marco, puisqu’il devait traverser le bois touffu des fables pour émerger dans la fable mesurable du monde où il s’était plongé. Rustico était non seulement un transcripteur, et peut-être un manipulateur, peut-être un faussaire ; c’était le compagnon destiné à Polo et à sa grande entreprise littéraire, justement parce qu’il ne pouvait le comprendre, qu’il lui était étranger, tout à la fois obéissant et ennemi. Entre Rustico et Polo, il y eut une bataille intrinsèque et décisive, taciturne et peut-être inconsciente parce que, avant même d’être totalement compris, Polo devait être incompris.

Le titre témoigne clairement de cette incompréhension ; Le Million est à l’évidence un titre impur ; mais il l’est doublement, puisque c’est la déformation d’un nom - Emilione - par lequel la famille des Polo était désignée ; donc, Emilione devint Million, et Million devint, de nom qu’il avait été, nombre et fable. De par son implicite parfum fantastique, ce nom renvoyait au titre de l’original perdu, Le Livre des Merveilles. Donc Le Million fut lu à l’instar d’une fable nouvelle, ce qui était vrai, puisqu’il s’agissait d’une fable tellement nouvelle qu’elle épuisait les fables anciennes. Aujourd’hui, Le Million apparaît à nos yeux comme le livre auroral d’une nouvelle prise de possession du monde, et, dans le même temps, d’une intelligence différente que le connaisseur possède de lui-même. Il s’agit d’un livre d’une insondable lucidité, où nous assistons à l’explosion de l’expérience, comme moment tangible et mental de l’aventure. Si les fables enchanteresses de la Table Ronde formaient un labyrinthe infini sans voie d’issue, le livre de Marco Polo proposait un itinéraire, le long duquel toutes les fables pouvaient évoluer à l’infini, sans jamais rencontrer de terme : la fable naissait de la fable, l’expérience de l’expérience.

Mais quel rôle, quelle image attend cet homme qui s’aventure dans l’Asie des Tartares ? Marco Polo n’est pas un héros, ni un Errant, ni un Génie. Le ton de son récit ignore toute personnification exemplaire, il n’est ni épique, ni magiquement évocateur. Et, dans le même temps, ce renoncement stylistique restitue à l’auteur, au voyageur, ses dimensions fortuitement et définitivement grandioses. La prose étouffée de ce livre infiniment traduit et, dans le même temps, inaccessible demeurera toujours en nous.

Cependant, le problème de l’interprétation de cette figure humaine, tout à la fois clandestine et puissante, nous poursuit d’une certaine façon. Comment Marco Polo voyageait-il ? Dans un chapitre du « prologue », Marco Polo semble essayer de se définir lui-même ; envoyé en mission comme ambassadeur par le Grand Khan, « le jeune homme revint en bonne santé et il répéta sagement son message et d’autres nouvelles aux questions qu’on lui fit, car le jeune homme avait vu d’autres ambassadeurs revenir d’autres terres, et ne sachant, hormis leur message, donner d’autres nouvelles de ces contrées, il les tenait pour fous, et il disait qu’il aimait davantage connaître les mœurs différentes de ces terres que connaître la raison pour laquelle on l’avait envoyé en ces lieux. Sachant cela, Marco vérifia bien toute chose pour la répéter au Grand Khan ». Donc, Marco Polo s’envisage lui-même comme celui qui observe, annote, apprend ; sa qualité spécifique est celle de « voir », y compris ce qui n’entre pas dans le cadre de ses observations obligées. C’est une définition assez suggestive, mais peut-être réductrice. Le Vénitien n’est pas seulement un œil avide et exact qui scrute et « vérifie », mais il est impliqué dans une aventure à laquelle il ne peut pas ne pas prêter entièrement sa personne. Dans ce livre isolément réel, tangible et lointain, on relève d’assez fréquentes allusions aux « enchanteurs », aux diables, aux prodiges. Était-il donc un Européen vagabond et superstitieux parcourant des terres sauvages et fantastiques ? Si nous examinons ces « enchantements », nous voyons souvent qu’ils s’assortissent à deux conditions, le désert et la nuit. Les esprits du désert le trompent et dévient le voyageur solitaire, les enchanteurs produisent de « grandes obscurités ». Marco Polo était chrétien, et donc porteur d’une mythologie fantastique qui n’ignorait pas les démons, les déserts d’« obscurités ». Mais, au cours de ce voyage, sa façon de vivre sa propre qualité de chrétien ne sert pas à exclure, à convertir, à défendre. Au contraire, elle l’aide à découvrir des signes, des images, des lieux. Les démons de la mythologie chrétienne errent « en aride lieu » ; les anachorètes vont au désert pour défier les démons, non pour les fuir. Et la nuit, plus exactement, les « obscurités », est une métaphore laïque des « ténèbres ». Si, parcourant des lieux déserts, et butant sur des nuits allégoriques, Marco rencontre des démons, cela signifie que le voyageur et les peuples qu’il rencontre appartiennent à la même dimension mythique : les démons nocturnes du désert appartiennent tant à l’étranger qu’à l’indigène ; comment Marco Polo pouvait-il ne pas les rencontrer ?

Je voudrais prendre en compte deux exemples qui éclairent peut-être la manière dont Marco Polo est « chrétien ». Dans la province de Perse, « dévastée » par les Tartares quelques années auparavant, Marco trouve les tombes des Rois Mages, et il raconte leur histoire. Mais non pas la traditionnelle histoire chrétienne, mais une autre, qu’il ne peut pas ne pas avoir écoutée sur place, et dans laquelle on reconnaît aisément des influences zoroastriennes et celles d’une autre légende antique dans laquelle les trois Mages représentent les trois âges de l’homme, mythe qu’une antique tradition persane mêle à une tradition chrétienne arménienne. (Que l’on se reporte, à ce propos, aux notes fascinantes de Giorgio R. Cardona au Million, Milan 1975.) Donc, ses « Mages » appartiennent, tout à la fois, à sa condition originaire de chrétien, et à la condition du lieu qu’il parcourt. Le chapitre cent soixante-douze constitue l’autre exemple, qui conte avec une rare élégance la mort de saint Thomas, dont la sépulture se trouve en Inde, « dans la province de Mabar ». « Et lorsque saint Thomas priait, un idolâtre de la race des Gavi allait chassant les paons, et fléchant l’un de ces volatiles, il toucha saint Thomas aux côtes, car il ne voyait point ; et, blessé de la sorte, celui-ci pria avec douceur et c’est ainsi qu’il mourut en priant ». Le détail, apparemment secondaire, et éclairant, consiste dans cette allusion aux « paons ». Aujourd’hui, la tombe de saint Thomas se trouve dans la banlieue de Madras, dans une localité actuellement nommée Mailapour, autrement dit « la ville des paons », et le temple en forme de paon de la déesse Parvati est situé à quelques centaines de mètres de l’église abritant le corps mythique de saint Thomas. Cette coexistence parfaite du détail minutieusement exact et de la tradition religieuse donne le sentiment immédiat de la manière, tout à la fois lucide et fantastique, dévouée et concrète, dont Marco procédait dans son voyage ; il était dans le même temps dans des lieux mentaux différents, et il parvenait à les faire cohabiter avec une précision aussi minutieuse qu’extraordinaire. Il ne faudra pas s’étonner si cet homme terrestre et allégorique a été entraîné dans un roman tartare. Argoun trois, le Khan de Perse, un Khan soumis à l’autorité de son suzerain Kubilai de Cambaluc, se retrouva veuf en 1286 ; mourante, sa femme demande à son mari d’épouser une femme de sa lignée, les Baya’ut. Son mari obéit, et il envoie trois ambassadeurs à Kubilai, afin qu’ils demandent à ce dernier une femme de cette tribu royale.

Tout juste de retour d’une mission en Inde, les ambassadeurs demandent à Marco Polo de les accompagner ; et le Grand Khan lui fit, « tant il l’aimait », cette grâce à contrecœur et mal volontiers. Il s’agit d’un voyage aussi long qu’infortuné : quatorze navires chargés de six ou sept cents personnes larguent leurs amarres ; ils ont des provisions pour deux ans ; et lorsqu’ils arrivent en Perse, après avoir touché Java, et l’Inde, ils ne sont plus qu’une poignée d’hommes. Entre-temps, Argoun est mort ; et la princesse de la noble tribu des Bay’ut épousera Acatou, son successeur.

« Lorsqu’ils eurent recommandé la femme et fait l’ambassade, qui leur avait été imposée par le Grand Khan, ils prirent congé de leurs hôtes et se mirent en route ». Jusqu’à quatre cents cavaliers escortèrent les trois Vénitiens dans leur glorieux voyage de retour vers le néant et le silence.

C’est ainsi que Marco Polo abandonnait l’Asie tartare, le lieu gigantesque où cohabitent dieux et démons, fureurs et délicatesses. A pareil moment, de Java au Tibet, à la Syrie, à peu près toute l’Asie gravitait autour de Cambaluc, la Pékin des Tar-tares, où Polo vécut longtemps, et qu’il découvrit si méticuleusement qu’on la reconnaît aujourd’hui encore. Avec dévouement mais sans stupeur, Marco Polo avait trouvé les signes des mythes antiques et des mythes intemporels : les « portes de fer » d’Alexandre le Grand, les Rois Mages, les églises des nestoriens, les lacs qui ne donnaient du poisson que pour le carême, il avait décrit les enterrements pathétiques et imaginatifs des Chinois, ainsi que les rites féroces et dramatiques des Tartares ; il avait perçu, mais sans les écouter, les hurlements insidieux des esprits des déserts et des nuits, il avait compris la douleur et la grâce de Bouddha. Lorsqu’en 1271 Marco Polo entreprend son voyage, la destruction de Bagdad, la ville des califes Abassides, remonte à seulement quinze ans. Mais de cette férocité ne survit qu’un vague souvenir dans la douce mémoire de Polo. Il voyageait, presque en pèlerin, vers le palais royal de Kubilai Khan, le puissant mais non féroce Tartare, l’homme qui fut, étrangement, son très proche ami presque idéal, anxieux d’écouter ses ambassades passées. Grand est l’empire tartare, qu’une profonde terreur protège ; mais, en réalité, ce grand corps nourrit déjà des pressentiments de décadence. Homme pacifique et sans défense, Polo parcourt presque l’Asie entière, s’en remettant à une obscure, douce et impitoyable force, tout à la fois Providence et Tao, qui depuis Cam-baluc, escorté par les fantômes de quatre cents cavaliers, le conduit jusqu’à sa prison de Gênes, où il rencontra Rustico, auquel il dicta son livre, un livre égaré depuis toujours et depuis toujours à nos côtés.

Giorgio Manganelli, Angoisses de style, traduction Philippe di Meo, © éditions Corti, 1998.


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1ère mise en ligne et dernière modification le 20 juin 2013
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