#vasesco | Christine Jeanney, à l’étage au-dessous

vases communicants, échange avec Christine Jeanney sur les premières lignes du Golem de Gustav Meyrink


Quatrième saison des vases communicants, beaucoup imités, jamais égalés ! – et Christine Jeanney est tellement présente dans l’univers des blogs à mise à jour quotidienne, mais avec sa marque et sa façon singulière, ses séries toutes ancrées dans la vie concrète, que voilà, nous n’avions jamais croisé les textes...

Son site a su évoluer et se modeler en fonction de ses impératifs de narration, beau travail spip en collaboration avec Joachim Séné, c’est Tentatives.

Depuis 2 ans, Christine coordonne le travail de relecture correction de publie.net, sans doute cela a inconsciemment compté lorsque nous avons discuté du thème de cet échange, et c’est elle qui m’a dit, la première, ce souhait d’écrire à partir des premières lignes d’un des plus hauts symboles de l’écriture fantastique, le Golem de Gustav Meyrink.

On lira sur Tentatives mon texte avant de me coucher j’avais lu quelque chose.

Évidemment nos deux chemins divergent complètement et tant mieux. Mais très fier d’insérer dans Tiers Livre une pierre prise aux Tentatives.

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Image ci-dessus : CJ a réalisé pour cet échange deux collages en diptyque, l’autre sur son site bien sûr.

 

Christine Jeanney | à l’étage au-dessous


« La lumière de la pleine lune tombe sur le pied de mon lit, lourde, ronde et plate comme une grosse pierre. Quand le disque commence à rétrécir et l’une de ses moitiés à se rentrer comme un visage vieillissant montre des rides et maigrit d’un côté d’abord, c’est alors que vers cette heure-là de la nuit, un trouble douloureux s’empare de moi. »
Gustav Meyrink, Le Golem

 

Je suis lourd et posé comme un sac.

Je suis une voiture lancée sur une pente.

Je suis dans la rosée la marche qui hésite.

Il n’y a qu’une fenêtre et elle tranche le mur ; la lumière de la lampe se couche près de la porte, elle fuit. Je suis un visage mangé par l’obscur. Je suis le rire que j’étais, l’autre jour. Tous attablés, l’un m’a adressé la parole, mais je n’ai pas retenu son nom. La lune se déplace, ce que je peux voir d’elle, spongieux, léger, la fenêtre refuse de me la montrer toute. « Mais tu trembles ? » il a dit. C’était vrai – je n’ai pas retenu son nom –, là, sur la table, ma main tremblait ; j’avais beau la plaquer sur le bois, bien à plat, caler mon pouce sous le plateau ou replier mes doigts en pelote serrée et doucement la ramener vers moi en l’appuyant contre mes lèvres, la coincer, entre le menton et le nez, au creux de l’angle que forme le visage, ma main sèche ne cessait pas de frissonner. Et elle frissonne encore à cet instant précis.

J’ai ri aussi, comme lui, et j’ai cherché quoi lui répondre – à lui, comment s’appelait-il ? La fatigue ou le trac, une vieille maladie, que j’aurais attrapée plus jeune, et ses accès de fièvre incontrôlables. Ou j’aurais évoqué une boîte de médicaments oubliée, un médecin irascible, une ordonnance perdue. La vue de ma main m’empêchait de penser clairement, et toutes les hypothèses déclinées et passées en revue dans mon esprit tombaient rapidement en charpie, aucune d’elles assez leste pour faire barrage, aucune capable d’expliquer les tremblements ou de les excuser. « Rappelez-moi votre nom ? », ce que je voulais demander, sans l’oser, de peur que le rire ne l’étrangle et qu’on me dévisage comme on découvrirait dans un troupeau une bête invalide. Un autre a évoqué une nouvelle lue dans le journal, un de ces faits-divers sordides qui soudent les conversations. Quand ils ont parlé d’autre chose, j’ai posé ma main sous la table. J’en ai recouvert mon genou, comme d’une coque, et j’ai serré.

Le bois du pied du lit est aussi lisse que de la soie. Cela craque dans le couloir. Des pas, on dirait qu’ils piétinent. Quand ils ne piétinent pas, je les attends. Le grincement d’un robinet qu’on ouvre, des ablutions, du tissu que l’on frotte, une porte qui vient de se fermer.

Je suis une capitale vide. Je suis une zone désertée. Je suis un explosif à l’état de latence. La lune a déplacé sa masse. Je suis l’enfant sous le rideau. Une portion du drap est maintenant très blanche, éclatante, comme dotée de sa lumière propre. Je me tiens immobile et je surveille la qualité de la blancheur ; je guette ses modifications. Si quelques lignes grises apparaissaient, ou quelques formes sans contour, je m’en apercevrais tout de suite. Cette idée repousse toutes les autres, surtout celle de la main, ma main toujours tremblante, que j’ai calée sous l’oreiller et sous ma tête. J’appuie de tout mon poids. Ma tête presse fortement, pèse plus lourd grâce à cette idée fixe gorgée de toute la blancheur, une idée saturée d’alarme. On piétine à côté. Quelqu’un tousse.

Le drap se tresse de mille fils, dont certains semblent encore plus clairs que d’autres et que la lune irise. Ils font contraste – ou ce sont mes yeux qui me trompent ? –, et le blanc se nuance d’écru, de coquille d’œuf. Une forme se dessine, doucement. Une pliure, un coude, puis un autre à côté, un autre tube d’une grande finesse, et un autre chemin encore, petits sentiers de gris sur le tissu. Mon cou est raide. « Mais comment s’appelait-il ? », je ne cesse de répéter, comme un mantra qui ne soulage rien, et le rire me prend, gêné, le même qu’à cette table, avec les autres, avant que je me lève brusquement. J’ai ri, j’ai ri trop fort, j’ai repoussé ma chaise, avec violence, en manquant de la renverser. Sans un regard vers eux, j’ai couru, la main tenue dans l’autre prisonnière, les deux serrées contre mon ventre. J’ai jailli dans la rue, bousculant des passants, indifférent aux cris, cris de surprise ou de réprobation, j’ai couru sans me retourner. L’instant suivant, je suis dans cette chambre. Je suis le gisant. Je suis le prédicateur. Je suis la caresse inutile. Je suis le chemin de cailloux. Je suis le bras que la douleur peut tordre. Sur la blancheur du drap la forme d’une main grise est dessinée, elle tremble.

 


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 6 septembre 2013
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