Philippe Cognée, 1 | l’atelier ressemble au peintre

immersion dans la fabrique d’un des plus stupéfiants sauts contemporains dans la représentation de la ville, toutes disciplines confondues

pour entrer dans l’étonnante présence d’un grand peintre de la ville et son imaginaire


Longtemps que je connais le travail de Philippe Cognée, et le reconnais pour un des plus centraux, d’une approche qui ne concerne pas que les peintres, mais tout notre rapport à la réalité urbaine, non pas la question même d’une figuration ou de la réalité, mais notre plein rapport à l’imaginaire dans la moindre parcelle du monde.

Mais je ne connaissais (un peu) du travail de Philippe Cognée que ce qui faisait intersection avec le mien : il a été des premiers à prendre pour motif ou sujet (il accepte le vocabulaire de la haute tradition des peintres) les immeubles des bords de ville, puis les intérieurs de supermarchés, et dès 2006 à travailler à partir des images abstraites que fournit des villes Google Earth.

La force de Philippe Cognée tient aussi à sa technique (une de ses techniques, mais quand même la technique principale, tout ce que je découvrirais hier en meilleur détail, depuis les premières toiles avec arrachements à la pioche ou gravées à la tronçonneuse dans l’épaisseur de la peinture), technique qu’il perfectionne, utilise quasiment lui seul et qui à rebours donne signature à son travail : l’utilisation de la cire d’abeille au lieu de l’huile, avec les mêmes pigments qu’il échafaude lui-même, et lorsque cette première étape est stable, appliquer un film plastique transparent sur la toile c’est-à-dire une fois recreusée, raclée, ré-épaissie, revenir en force sur la toile avec un fer qui va contraindre la cire à des fusions, des cinétiques, des glacis.

Philippe Cognée expose à Chambord en mai prochain, et comment se défiler de la proposition (merci Yannick Mercoyrol) d’accompagner le catalogue ? Alors immersion de six heures dans l’atelier, bloc et crayon en main. Il y aura à Chambord quelques-uns de ces Google Earth emblèmes, et tout un travail en cours sur les paysages vus du TGV, un autre à partir des carcasses de Rungis, mais toujours la même passion à l’architecture, la construction, les formes, et ce flux violent de la présence des toiles remplies plein cadre.

Toujours ce grand trouble à croiser soudain le chemin de quelqu’un de son âge, avec tant de croisements et différences dans les lectures, les voyages, et – quand c’est le peintre – se déplacer dans la grande cavité du travail intérieur qu’est l’atelier, la joie physique qu’ont les peintres à cette énergie première, dès la fabrication du cadre (pour Philippe, bois vissé sur une solide armature d’aluminium, puis la toile encollée), la façon dont il vous fait sentir l’odeur des différentes cires qui sont sa matière de base, et les ébauches, les rages et reprises, le travail aussi qui fuit et qu’on détruit – tout ce qui nous donne à nous-même comme une amplification de ce qu’on ne sait jouer qu’à échelle d’une page.

La violence même des outils, et comment l’atelier lui-même semble le vortex préparatoire à la toile. Ou les greniers et étagères et entrepôt des archives (quand pour un auteur 30 ans de boulot parallèle tout tient en un petit disque dur qui tient dans la poche).

Et, pour entamer l’écriture, ce dont il faudra se lester aussi de couleurs, de vertiges – les tours folles de Tel Aviv ou ces tours et banques de Hong Kong qui disent toute la décomposition et le danger potentiel d’un monde en dérive, les « portraits de maison » des plus humbles via des captures Google Street View des rues de Mexico, la suspension d’un projet de vitrail, la qualité tout simplement de l’accueil...

 


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 4 janvier 2014 et dernière modification le 18 août 2015
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