Anh Mat | Nocturnes de madame T.

vases communicants, juillet 2014


À nouveau une rencontre, d’un bout à l’autre du monde (Anh Mat vit au Vietnam, et le suivre sur Twitter @Anh_Mat), dans le décalage des heures, qu’Internet ne cesse d’offrir. Un premier texte reçu pour nerval.fr, Il y a quelqu’un ?, puis un autre, et le renforcement progressif d’un blog au titre fascinant, Les nuits échouées, qui vient de passer les 200 billets. On s’est habitués à ce que dans notre paysage de lecture viennent s’insérer ces dérives toutes lestées d’une sorte de vision lyrique du monde.

En souhaitant réciproquement cet échange, ma contribution chez Ann Mat, Et si on refaisait le monde, se voulait simplement une appropriation personnelle du titre de son blog, si résonnant.

Les deux photos ont été reçues avec le texte.

FB

Et bien sûr le livre éphémère et ouvert que constituent chaque premier vendredi du mois, depuis plus de 4 ans, ces échanges de blog à blog (n’hésitez pas à participer, à la rentrée on souhaite d’autres expérimentations, aventures, ouvertures), grâce au travail de Brigitte Célérier à explorer via le rendez-vous des vases.

- nota : nouvelle adresse pour le bog le rendez-vous des vases.

 

Anh Mat | Nocturnes de madame T.


Elle dort. Elle ne fait pas semblant. Ses paupières tremblent, s’entrouvrent furtivement avant de se refermer. Comme si le rêve dans lequel elle était plongée venait d’ouvrir les yeux sur une autre histoire, une histoire qu’elle ignore avoir oubliée.

Elle s’est couchée dans la crainte et le soupçon d’avoir basculé dans la folie sachant par expérience qu’une fois endormi, son corps ne lui appartient plus, comme habité d’une autre vie, la vie d’une autre espèce se réveillant chaque nuit dans des gestes brusques et d’étranges cris.

Ces cris étaient présents en elle depuis toujours et ce qui fut ainsi déjà là, est encore en elle présent aujourd’hui, souvenir d’un matin où la belle naquit au pied d’un arbre centenaire à même la boue du monde sous des trombes de pluie torrentielle...

Personne ne sut jamais qui vint accoucher sous ces branches cette nuit-là. Ce fut un chasseur qui au hasard de ses pas tomba sur le nouveau-né juste âgé de sa première minute, hurlant de vie sur son lit de feuilles mortes, seul, à la merci de la voix sombre des arbres fouettés par le vent chantant une angoissante berceuse, comptine cauchemardesque des sommeils à venir...

… ces sommeils d’aujourd’hui dans lesquels elle rampe et renifle la moquette de sa chambre comme l’herbe et la terre d’une forêt d’arbres rêvés où flairer l’odeur de ses proies. Parfois elle s’arrête, s’assoit sur le rebord de sa fenêtre comme prête à se jeter dans le ciel étoilé. Derrière la grâce de son air saisi par la lumière, sa barbarie peut surgir à tout instant, d’un coup de sang dans la voix, fin prête à se venger des mots qui lui manquent en hurlant seule dans la nuit comme un chien à la mort.

Alors les voisins se réveillent en sursaut. Et lorsqu’elle descend errer les yeux fermés dans la nuit des rues désertes, ils la regardent discrètement de leur fenêtre et se demandent stupéfaits si cette jeune femme, aussi belle soit elle, appartient bien à la même espèce qu’eux.

Le lendemain matin, le voisinage ne manquera pas de se réunir pour en parler tout bas. Ils se diront à l’oreille qu’elle est assurément folle à lier et qu’il faudrait une fois pour toutes prendre des mesures, ne serait-ce que pour la paix des enfants qui ne cessent de cauchemarder depuis son arrivée. Les parents se demandent si à la longue une démence pareille peut être contagieuse. Les plus religieux pensent qu’elle est possédée par un esprit malveillant et qu’en continuant à tolérer sa présence, le Bon Dieu pourrait les abandonner. D’autres plus silencieux n’ont pas d’opinion et préfèrent laisser la décision aux plus bavards.

Les autorités connaissent la situation. Lors de leur intervention, les deux agents envoyés pensaient simplement qu’elle était ivre. Puis lorsque l’un d’entre eux s’approcha pour la maîtriser, elle lui avait sauté à la gorge et l’avait même mordu à plusieurs reprises. Ils l’ont finalement gazée puis rouée de coups de matraque avant de la jeter dans un sac comme une bête sauvage. Elle a fini sa nuit dans une cellule de dégrisement où elle s’est endormie à nouveau, d’un sommeil sans rêve.

Au petit matin, les policiers lui ont tout raconté. Non, les traces de sang sur sa chemise de nuit n’était pas celles d’un nez qui a coulé comme elle le supposait mais celui des rats qu’elle avait à son insu mangés avant de s’en prendre aux agents venus l’interpeller.
Au début, elle était désorientée, sans mémoire certaine, à la fois amnésique et soupçonnant que quelque chose était peut-être arrivé. Elle a d’abord commencé à nier les faits, elle ne voulait pas y croire. Elle disait qu’il n’y avait là aucune raison valable pour qu’on l’enferme ainsi. Et puis ils lui ont demandé si elle se souvenait des événements de la nuit dernière. Elle répondit qu’elle était dans sa chambre, qu’elle dormait...

— Arrêtez de vous foutre de nous répondit l’agent chargé de prendre sa déposition. Si vous dormiez comme vous le dîtes, comment expliquez-vous votre présence en ces lieux madame ? Mentir ne peut que jouer en votre défaveur. Je vous rappelle que non seulement vous avez refusé de coopérer lorsque les forces de l’ordre vous ont demandé vos papiers, mais vous avez en plus attaqué un policier dans l’exercice de ses fonctions. Avant de dire n’importe quoi, j’espère que vous savez ce que vous risquez madame ? Hé ! Vous m’écoutez ou vous vous foutez de ce que je suis en train de vous dire ? Hé, je vous parle ! Madame ! Madame comment au fait ? Hein ? Ton nom c’est quoi ?

En effet, madame n’écoutait pas, son regard vide fixait la fenêtre comme un souvenir effroyable qui dans l’après-coup revenait. C’est à cet instant-là qu’un autre policier, le plus silencieux de tous jusque-là, d’une tout autre voix, posa la seule question pertinente de la matinée :

— Avez-vous rêvé la nuit dernière ?

— Je me souviens vaguement du rêve a-t-elle dit, mais il m’est impossible de passer par les mots. Il faudrait pour ne pas le dénaturer le raconter en grognant, en aboyant, en couinant. Si je vous dois la vérité, je n’ai pas d’autre choix que de me taire ou de hurler.

D’elle on ne savait presque rien. Elle est arrivée dans ce quartier à l’aube d’un matin d’octobre, pieds nus, les mains pleines de boue, le chemisier souillé d’herbes et de terre. Au début, la loueuse resta sur ses gardes, méfiante devant la saleté de son étrange beauté. D’une voix basse et timide, à peine audible, elle disait qu’elle aurait désiré ne rester que quelques mois... qu’elle n’était que de passage... qu’elle repartirait. Elle disait alors qu’elle ne travaillait pas mais qu’elle avait beaucoup d’argent et qu’elle pouvait même payer cinq mois de loyer dès aujourd’hui. Devant une telle somme, la loueuse ayant tant mal à remplir ses chambres accepta.

Et puis les voisins du dessous commencèrent à se plaindre des cris stridents entendus au beau milieu de la nuit. Ils n’étaient pas certains de leur provenance. Les nuits suivantes, ils entendirent grogner, et logiquement avaient demandé si la nouvelle venue avait un animal de compagnie. La loueuse est allée vérifier, mais rien. Madame T. était seule, sans aucune bête, toujours aussi discrète et polie.

Cette nuit-là, elle sortit dans la rue au bas de son immeuble. Un voisin l’a aussitôt remarqué alors qu’il fumait une cigarette sur son balcon par une nuit de chaleur étouffante, de celles où trouver le sommeil est un calvaire. Il la regardait marcher à quatre pattes dans la rue, en chemise de nuit. Au début il crut qu’elle cherchait quelque chose qu’elle avait malencontreusement laissé tomber par terre, peut-être ses clefs, mais la façon dont elle bougeait n’était pas de cette nature, ses mouvements vifs n’étaient pas ceux d’un humain... alors qu’elle passait sous un lampadaire elle leva les yeux vers le voisin qui découvrît avec stupeur les dents sales du sang marron des rats dévorés jusqu’à la queue. Épouvanté, il hurla et réveilla tout l’immeuble.

Et la voilà au poste, attendant le verdict d’une nuit qui pourrait bien lui coûter sa liberté. Menottée à sa chaise, elle entendait les policiers faire des messes basses dans le couloir d’à côté :

— Elle est complètement folle... Appelle l’asile.

Quand je suis arrivé au poste, elle n’était déjà plus là. Les policiers ahuris m’ont demandé la nature de mes liens avec elle qui n’avait pas mentionné mon existence. J’ai préféré mentir tant j’avais honte. Une haine immense montait en moi à l’égard des flics m’expliquant d’un ton détestable qu’ils n’avaient pas eu d’autres choix que de la rediriger vers un établissement spécialisé.

En rentrant chez moi, je me suis allongé. Je ne cessai de penser à elle, à sa toute première crise, je l’avais retrouvée au pas de la porte en train de brailler comme un porc à l’abattoir. Stupéfié, je devinais déjà qu’il ne s’agissait pas d’un rêve comme un autre. Et quand les crises se sont aggravées, j’ai eu peur, peur d’être tombé amoureux d’un monstre. Le jour, je ne pouvais plus faire semblant, encore moins faire l’amour. L’idée même de la toucher avait fini par me terrifier. Elle n’a jamais compris ce qui du jour au lendemain m’avait fait fuir ainsi, elle qui ignorait tout de ce qu’elle devenait dans les ténèbres de ses nuits. Jamais je n’ai osé lui en parler. Alors un jour, je suis parti sans me retourner, en silence, avec mon secret.

J’étais resté éveillé toute la nuit comme si j’attendais ce coup de téléphone de la police me demandant de revenir immédiatement au commissariat : madame T. a été retrouvée écrasée au beau milieu du périphérique. Avant de se faire renverser, elle s’était réveillée au crissement des pneus, éblouie par les phares lui fonçant dessus, sous les yeux des automobilistes effrayés qui la regardèrent s’écroulant puis gisant sur le sol comme... ce qu’elle était, une bête en robe blanche...

Et s’éleva alors, paraît-il, sur le bitume comme un arbre qui pousse... la mélodie étrange d’une berceuse, d’une comptine d’enfant, de celle racontée et chantée par les arbres quand le vent souffle dans leurs feuillages.

 

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François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 4 juillet 2014
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