Claro traducteur de la Maison des Feuilles, livre culte

le légendaire labyrinthe romanesque de Mark Z Danielewski en poche à Points Seuil



lectures à la lampe de poche, série

House of leaves, la maison des feuilles, l’original combien d’années impossible à trouver, et pourtant un livre tout récent, déjà légendaire, à moins d’une trouvaille chez un bouquiniste, ou une librairie écartée, et comment moi j’ai découvert ce livre-là, parce que impossible de se le procurer, dans les bibliothèques, les bureaux de facs, chez des amis qui avaient eu le réflexe plus rapide...

Et si finalement ça lui convenait parfaitement, à ce livre massif mais lui-même en miettes, multipliant les labyrinthes, les enfoncements, les césures, avec ses passages imprimés en bleu ou en rouge, ses paragraphes barrés, ses inclusions de photos floues qui ne témoignaient que de l’irréalité du monde.

Un livre géant, ce n’est pas la taille, c’est la façon dont dedans on voit jusqu’au vertige. Imbrications de textes, certains s’écrivant à l’envers, dissolution jusqu’au blanc ou au calligramme, long manuscrit d’un nommé Zampano reproduit comme en fac simile de sa machine à écrire, plus les annotations d’un troisième, ce Johnny Errand...

On a le tournis dans la Maison des feuilles (où le mot maison est toujours imprimé en bleu), on rentre, on ressort, on admire la typo. Ce qui fascine, c’est de sans cesse y rêver à un livre total, un livre impossible.

Et pour cause : ce livre-là, on connaît l’histoire, a été composé sur le Net, dans une période où il valait mieux être à Los Angeles ou San Francisco pour savoir ce que c’était et ce que ça promettait, le Net... Et puis, parce que c’était déjà un livre légendaire en étant le premier livre web, un éditeur courageux qui en assume la folie, en tire artisanalement quelques centaines d’exemplaires qui partent en une semaine, et voilà comment naissent les classiques de notre temps – on est en l’an 2000...

Même chose en France, la traduction paraît en 2002, et depuis bientôt 2007 elle était indisponible, comme s’il fallait refaire avec la traduction le coup du livre impossible. Denoël l’a rééditée en 2013, et maintenant on lit à volonté.

Comment Claro a traduit cette montagne, je n’en sais rien. À chaque extrême de la composition, des allusions, des imbriquements, des textes coupés, on se dit que ce n’est pas possible, que si ce n’était pas traduit on ne penserait pas possible de le faire.

Pourtant, c’est bien une traduction qu’on lit. Ça veut dire : un livre fou dans la langue française aussi. Un livre en langue folle. Un livre de toutes les langues, façon Finnegans Wake, ou du Pynchon (qu’a aussi traduit Claro : qu’est-ce qu’on ne saurait pas traduire, après House of leaves) trop secoué. Est-ce qu’on fait cela deux fois dans sa vie ? Est-ce qu’on n’est pas, dans un tel accomplissement, comme le partenaire direct et satanique de l’auteur ?

Le livre vient d’être repris en poche, à Points Seuil – avec un beau quiproquo, Claro prenant dans son blog une belle colère, justifiée, parce qu’on ne l’a même pas prévenu de cette réédition, qu’il n’y gagne pas un centime bien sûr, et qu’il découvre le livre en librairie, sans même qu’on lui ait envoyé un exemplaire de politesse. Quiproquo réglé, ses exemplaires avaient été envoyés comme de juste au premier éditeur, donc Denoël, la goujaterie était rue Gallimard, anciennement Sébastien-Bottin, et non pas porte d’Orléans.

Après, il faut se passer une serviette d’eau froide sur la figure, et revenir au livre lui-même. Qui l’a lu en entier ? L’auteur, le traducteur ? Même pas sûr. Mais dans la biographie de Danielewski, il y a ce moment comme ouvreur de cinéma. La première exergue vient d’une chanson des Beatles (de Sergeant Pepper’s, mon 1er 33 tours, en 1967 !) : I saw a film today, oh boy... La nouveauté absolue de la Maison des feuilles c’est que tout réel est retourné sur sa propre représentation. Y compris dans la dimension temporelle du terme. Mais ce n’est pas le livre qui est mis en abîme, ça depuis Sterne et pas mal d’autres on connaît, c’est ce film impossible fait de la mémoire ou du souhait de tous les films reçus ou rêvés. La bande-son, l’irréalité des séquences, tout tient à ce film qu’on n’arrivera jamais à reconstruire, et qui devient le roman lui-même, du moins cet impossible roman dont chaque page est comme la scorie archéologique. Ou l’imaginaire cinématographique qui, parce qu’incarnant l’inconscient collectif, devient matière même de la tension romanesque, avec ses défilements, ses coupes, ses enfoncements géants, salle après salle comme si, dans toutes les salles noires où nous fûmes, et tous les écrans, on n’aurait vu chaque fois qu’un fragment d’un seul film qui serait ce livre. Appliquez ça à la Maison des feuilles et on a un jeu d’ombres qui ressemble bien à ce qu’on obtiendrait d’un Dostoievski.

J’en lis ci-dessus 3 pages, dans cette dissolution commune du livre (le journal de Zampano), du film et du rêve. C’est la syntaxe et le rythme de Claro. Ceux qui disent que la Maison des feuilles c’est (ça l’est) une immense prouesse graphique et typographique, n’ont pas compris que c’était aussi le polar de tous les polars, ou un grand enfoncement dickensien à la mesure du Manhattan Transfer de Dos Passos en 1924 : une borne.


acheter le livre

- le site de Mark Z Danielewski – qu’on peut aussi suivre sur Twitter @MarkDanielewski
- le site de Claro : le Clavier Cannibale et sur la Maison des feuilles : la raison des feuilles (lire aussi traduire c’est pas dans la poche) ;

 


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 2 mars 2015
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