Pierre Ardouvin | Louise Michel point rouge

questions à Pierre Ardouvin sur le 1% artistique


Hirondelle qui vient de la nuit orageuse,
Hirondelle fidèle, où vas-tu ? dis-le-moi.
Quelle brise t’emporte, errante voyageuse ?
Écoute, je voudrais m’en aller avec toi,
Bien loin, bien loin d’ici, vers d’immenses rivages,
Vers de grands rochers nus, des grèves, des déserts,
Dans l’inconnu muet, ou bien vers d’autres âges,
Vers les astres errants qui roulent dans les airs.
Ah ! laisse-moi pleurer, pleurer, quand de tes ailes
Tu rases l’herbe verte et qu’aux profonds concerts
Des forêts et des vents tu réponds des tourelles,
Avec ta rauque voix, mon doux oiseau des mers.
Hirondelle aux yeux noirs, hirondelle, je t’aime !
Je ne sais quel écho par toi m’est apporté
Des rivages lointains ; pour vivre, loi suprême,
Il me faut, comme à toi, l’air et la liberté.

Louise Michel.

 

Le poème de Louise Michel est connu, il fait partie de notre patrimoine, et même classique au sens où il figure dans de nombreux manuels scolaires. Mais beaucoup plus pour l’hirondelle qui l’ouvre, que pour ce sombre vers au milieu avec l’adjectif muet accolé à inconnu, ou que ces autres âges viennent sans promesse.

De Louise Michel on connaît le destin : l’engagement dans la Commune, la peine de mort commuée en perpétuité et l’exil dans les bagnes de Nouvelle-Calédonie, et quand le gouvernement réactionnaire fusille les Communards, sa propre demande qu’on lui applique la peine de mort, et le texte de Victor Hugo qui lui rendra hommage.

Elle meurt en 1905 : il y a à peine 110 ans.

Qu’un collège décide de prendre le nom Louise Michel, c’est à son honneur. C’est sur le bateau qui l’emporte en Nouvelle-Calédonie (où elle soutiendra les révoltes kanakes) qu’elle écrit ce poème hommage à la liberté.

Et c’est encore plus lourd de sens dans notre monde inégalitaire, et lorsque ce geste d’implanter un collège neuf se fait dans un lieu témoignant de cette inégalité du territoire autant que des possibles, à Clichy-sous-Bois.

Le 1% artistique, c’est un acquis vital : la possibilité d’insérer la démarche d’art au contact même du monde, et non pas dans les lieux d’avance fléchés comme culturels. On peut le faire avec la légèreté de l’art officiel chinois, ou choisir une autre voie.

La première chose qui m’a surpris, en échangeant hier avec Pierre Ardouvin, c’est qu’il n’y ait pas de cahier des charges associés à ce 1% (voir ici). En général on le reconnaît bien, le 1% de service : il est monumental, planté devant le bâtiment, ou en plein milieu du hall. Il peut être monumental et réussi, comme la fresque qui nous accueille dans le propre hall de l’école.

Mais ce détournement : le toit du bâtiment, aujourd’hui c’est une surface technique. Celle de l’étanchéité (voir récente inondation de la salle 303 à l’EnsaPC), celle du nettoyage des vitres (les petites nacelles), celle des révoltes dans les prisons (Roberto Zucco fusillé sur le toit de la sienne). Mais c’est aussi là où on implante les néons publicitaires et les enseignes. Un collège n’a pas à mimer le cancer de la pub et des dominations de marque.

Seulement, le collège affiche lui-même son nom sur sa façade : collège Louis Michel comme un nom d’auteur. Alors l’idée de lever une phrase de Louise Michel au-dessus de son propre nom, c’est un geste d’art, ou seulement le dépli d’un livre ? Et est-ce juste de ne prendre qu’une phrase flambeau, même aussi belle et résonnante que celle-ci, quand on pourrait déplier un affichage aléatoire de toute l’oeuvre, ou du poème entier, ou de l’hirondelle elle-même ?

Ici on n’ajoute pas une oeuvre au bâtiment, on déplace la nature et les signes du bâtiment lui-même en tant qu’oeuvre et signe qu’il est arbitrairement.

Installer la phrase dans une durée, dans le rendez-vous quotidien des élèves, dans les saisons. Souvenir de l’occupation ancienne des usines Berliet (la grande marque de camions rachetée ensuite par Renault) quand les grévistes avaient renversé la marque dans son anagramme Liberté.

Et puis ce point rouge. Rouge comme la couleur de la révolte, comme la couleur du coeur, comme une seule indication de signalétique, non pas sphère mais comme ballon qui s’envole, sauf que le ballon qui s’envole est éphémère.

Et le volume rouge accentue l’angle du bâtiment, compense ou équilibre la nature textuelle de la phrase par un geste purement plastique et abstrait. Pas si abstrait que ça, à voir comment, lorsqu’elle est au sol, les gens la touchent ou s’y lovent. Mais, lorsque posée, point repère entre la précise dimension architecturale du bâtiment (comme les statues équestres de Louis XIV donnant l’échelle des bâtiments officiels et leur perspective), et renvoi à l’idée précise que l’origine du monde c’est là d’où on parle. Si la phrase est ici, et que ce point en marque définitivement le lieu d’énonciation, c’est le mot banlieue – lieu du ban – qu’à Clichy-sous-Bois on annule.

Si le 1% est public, on devrait avoir droit de publiquement consulter les autres projets soumis. Et, accessoirement, de soumettre les artistes au même traitement que les enseignants d’arts infligent à Cergy à leurs étudiants : histoire de la genèse, comment c’est venu, qu’est-ce que d’abord on a vu.

Ceux qui suivent Pierre Ardouvin sur Facebook ont déjà vu ces photos, elles sont ce miroir promené sur le bord de la route dont parle Stendhal et qui fait de cet outil réseau non pas une machine à promotion, mais simplement un partage avec possible fraternité, dans la rudesse ou la beauté des jours. Ici, lorsque le grutier vient déposer sur le toit l’oeuvre juste née, dans sa simplicité de résine, le jour est beau.

S’arroger le droit de reprendre ces images pour poser ces quelques questions, se les poser à soi-même. À Clichy-sous-Bois, j’ai mené au lycée, il y a longtemps, un bel atelier d’écriture. Récemment une ancienne élève (alors en 2nde), m’a envoyé un e-mail : elle venait de boucler son M2 à la Sorbonne, et même avec juste ses initiales, elle n’aimait pas savoir en ligne sur mon site les traces de ses écrits d’alors, et j’ai supprimé la page. Mais de mon côté, je sais bien que c’est cela qui me mène, et m’a aussi conduit à l’expérience de Cergy aujourd’hui : l’atelier d’écriture comme cette phrase et ce point levés, au lieu même où ils ont à être prononcés.

Et en retour aussi la spécificité de ce qu’on ferait ici, y compris par rapport à d’autres écoles : ce qu’il y aurait à mettre en partage, plutôt qu’enseigner (mais comme nature même de l’enseigner), cet écart ou cet arbitraire qui, dans la non-spécification de la commande, nous fait proposer et réaliser cet objet et pas un autre, indépendamment même de la possible définition de cet objet, sinon par son rôle et sa présence là où il advient matériellement au monde ?

FB

Toutes photos ci-dessous © Pierre Ardouvin.

 


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 21 janvier 2015 et dernière modification le 12 mars 2015
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