Julien Maret | du point-virgule comme arme urbaine

une magnifique tentative d’épuisement d’un lieu de mémoire chez Corti, des points-virgules à forer le réel, et ce qui reste d’un livre à un an de distance


cliquer sur le logo YouTube pour visionnage haute def

Ils ne sont pas nombreux, chaque fin d’année scolaire, les livres à rejoindre les 2 étagères qui sont pour moi une sorte de réserve particulière : les livres dont je me sers en atelier d’écriture.

Parce que c’est une alchimie bizarre, qui ne tient pas qu’aux qualités intrinsèques du livre, mais quelles écritures il permet d’induire, quel territoire il permet de tracer qui, expliqué suffisamment précisément, fera qu’on écrira à armes égales avec ce livre et tous les auteurs qui nous ont précédés.

Ameublement, de Julien Maret, a cette spécificité : il part de rien, presque rien, un magasin de meubles dans un village. Mais précisément, un magasin de meuble, ici où on est tout près des artisans qui les ont fait, les meubles, ou bien dans la triste normalité mondiale des IKEA maintenant, c’est un intérieur en faux, une coquille modèle pour l’intime qu’on voit en creux.

Et ce sont les gens qui y oeuvrent, le bar où ils parlent, la caisse-enregistreuse pour les comptes, la camionnette pour les outils. Cette exploration au scalpel d’un village ne nous emmène pas forcément du côté de la Tentative d’épuisement d’un lieu parisien. Ce qu’il y a de profondément, ou jouissivement perecquien dans la démarche de Julien Maret serait plutôt à chercher du côté de l’Infra-ordinaire, son fameux « portez attention à vos petites cuillères ».

Ce sont d’autres questions : on est dans un village, et alors ? Ce qui définit la ville, c’est la relation. Ici, même avec parfois un jardin, ou une route qui monte en lacets vers la montage, il s’agit bien du complexe tissu de relations sociales qui définit la ville. Ou, récurrent dans le livre, servant d’incipit aux reprises des chapitres, comme si cette eau immobile en était le symbole, le vieux canal et tout l’imaginaire qu’il porte. Sauf qu’alors, la ville, on peut l’étudier de plus près. Ce qui rapproche ce livre de celui que je place parmi les plus forts de Pierre Bergounioux La mort de Brune, où c’est tout Brive qui est désemboîté morceau par morceau.

Ensuite, pour l’atelier d’écriture, il faut une signature de langue, un outil pour écrire. Ce livre se présente comme un tissu continu, à la fois souple et tendu, où chaque syntagme est séparé des autres par un point-virgule. Le blanc entre les longs paragraphes-séquences, les points-virgules qui constituent la toile même, ce ne sont plus des ponctuations, mais deux inflexions rythmiques.

Gadget ? Non. Parce que cette continuité imposée est sans cesse battue en brèche par la syntaxe, qui chevauche les coupes (derrière le magasin ; en passant par une allée), leur fait écho, les prolonge ou bifurque (c’était l’heure où de temps en temps les soirs de de beau ; quand il fait bon quand il fait doux), mais toujours dans une sorte d’égalité de valeur. Ce qui est fascinant, ici, c’est que chaque syntagme (l’élément de phrase séparé par deux-points virgules) définit alors son propre territoire, sa propre focale. Un fond de tiroir avec des briquets cassés, ou une rue qui s’en va droit, ou une conversation de bistrot, ou un bouton sur une manche. Et c’est cette coupe permanente dans la focale qui devient l’outil d’exploration de l’échantillon de réel. Il ne suffit plus que d’ajouter une condition : que ce réel soit vôtre.

Que peut-être ça deviendrait un pesant exercice formel sur un format plus large, mais que ce pointillisme à la Bonnard trouve ici son exact espace : 105 pages, une seule nappe du dimanche, un peu le miracle du Claude Simon des Leçons de chose, moins la guerre : on est ici dans une inquiétude plus subreptice.

Ce texte – le deuxième de Julien Maret chez Corti, le premier est encore plus singulier – est magnifique, mais pose bien d’autres questions.

Paru au printemps 2014, que reste-t-il d’un livre au bout d’un an ? J’ai regardé les catalogues des plus belles librairies du pays : oui, bien sûr, on peut le commander. Un an après parution, ce livre semble n’être plus disponible physiquement nulle part (exception je suppose de ma propre librairie, Le Livre à Tours, qui met un point d’honneur à avoir la totalité du fonds Corti) – qu’est-ce qui peut provoquer alors qu’on le commande ? Peut-être que ça convient à certains auteurs, mais c’est la respiration et la subversion même de littérature qui ne s’accomplissent plus (il ne fait pas non plus partie des titres que Corti propose en numérique : cette typo continue sans majuscule avec points-virgule serait pourtant bien belle sur iPad et Kindle – le monde de l’édition considère toujours que nous, lecteurs numériques, sommes des lecteurs en trop ?).

Quelle réception Presse, pour tant de merdouilles fadasses qui encombrent les suppléments littéraires, chaque fois que par hasard on les ouvre ? Un et un seul article, apparemment, alors que le premier livre avait bénéficié d’une critique plutôt large et pertinente. L’auteur est suisse, il a le droit à un article dans Le Temps : un article « à adjectifs », comme on dit, qui ne dit rien sur la forme, parlera de mémoire parce que ça parle de village, et dira que c’est plaisant – pour quoi pas typique – parce que les Suisses y reconnaissent quelques mots de chez eux. Et l’exception notable d’Alain Veinstein, qui a reçu l’auteur : on peut encore écouter l’entretien pour Du jour au lendemain, mais depuis lors Alain Veinstein a été fichu dehors, ça n’intéresse plus la radio service public ce genre d’échange qu’on peut être amené à considérer, nous, comme un trésor.

Ce qui pose un autre univers de questions, et c’est seulement dit ici dans une curiosité, une trouille dont aucun de nous n’est indemne, puisque la présence web n’assure en rien, au contraire, compensation à ce qui tombe : Julien Maret n’a pas considéré nécessaire, apparemment, d’être présent lui-même dans ce grand tambour d’échange qu’est Facebook (son éditrice elle y est présente, mais pas sur Twitter). Et bien sûr c’est son plein droit, mais quel dommage aussi, quand on aimerait tant, d’un livre l’autre, savoir un peu de ce qui se passe, se lit, se réfléchit chez un auteur qu’on est bien décidé à suivre. Est-ce le rôle de l’éditeur d’assumer cette présence, imagine-t-on aujourd’hui un musicien ou un plasticien sans son site web ?

Pas plus là-dessus, mais c’est d’autant plus curieux pour moi, qui ai lu ce livre une première fois à parution, mais qui l’ai vu s’entêter, revenir, pour finalement le mettre dans un sac lors d’un stage, et tester son effectivité dans ma toute petite bibliothèque restreinte des livres déclencheurs d’écriture – des livres qui m’enseignent sur moi-même, non pas, comme dit le temps, que Julien Maret « creuse sa mémoire » mais bien qu’il m’aide moi à creuser la mienne. Il s’appelait Pantaléon, le Soret de Civray.


acheter le livre

- Juilien Maret interviewé par Alain Veinstein (avant qu’il soit viré de France Culture) : Du jour au lendemain, mars 2014 ;
- Ameublement sur le site des éditions Corti ;
- photo haut de page : vitrine à Bienne, Suisse, 2014.

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 11 juin 2015
merci aux 1215 visiteurs qui ont consacré 1 minute au moins à cette page