Kenneth Goldsmith | the future of writing is not writing

quand on remplace le livre par une ramette de 500 feuilles et qu’un éditeur français s’y emboîte


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Soient 500 aphorismes ou brefs passages ou fragments comme ceux-ci :

Le problème ce n’est pas la piraterie, le problème c’est l’obscurantisme.

Le futur de l’écriture c’est le curseur.

L’intérêt est passé de l’objet à l’information.

Exactement faux.

La quantité, pas la qualité. En brassant les choses par grandes quantités, le jugement s’abandonne et la curiosité augmente.

La beauté du mal rangé.

Se tromper est un privilège qui suppose auparavant d’avoir su bien faire.

Le monde de l’art est coincé entre le marché et l’académie. Troisième voie : devenez votre propre institution auto-inventée.

Chaque mot que je dis est faux et stupide. Pris globalement, je suis un pseudo, disait Marcel Duchamp.

Si personne ne peut le faire, ça ne m’intéresse pas.

Choisir d’être un poète c’est comme choisir d’avoir le cancer. Pourquoi quiconque viendrait à en choisir d’être poète ?

Le bureau d’un écrivain commencer à plus ressembler à un laboratoire ou un bureau de petite entreprise que le lieu contemplatif d’étude qu’il était autrefois.

Commence par recopier ce que tu aimes. Copie, copie, copie. Et à la fin de la copie tu te seras trouvé toi-même.

De copier : ce n’est pas une erreur. C’est un outil.

À la fin de sa vie, Alexander Trocchi se mit à récrire ses plus vieux manuscrits à la main et à les vendre à des collectionneurs comme des originaux.

Nous écumons, analysons, indexons, copions, collons, relayons, partageons, spammons. Lire est la dernière chose que nous fassions avec la langue.

Je fais les choses de travers jusqu’à ce que les gens considèrent que c’est la bonne manière de faire.

L’action de déplacer une information d’un lieu à un autre constitue un geste culturel signifiant en soi et pour soi. Nous sommes quelques-uns à appeler ça poésie.

Contre l’expression.

Contre l’improvisation.

Écrire sans défaut.

Non pas la ligne, le sonnet, le paragraphe, le chapitre, seulement la base de données.

Non pas l’objet, mais l’oeuvre.

La vie peut seulement imiter le web, et le web lui-même est un tissu de signes, une imitation perdue et infiniment lointaine.

Si tout le monde aux USA se mettait à imprimer une portion de l’Internet, ce serait fait en 6 minutes et 36 secondes.

Archiver est le nouvel oubli.

Archiver est le nouveau publier.

Il n’y a pas de post-moderne. Il y a eu le moderne. Ensuite est venu le numérique.

Là, c’est moi qui traduis à la volée de l’américain, d’après la version originale (mais, tiens, ce titre – the future of writing is not writing, comment trouver l’équivalent français avec des règles de négation différentes ?). Et sûr qu’on me l’aurait proposé, et quitte à m’arracher les cheveux quelques nuits, je me serais volontiers fait traducteur officiel de saint Kenneth Goldsmith inventeur du fameux, légendaire et nécessaire ubuweb (cherchez-y donc à Michaux, Beckett, Cage ou Feldman, ou Fluxus...), poète provocateur et anti-tout, sauf du web – puisque le web est là et que nous on est dedans, définitivement et exclusivement.

Comment j’en dispose, de la version américaine ? Voir à la fin de ce billet, c’est secret, mais je serai à San Francisco le 27 juillet quand elle paraîtra là-bas et j’irai la photographiquer à City Lights rien que pour le pied.

Pour les 3 minutes de vidéo-lecture, c’est la version française traduite par Léa Faust (bravo pour le boulot) que je suis.

Des fragments qui dissent le contraire de ce que chacun on pense ? Oui, mais justement, on n’y penserait pas forcément s’il n’y a pas ça qui nous gratte au bon endroit. Après, renversez de haut en bas, secouez-le par les pieds, grimacez-le ou déguisez-vous en lui-même, le Kenneth Goldsmith sera déjà plus loin à ricaner.

L’essentiel n’est pas là. Il serait plutôt dans cette annihilation délibérée du rôle et du statut fétiche de l’écrivain, ce grand machin. Alors prenez votre propre ramette de papier, piquez des feuilles dans l’imprimante du bureau et faites l’exercice, un fragment par feuille, mais 500 fois, et vous verrez ce qui sortira de l’épuisement, des écarts, des provocs, des récurrences.

Kenneth Goldsmith cite abondamment Duchamp, il en a le droit : grand dérailleur il est aussi. Et nous avons besoin de ce déraillement. On pourrait dire à chaque fragment que nous on croit et défend exactement le contraire, il fallait bien ouvrir ce pays de pensée-mots.

J’ai déjà traduit sur le site un chapitre de son bouquin de uncreative writing, discipline qu’il a fait entrer à l’université. Lire ici recopiez-moi cinq pages. Ce bouquin-là aussi je me serais bien risqué à le traduire en entier, mais Jean Boîte, jeune maison d’édition un pied dans le web et l’autre dans les pliages et inventions, a déjà une trad prête à être publiée.

Et là, ils ont le culot de reprendre la version américaine exactement telle que conçue, et peut-être que vous l’avez vue dans votre librairie. C’est ça aussi, le culot. On n’est plus dans la machine à écrire, et le livre se dissout dans l’aventure numérique. Reste l’imprimante, et ces objets blancs, intégrant 6% de chaux, qu’on vous vend dans tous les supermarchés sous forme de ramette 500 feuilles. Volume, au sens étymologique déjà présent dans volumen, édition puisque chaque page soignée, calibrée. Mais déni au livre et retour à cet espace intermédiaire entre la table de travail et l’adresse, celle qui crie au secours ou pose ses grandiloquents discours sur le numérique – ici dynamités – comme nos tristes politiques voteurs de surveillance.

Hommage à Kenneth Goldsmith, et suivez-le sur Twitter. Hommage aussi à l’éditeur, David Desrimais et l’équipe de Jean Boîte Editions. Fait plaisir que ça existe, ce culot-là.

Au fait, cette édition américaine, Theory, dont je me régale, c’est bien sûr eux qui l’ont éditée aussi – faisant que la traduction française est parue avant l’originale ! Mais allez voir leurs autres réalisations, comme Les 9 yeux de Google Street View..


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- le site de Jean Boîte Editions.
- Kenneth Goldsmith parle de Theorie/Theory sur L’atelier du son de France Culture.
- Kenneth Goldsmith sur Twitter : @kg_ubu.
- série lectures à la lampe de poche sur YouTube ;
- photo haut de page : © éditions Jean Boîte.
LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 25 juin 2015
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