lectures | André Gunthert, le selfie a une histoire

en analysant l’image numérique, André Gunthert propose une véritable ouverture à la pensée de la viralité et de la mutation numérique


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Il y a bientôt 15 ans qu’Internet m’a amené à suivre en permanence la réflexion d’André Gunthert sur l’image numérique.

Bien sûr d’abord pour les questions liées à l’image, pour la solidité de ses analyses où je me retrouve dans le compagnonnage favorable de Louis Marin (toute petite allusion au portrait du Roi à la fin de son Image partagée) et de Pierre Bourdieu.

Mais je crois que c’est bien plus. Avec Hubert Guillaud, Frédéric Kaplan et quelques autres, André Gunthert fait partie de ces éclaireurs de la pensée web, ceux qui en scrutent les usages à mesure qu’ils naissent.

Bien sûr, des occasions multiples de croisements et de dialogue – aussi bien sur le rhinocéros de Dürer (la première image best-seller) que sur les retouches apportées par je ne sais quel journal à ce cliché de Simone de Beauvoir nue, mais la force et le culot de Gunthert, aussi, c’est d’avoir toujours construit cette réflexion à ciel ouvert dans la suite de ses blogs, personnels ou liés à son enseignement à l’EHESS – et désormais sur l’incontournable Culture visuelle.

Qu’est-ce qu’un livre peut nous apporter de plus, dans le cadre d’une si longue et permanente confrontation ? C’est peut-être le noeud principal de la question. L’arborescence, la vue synoptique, l’arrêt sur raisonnement, j’ai lu ce livre non pas comme découvrir la pensée de Gunthert, mais comme la rassembler, l’organiser, la voir en transparence, en percevoir harmoniques et prolongements.

Bien sûr, parce qu’il y est question d’image. Et qu’il pose l’image numérique dans son historicité (ou ses historicités, puisque c’est une magnifique démonstration de comment se superposent en chaque point l’histoire technique, l’histoire des usages, l’histoire de la photographie en général, l’histoire de l’image, et l’histoire plus instantanée depuis les réseaux sociaux... mais est-ce qu’elles n’ont pas 10 ans, déjà, les grandes plateformes comme FlickR ou Facebook ?).

L’énoncé des titres de chapitre est déjà presque une gourmandise : la photographie est-elle encore moderne, la culture du partage ou la revanche des foules, pourquoi la conversation l’emportera.... Mais c’est une masse de concepts qui pour la première fois viennent épouser cinétiquement les fragiles usages naissants, images fluides, images conversationnelles...

Ainsi, que peut-on bien écrire (à moins d’une page dans la Chambre claire de Barthes, mais Gunthert ne manque jamais à désigner ce dont Barthes ne parle pas, parce qu’il ne pouvait ni le voir ni le savoir – à commencer par l’idée de retouche) sur les photographies qu’on ne montre pas... Seulement, il suffit que dans un hôtel vous ayez accès à un ordinateur mis à la disposition des clients pour vous trouver à regarder 600 photographies laissées par un couple de jeunes femmes, mises à la poubelle mais cette poubelle pas vidée. Voyeur, Gunthert ? Mais c’est notre statut par définition devant l’image. Simplement, avec respect et discrétion, il se servira de cet album (comme le chapitre avec l’examen de la boîte à chaussures hébergeant les photographies dans Histoire de Claude Simon) pour décrypter ce qui est notre propre rapport, conscientisé ou pas, à nos pratiques photographiques.

Mais ce livre va bien au-delà, et je voulais le dire – non pas avec gravité, ça ne ressemble pas au bonhomme, mais avec gratitude. Ce qui s’examine ici n’est pas seulement une mutation, mais une transition. Ainsi, si les bouleversements techniques déplacent les usages, ils ne déplacent pas tant que ça les pratiques définies comme photographiques, notamment dans leur constitution symbolique. Il est question d’une révolution, mais que ce qu’induit cette révolution ne peut s’appréhender sans questionner la continuité, la permanence.

C’est dans cette configuration que l’apport probablement le plus novateur d’André Gunthert concerne – il le fait magistralement à partir d’une étude serrée de FlickR – c’est d’appréhender l’image (le titre du livre) en tant que viralité, en tant que partagée, cet écosystème d’usages pouvant être aussi principal – voire primer le contenu.

Autant dire que dans ce qui s’analyse ici, le raisonnement et l’art de la pensée – l’ancrage web de la pensée – donne à réfléchir sur ce qui est pour nous la peau, les urgences, dans la mutation numérique de l’écrit. Non pour constituer un modèle transférable, mais parce que c’est bien de ce dispositif complexe de pensée que nous avons à scruter, à rebours, la transition équivalente pour les usages du texte.

Je crois aussi que j’ai lu Gunthert, tout hier et aujourd’hui, avec un autre champ d’application : s’il parle (et c’est un des noeuds décisifs de son approche, la façon dont YouTube est, comme Wikipedia, une plateforme à vocation encyclopédique et pas seulement sociale) aussi de l’image-mouvement, difficile de se dire que la vague-choc qui a culbuté l’univers de la photographie il y a 10 ans, le livre il y a 5 ans, ne se prépare pas de la même façon pour les usages filmiques. Par exemple, YouTube est une plateforme en évolution rapide sur des contenus à haute éditorialisation, et la nouvelle tendance technologique, y compris pour les appareils compacts – outre la prise de vue à 360° –, c’est l’image fixe associant un sample de son contexte sonore, voire même de la micro-durée filmique que son immobilité apparente recouvre. Mais ce sera pour en discuter avec lui, tranquillement et pièces en main – en tout cas, c’est aussi dans l’univers du film (je pense à tout ce qui m’a hérissé dans le Film mode d’emploi de Comolli et Vincent Sorrel chez Verdier au printemps) que vont se jouer dans les mois et années à venir les mêmes problématiques, avec probablement encore plus de violence et d’impact.

Tout ça pour le réaffirmer fortement : oui nous sommes tous lecteurs de Gunthert, mais non et non, ce qui s’affirme dans L’image partagée n’en est pas une redondance ou une explication didactique, ce livre est vraiment un plaisir tant il est gonflé à bloc de rouages, détails, plongées, et c’est avec style, et un beau matériau iconographique d’appui.

J’ai choisi de lire les 3 ou 4 premières pages, en tout cas juste le tout début de son chapitre sur les selfies, un des derniers chapitres du livre. Parce qu’on y voit à l’oeuvre, sur un exemple très concret, la mécanique de l’approche de Gunthert. Mais aussi parce que – il y a une bonne année de ça – ça a été notre seule et unique altercation (et quand il s’énerve, il est pas plus fin que moi, j’ai découvert !) : j’avais réagi sur Twitter à ce selfie qu’avaient cru bon de réaliser de leurs belles tronches lisses de communicants professionnels deux journalistes admis à filmer une conférence de presse tenue par Obama et Hollande, eux au premier plan et les présidents tout au fond, le petit Instagram avait entraîné une protestation américaine. D’ailleurs, c’est bien ça la mutation du monde, je me souviens bien du selfie, et plus beaucoup de ce que faisait Hollande tout empêtré à côté d’Obama le délié. Je crois qu’on est tous deux, André et moi, restés sur nos positions. C’est qu’il avait déjà son livre en tête. C’est pas très facile à lire, ça grésille dans la langue tous les éléments qu’elle rassemble, mais c’est ça, la passion de l’essai. Je fais le clown au bout pour ceux qui iraient jusqu’au bout des 14 minutes : je voulais faire plus court, mais quand on ouvre la trappe plus moyen d’arrêter.


- d’autres pistes André Gunthert sur Tiers Livre – y compris Gunthert en fabricant de fausse monnaie.
- les articles signés Gunthert sur Culture Visuelle.
- le suivre sur Twitter : @gunthert ou sur Facebook (où j’ai pris la photo ci-dessus, merci).

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 16 septembre 2015
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