Baudelaire : « tous les photographes ont des manies ridicules »

quand Baudelaire voudrait une photographie de sa mère


« Je voudrais bien avoir ton portrait. C’est une idée qui s’est emparée de moi. Il y a un excellent photographe au Havre. Mais je crains bien que ce ne soit pas possible maintenant. Il faudrait que je fusse présent. Tu ne t’y connais pas, et tous les photographes, même excellents, ont des manies ridicules ; ils prennent pour une bonne image une image où toutes les verrues, toutes les rides, tous les défauts, toutes les trivialités du visage sont rendus très visibles, très exagérés ; plus l’image est DURE, plus ils sont contents. De plus, je voudrais que le visage eût au moins la dimension d’un ou deux pouces. Il n’y a guère qu’à Paris qu’on sache faire ce que je désire, c’est-à-dire un portrait exact, mais ayant le flou d’un dessin. Enfin, nous y penserons, n’est-ce pas ? »
Charles Baudelaire, lettre à sa mère, Mme Aupick, le 23 décembre 1865.
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Le portrait ne sera jamais réalisé. On a une seule trace photographique de la mère de Baudelaire : sur cette image de sa maison de Honfleur, imposante mais indéchiffrable forme en noir sur la terrasse. La maison (un étage mansardé, cuisine en sous-sol, et la véranda rajoutée par le général Aupick) sera plus tard détruite (en 1901) pour agrandir l’hôpital, qui y installera sa morgue. Au bout de 30 ans de cadavres, en 1930, on y adjoint une plaque pour rappeler que Baudelaire vécut en ce lieu, la plaque disparaîtra en 1977 avec la morgue elle-même.

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Rouvrir le livre sur l’histoire des fantômes au XIXe siècle de Daniel Sangsue : pour Nerval, Gautier, Baudelaire et les autres, l’image photographique matérialise et emporte une instance réelle de ce qui est notre totalité visuelle. Distendu et démultiplié par toutes les symétries de l’image, l’ovale indistinct du visage de Mme Aupick sur sa terrasse n’en est pas moins dépositaire d’une part de sa véritable matérialité, une attestation de réalité.

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« C’est une idée qui s’est emparée de moi », dit Baudelaire, et il souligne lui-même le verbe s’emparer : quelle idée, celle de faire réaliser le portrait, la pose, la construction de l’objet, ou bien le visage lui-même, en tant qu’image, soudain perçu comme manque ? Ou encore la différence entre les traces dont il dispose, médaillon, objets, lettres, et ce qu’installe la photographie de présence par cette matérialité même de l’image tranchée dans la matière visuelle que chacun de nous emporte avec lui ?

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Pratiques si courantes du médaillon, de la gouache ou du pastel : cherchez pour le frère de Baudelaire, Alphonse, et même pour le notaire Ancelle, tout le monde a ça. Pratique devenue artisanale de par sa fonction sociale, le portrait comme appropriation individuelle, et porteur symbolique de ce que chacun installe dans le lien affectif. Et pourtant, aucun de Mme Baudelaire : aurait-il demandé son portrait en médaillon, même miniature, qu’elle aurait pu le faire réaliser à Honfleur dans la semaine, non ?

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Et chaque fois que dans n’importe quel livre vous examinez une image, les médaillons du frère, la photographie de la mère, l’immanquable mention « collection particulière ». Ceux dont le fric s’approprie ce qui est à nous tous, l’héritage Baudelaire, parce qu’il nous est commun et vital. Prendre un arrêté de réquisition.

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« Il faudrait que je fusse présent. Tu ne t’y connais pas », souligné par Baudelaire. Il y a donc un savoir dont lui-même (par son tutoiement de Nadar ?) dispose, mais non pas sa mère, en tout cas qu’on ne peut confier au photographe même, malgré la bonne réputation dont il dispose – faire le voyage de Honfleur jusqu’au Havre. Parce que la ville est plus grande, parce que c’est le port d’où l’on s’embarque ? (Jamais compris pourquoi Baudelaire n’a jamais eu la tentation d’Amérique.) Ou comme si Baudelaire, malgré toutes ses préventions, aurait pu faire la photographie lui-même, au moins la diriger comme on fait d’un orchestre ?

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« ... ils prennent pour une bonne image… » Chez Baudelaire (relire Le peintre de la vie moderne sur Guys, ou le texte sur Méryon), tout est toujours infiniment précis. Justement ce qu’il reproche au photographe. Il ne parle pas de ce qui est pourtant l’évidence artisanale : le photographe compose, prend, développe et vend une photographie (ailleurs, dans les lettres, une à Carjat où il essaye de lui extorquer des tirages, il dit bien épreuve), mais Baudelaire parle de ce qui est composé, ce qui est pris, ce qui est développé : donc l’image, le mot qui serait aussi utilisé pour le dessin ou la peinture, pour désigner non ce qui est figuré, mais ce qu’on aspire du réel – ce qu’on détache du réel, avant toute opération supplémentaire ? Voire même, ce qu’on voit dans le réel ?

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« ... une image où toutes les verrues, toutes les rides, tous les défauts, toutes les trivialités du visage... » La symétrie du mot image et du mot visage devient aussi violente que les symétries des fenêtres, portes, mansardes autour de Mme Aupick sur son perron de Honfleur. « Il faut s’implanter des verrues sur le visage » dira Rimbaud exactement 5 ans et demi plus tard (la lettre de Baudelaire est du 23 décembre 1865, la lettre de Rimbaud à Paul Demeny du 15 mai 1871). Le même mot verrues. Et puis les rides, crevasses du temps. Puis le mot trivialités : comme lui la trivialité de la syphillis, le détail de tous les soins et médicaments dont aucun n’arrivera à enrayer ce qui désormais s’annonce comme basculement définitif ?

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« ... où toutes les verrues, toutes les rides... » Et dans les Fleurs du mal, ce n’est pas cela d’abord qu’on voit (« Dans des fauteuils fanés des courtisanes vieilles », à l’entrecroisement des hypallages près), cette crudité et proximité qui font la présence ? Quand le procureur Pinard censure « À la pâle clarté des lampes languissantes » est-ce qu’il ne dit pas son plein accord avec Baudelaire : la vraie dureté est dans le dispositif d’éclairage, dans l’impossibilité de saisir, où tout devient suggestion ? Et qu’on pourrait lire ce que Baudelaire dit ici de la photographie comme l’essence même de ce qu’il y a de plus sexuel dans le livre de toute une vie que sont les Fleurs du mal, et les feront condamner ?

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« ...plus l’image est DURE... » La graphie en majuscule est une violence supplémentaire. Il y a plusieurs fois l’adjectif dur dans les Fleurs du mal (Ô beauté, dur fléau des âmes... destin trop dur... l’homme, tyran paillard, dur et cupide...) mais rien qui concerne ce vocabulaire technique des photographes sur la dureté d’une image. Étrangeté plutôt que le soulignement indique plutôt la convergence des deux univers : ce qui est dur par ce qui est montré, et ce que les photographes nomment déjà image dure. Ou le visage absent de la mère comme cette double porte fermée volets clos à l’étage.

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« Un portrait exact, mais ayant le flou du dessin. » La phrase a déjà souvent été commentée et reprise. D’où viendrait que le trait du dessin soit flou ? Six portraits par Nadar, entre 1855 et 1862, cinq portraits par Carjat, trois en 1862-1863 et deux autres dont l’ultime, la paralysie déjà présente dans la dernière période, deux portraits en 1865, même année que la demande d’un portrait à sa mère, par Neyt, photographe bruxellois. Claude Pichois rappelle qu’un des clichés pris par Nadar a souvent été considéré comme un portrait d’amateur, justement parce que flou. Non, Baudelaire avait bougé pendant la pause. Le flou d’une photo c’est donc aussi l’indice qu’elle est ratée ? Entre les belles compositions de Nadar et la précision dure des clichés de Carjat, est-ce que notre oeil moderne ne choisit pas d’abord Carjat, justement pour la précision, et l’absence d’effet artistique ?

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La fabrique du portait de Baudelaire (celui de Montpellier) lisant, avec livre et pipe, cheveux courts, par Courbet bien plus tôt, vers 1848, lisse tout de la joue, de l’oeil des oreilles – mais plante sa focale sur la main au premier plan dans le coin inférieur droit, et garde aussi de la netteté pour le livre et le col. Mais dans la photographie de Baudelaire au fauteuil, signée Nadar, est-ce qu’on ne les voit pas, les verrues au-dessus de la lèvre côté gauche, les cernes et rides autour des yeux, le début de la calvitie ? Et pour lequel d’entre nous cette photographie précisément ne serait pas la plus émotive, la plus rémanente ? Et Baudelaire ne l’aurait pas instinctivement compris ?

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« Enfin nous y penserons, n’est-ce pas... » Baudelaire a utilisé simultanément et le nous et le futur. Il n’y aura jamais de photographie au Havre ou à Paris de Mme Aupick, sa mère, ni de médaillon ni de gouache. Nous n’aurons que le rituel de la chambre photographique posée à quelques mètres, et qui construit son cadre depuis les symétries quasi funéraires de la maison. L’étalement de la robe, la fuite des cheminées. Il aurait été facile de préparer une deuxième plaque de verre, et s’approcher du visage. On ne le connaîtra pas. Il nous reste ce visage blanc : répond-il à ce mot d’exact tel que Baudelaire, ce 23 décembre 1865, l’emploie ?

 

• Merci à Gilles Rouffineau, professeur à l’école d’art et design de Valence, lors de notre discussion sur Le peintre de la vie moderne et Constantin Guys, de m’avoir rappelé l’existence de ce passage, alors même que j’avais lu plusieurs fois l’entrée photographie de l’indispensable Dictionnaire Baudelaire de Claude Pichois et Jean-Paul Avice (éditions du Lérot, 2002).

• Sur la maison de Honfleur, lire cet article de Ouest-France.

 

 


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 21 janvier 2017
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