Philippe Rahmy | un hommage

après le décès de l’ami de 15 ans...


« Je crois, arrivé au milieu de mon voyage, ayant écouté tant d’individus me confier leurs peines, parce que je leur ai proposé de s’ouvrir à la parole, peut-être aussi parce qu’ils ont décelé en moi la trace d’une même souffrance indélébile, que l’empathie, l’amour, l’esprit d’enfance, selon le nom que l’on se décide à donner au loup, recouvre une vérité première. Je le crois avec mon corps, et cela me suffit. Cette vérité est intimement liée au langage. Elle en est la possibilité et le but, qui ne concerne en rien la littérature, ou qui ne saurait l’effleurer qu’accidentellement, tant elle dépasse ses enjeux stylistiques et moraux. L’amour recèle une peur si intense, si parfaite, qu’elle connaît chaque souffrance par son nom, qu’elle reconnaît chaque défaite à son heure et à son étendue, pour les avoir provoquées et pour s’en nourrir. Vénérer la peur sera donc la voie directe vers cette vérité, quand rien d’autre ne compte que de rompre le pain avec le miséreux, puis de rompre la coque de l’amour qui prétend masquer l’horreur de sa misère. C’est alors, peut-être, si les mots ne viennent pas à manquer, découragés par leur faiblesse, que le langage désarmé saura exprimer davantage que nos terreurs, nous dispenser de répéter inlassablement, de livre en livre, l’écho de nos cris, sans céder à la magie des images, trouvera la grâce d’apaiser le tumulte. Pardon pour l’Amérique, en cours d’écriture... » [1]

Je viens d’apprendre le décès de Philippe, à peine passé ses 52 ans. On savait depuis si longtemps, lui-même le disait, qu’un claquement de doigt suffirait. Mais depuis le temps qu’il arpentait le monde, et tout ce charroi des livres, plus celui qu’il s’apprêtait à écrire, son Amérique à lui... Non, on n’y croyait pas – plus.

Et voilà qu’il nous fait ce coup-là. Et que moi je découvre ça par Facebook, comme tout le monde.

Le texte ci-dessus, publié sur son Facebook le 14 septembre, probablement les dernières lignes écrites ? Revenir à la vidéo ci-dessous. L’emporter, la porter.

Le dernier livre publié de Philippe Rahmy devait être porté à la scène au printemps 2018, avec Denis Lavant pour lui donner corps et voix. Il y a quelques semaines, Philippe en avait parlé, toujours sur son mur Facebook, je me permets de l’insérer ci-dessous, ça me semble le dessiner à plein [2]. J’y suis cité – avec Jacques Dupin –, ce soir ça fait bien bizarre.

Rappel qu’il était le co-fondateur, avec ma pomme et Ronald Klapka (RIP aussi, reste que moi) de remue.net asso en 2002, et qu’il en était le « secrétaire perpétuel »...

Grosses, grosses pensées pour Tanja.

FB

Ci-dessous texte hommage écrit à l’initiative de Marina Skalova (merci à elle), en janvier 2017 pour la revue Viceversa. Les phrases en italiques sont extraites de Achitecture Nuit, le 1er livre de Philippe, que j’avais publié (encore au format PDF, mais pour lancer notre coopérative d’édition numérique) sur publie.net en novembre 2007.

The body remains from Philippe Rahmy-Wolff on Vimeo.

retour Architecture Nuit


il n’y a ni fiction ni réel
seulement parler au lieu de se taire

Ou bien la fiction, dans la totale contrainte de réel à vous en permanence imposée, et que parler est déjà l’enjeu vital quand tout devrait vous contraindre à vous taire. Et ça s’est appelé d’abord Mouvement par la fin, ça s’est appelé d’abord Demeure le corps.

les mots format standard times new roman 12 pt français bloc interligne 1,5 ctrl

L’histoire secrète de chaque auteur dans le premier livre avant le livre, un livre qui serait un presque livre, une empreinte en creux, fragile et abstraite, de ce qui serait à venir, mais quand même déjà prise de possession, écartèlement des signes de la langue, brisure de la continuité verre et que le travail s’ouvre – dire cette déchirure et sa première force à même la page c’est déjà l’ouvrir, et moi à dix ans de distance je réouvre son Architecture nuit.

architecture nuit ; bâtie au plus simple ; du noir sous la forme d’une paroi abolie en tous ses points ; inconsistance absolument infranchissable ; on s’y tient en équilibre l’esprit ailleurs pour ne pas

Qu’il y a toujours chez Philippe Rahmy un point de départ qui n’est qu’un point de départ, par quoi on se traverse soi-même. Et cette entité qui est un point fixe est le lieu de projection sur tout ce qu’on ne peut pas atteindre, renverser, bouger. Mais c’est la pure force de l’écriture, d’y parvenir à seule construction du mental et ce que les mots assemblent. Parce que ça vous laisse au moins le lieu de la traversée, le foyer optique de la projection : votre corps, quand bien même suspendu, flottant, en vertige de nuit fixe.

rue1 ville1

Parce que si ça s’arrêtait là, longtemps qu’on l’aurait emboîté dans une case. La bonne société littéraire a de ces restes d’empathie. Le combat est avec le réel, le monde et donc la ville. Ça s’appelle Shangaï ou ça s’appelle Londres, il conduit des voitures en Amérique ou se promène au Kenya, s’incline à Jérusalem. Longtemps que je ne cherche plus à le suivre à la trace : il finira bien par surgir à votre porte, vous faire signe depuis sa camionnette. Dans Architecture nuit, un découpage de la ville comme disloquée par des sangles : on numérote les parcelles, on les fragmente encore – alors écrire c’est juste un décalque, un dépli, une affaire de la langue en questionnement d’elle-même.

le cheval est sur le lit ; pisse et ce sont pour la première fois les verticales qui l’emportent

Et voilà comment partout, dans le roman même, et l’architecture respectée des personnages, des actions et du récit avec décor, chez Philippe Rahmy s’écrit d’abord ce mouvement qui traverse, implique devant soi-même – je veux dire entre ce soi-même et l’écrire – l’extériorisation du corps flottant et suspendu, dans sa fragilité projetée : c’est ce qui les mange du dedans, les personnages des deux romans qui sont la nouvelle inflexion du travail initialement poétique de Rahmy. Partout surgira la figure même de ce dépassement. Elle est souvent animale, comme lui-même en Afrique ou Floride semble fasciné par la rencontre animale, quand elle est irréductiblement sauvage (que s’en va-t-il faire à dos de crocodile). Dans Architecture nuit, le retour récurrent d’un cheval : un cheval sur votre lit, et qui pisse comme pisse un cheval. Le réel devra bien s’y soumettre.

se recroqueviller dans la chair se ratatiner au centre du cerveau comme un ver dans son fruit ne plus voir ni entendre ni dire pas même penser et ne se nourrir que de l’eau sucrée des songes

Internet avait eu une forte détermination dans les premières années de notre rencontre, forcément : il était loin. S’habituer (non) à ses périodes de plein silence, savoir qu’il en émerge toujours, on ne sait pas quand, et en parlera comme si ce n’avait été qu’un avatar de plus. Restent les SMS de la cloison, quand seuls deux doigts, pendant des semaines, entre douleur et claustration, pourront avoir langage. Comment on l’enlèverait de notre relation à Philippe, quand lui semble constamment tourner le dos à ce qui, tout aussi constamment, le ravale ? Reste le cerveau, qu’il est machine à rêve, et que le fruit général du monde ne s’en dévore que plus fort.

protocole traitement de la peau du corps et des membres : désarticuler le poignet et le coup de pied puis une fois le sujet tout à fait dépouillé la peau décharnée dégraissée les doigts les oreilles le nez les lèvres dédoublés détacher les membres et la tête à l’aide d’un tranchoir nettoyer les parties distinctes des chairs qui les entourent faire un paquet de tous ces os et le ranger avec une étiquette portant le numéro correspondant à la peau pour les mains difficiles à conserver prolonger l’incision jusqu’à l’extrémité supérieure du médius en faisant rayonner les autres incisions de façon qu’elles convergent en étoile vers le même point au milieu de la paume se débarrasser des chairs au plus commode

Désolé si c’est long : un texte d’écrivain se reconnaît à l’impossibilité de le couper ou l’extraire. La technique corps, et tout au bout le mot commode. Qui parmi nous ne le saurait pas pour son corps à soi ? Philippe Rahmy n’a jamais procédé à exposition de soi : il fait procéder l’écriture là où corps et douleur sont imaginaire commun. Il se trouve qu’il est au-delà de nos limites, alors pour nous le miroir devient amplificateur. Discours de l’exécration, avait-il sous-titré son deuxième (et grand) livre, Demeure le corps.

18 36 45 72 dormir il y a du sparadrap l’arrivée du tuyau de la perfusion ; densitométrie ou scintigraphie ou quoi ; toujours le protocole ; tuyau rabattu en boucle dans la boucle un peu de sang épaissi trois embranchements desservis par un robinet en plastique transparent ; l’examinateur calibre ses machines ; les pales du robinet sont orientées de façon à permettre le passage du produit de contraste du tube par lequel il transite vers l’aiguille téflon ; trois embranchements trois bouchons de teintes vives le tout fixé aux testicules par une résille élastique

Dans Architecture nuit se croisent, recouvrent, superposent plusieurs strates : un poème de Jacques Roubaud sert de matière comme matière est la ville, non nommée, ville de toutes les villes, cartographiée à la Calvino, et matière la manipulation du langage même, jusqu’à l’émiettement technique. Il est un lieu où corps, signes, machines et ville parlent ensemble – il n’y aurait plus qu’à faire tenir tout cela ensemble, reste une condition : celui qui a souffle pour le projeter, et nous y inclure.

l’orage de la nuit dernière feuilles et flaques sur le toit de la véranda de plain-pied avec la terrasse ; courbure d’un plan qui reprend en l’accentuant l’aspect légèrement bombé des façades ; on s’en aperçoit d’en haut

Toujours avoir lu Rahmy, dernier roman compris, comme d’entendre souterrainement le flux de langue qui est notre maison – au moins depuis Proust et Claude Simon – avec ses jeux de recomposition visuelle, son lyrisme qui fait chanter les longs virages sous la phrase, et que chez lui c’est cela à quoi on n’a jamais eu droit. L’appel se fait entendre dans la séparation même de chaque lettre d’avec ses voisines, à nous cela suffit, chez lui c’est le terrain même, immobilisé, d’où on va porter le combat.

rêve métallique la peau scintillante de la nuque ; sa posture est d’une matière figée alliage de crispation et d’abandon

Dans la certitude que Philippe Rahmy trouverait injustifié qu’on lise son travail comme écriture nouvelle du corps, le corps sujet, le corps rupture parce que parlant depuis lieu intérieur de permanence rupture, on ne développera pas ce qui s’y joue d’une poétique majeure : Jacques Dupin avait su le reconnaître, dans sa postface généreusement offerte à Mouvement par la fin – quel adoubement plus sauvage ?

voilà ce qu’on va lui raconter ; des histoires ; l’afrique l’aventure les perroquets ; pour son rapport voudrait qu’on explique l’enfant la chute l’enregistrements et alors ; on pourrait lui dire l’enregistrement s’en charge

Non, cher Philippe, dans cette lettre ouverte je le proclame, contre toi et en lecteur exhaustif de ton travail depuis ces bientôt quinze ans : le mot Afrique ici c’est celui du Gargantua qui émerveillait tant Rabelais « comme assez sçavez que Africque apporte toujours du nouveau ». Mais il y a chute, il y a enfant, il y a raconter. Tous les tenseurs en permanence posés.

on l’écoute hurler ; ma petite chérie fille ta soeur ; claquer sa voix s’enrouler le fouet alors que son sexe à lui tend

Et dans l’écriture permanente du corps suspendu, flottant, lieu de projection pour le rassemblement monde, ce en quoi le corps reste irréductiblement hors : l’obscénité crue qui irrigue les nappes de langue chez Rahmy, langue sexuée même où la douleur a pris tout le reste, l’érection du sexe même où ça hurle – et voilà la langue.

ponctué à la ligne interligne interligne espace vers1 initiale majuscule mot 9 mot 10 mot 11 lettre apostrophe 2 mot 12 mot 13 mot 14 mot 15 mot 16 mot 17 mot 18 non ponctué à la ligne interligne espace vers2 initiale majuscule lettre apostrophe 3 mot 19 mot 20 mot 21 mot 22 mot 23 mot 24 non ponctué à la ligne interligne espace vers 3 initiale majuscule mot 25 mot 26 mot 27 mot 28 mot tendre mot 30

On a appris, tous ces trente ans, combien l’écriture où le corps remplaçait la domination obsolète du sujet était enjeu collectif et majeur. Cela vaut d’Artaud à Collobert, de Duras à Michaux. La fascination langue c’est cette illusion qu’elle crée des mondes. Mais nous les aimons et en avons tout aussi besoin, des mondes-bulle qu’ils inventent, tous ceux-là et celle-là, ou le bon gros Balzac qui meurt pourri. Dans cette strate que probablement aujourd’hui il se refuserait, Architecture nuit accepte que Philippe Rahmy fasse comme décompte et inventaire de tout ce que la langue peut inventer hors d’elle, mais par elle. Dans ce qui s’est amorcé de majeur par sa première courbe poétique, je l’attendais à continuer. Les deux romans qui sont la figure actuelle de son écriture en sont un déni : le droit d’écrire hors de ce qui vous a mené à l’expérience limite, comme Gherasim Luca dit héros limite. Il se trouve cependant que ce n’est jamais si simple. Réécoutez-la de près, l’âpre musique des deux romans, et sa syncope en chaque phrase, le silence rauque du souffle qu’on y retient.

certains pensent que le corps humain entretient un rapport plus ou moins étroit avec le langage ; ils se trompent ; comme se trompent aussi ceux qui prétendent surpasser d’une manière ou d’une autre la majesté de leur cadavre

De Philippe Rahmy, avoir toujours accepté qu’il nous désigne un espace à chacun de nous impossible à atteindre, et qui nous concerne pourtant comme déjà présent. Cela s’écrit chez lui depuis la toute première boucle. Il nous enseigne le cadavre, certes. Mais moi je vois toujours sa façon d’éclater de rire quand on se retrouve, n’importe où que toutes ces années on ait pu se retrouver. Et demain tout aussi bien.

une source de lumière perpétuelle

Ce qui s’appelle, en langage plus commun, écriture.

[1En voici un autre extrait :

22 heures. La starlette en bikini a quitté la piscine. L’enseigne du Super 8 Motel clignote sur une flèche de néons bleus, pointée vers la station-service, vers le nord, les marais après la prison, la parfaite obscurité. J’envoie un massage à Ichi pour la retrouver après son service en salle, sur le parking du Gator’s Dockside. À nouveau, l’impression d’une présence dans la coulisse du décor. Où ? Un plan fixe. Noir. Un gros plan de ce plan fixe. Noir. À pleine vitesse, désordonnés, des insectes volants traversent le cadre, heurtent l’enseigne du motel, comme ils entreraient en collision avec l’objectif de la caméra qui filmerait cette scène presque dél,sincarnée. Dix secondes, trente, une minute ou deux. Quelque chose s’approche. Un mur invisible coulissant, poussant devant lui l’air replié. Un homme se tient au bord de la piscine. Il regarde l’eau, sa montre, puis l’eau, puis sa montre ; désormais, les bras croisés, dans un nuage d’insectes. Une puissance voudrait parler. Pour le faire, elle dispose de la ville ; elle utilise les objets, toute la gamme des formes et des matières, des couleurs, des odeurs, des températures et des sons. Elle dispose également de nos pensées, en leurs plus subtiles capacités, l’intuition, le pressentiment, le sentiment du déjà-vu et celui du temps, maître de l’espace. Temps figé qui bondit d’un agrégat de secondes à l’autre, capable de résister à son propre flux, comme un enfant traverse une rivière, bondissant de pierre en pierre. Ce n’est pas le temps normal. Le temps normal s’écoule sans compter. 19, 36, 45, 72. Quelque chose voudrait parler.

J’achète un sandwich mayonnaise-moutarde au distributeur. Ma faim s’apaise et, avec elle, l’excitation des nerfs. Je me souviens de la querelle entre Jacques Derrida et John Searle. Fin des années soixante-dix. J’ai dix ans. Je ne connais bien sûr ni le philosophe du langage français, ni son contradicteur américain. La question est la suivante : faut-il, en premier lieu et de manière pragmatique, s’attacher au sens littéral d’un énoncé pour en comprendre le sens ou, au contraire, comme le pense Derrida, d’abord à l’intention informulée de l’énonciateur, avatar d’une présence métaphysique dans le langage, en l’absence de laquelle rien ne fait sens ?

[2Ami-e-s, pardonnez mon silence de ces derniers temps, immersion écriture à la fondation Michalski-des-cabanes... j’apprends à l’instant une nouvelle qui me met les papillons : Monarques sera porté sur la scène du 2.21, Lausanne, par Sophie Kandaouroff, du 13 au 29 avril 2018. C’est encore loin, c’est demain. J’ai rencontré Sophie au Chateau de Lavigny dont elle est responsable, lors de l’écriture de "Monarques". Là, dans la chambre rose du rez-de-chaussée, l’histoire d’Herschel Grynszpan m’a cloué à mon clavier nuit et jour. Herschel, mon plus fidèle compagnon occulte, mon fantôme-jumeau, ma mystérieuse perspective. Un appel rayonnant, hier, aujourd’hui, demain, à jamais. Cette ligne, l’écriture. Rien d’autre. Et puis, une scène, un théâtre, là, au bout de la route. Ma terreur, aussi. La scène, je ne saurais dire, trouver les mots... objet d’un autre livre, un jour, pour traduire cette peur physique. François Bon m’a dit, il y a longtemps, ce matin, quand nous nous premenions et croisions la nuit dans les couloirs virtuels de remue. net, il m’a dit des phrases qui ont trouvé cette tache aveugle. Ce choc. Le texte porté sur la scène, qui, une fois dit par l’acteur, se tient là, devant soi, entre le plateau et la salle, qui brille comme un animal écorché, le langage nu, éblouissant, insupportable, dévoilé, le langage sans rien. La mort en sa matière. Et le corps du comédien, juste-là, qui roule devant lui un autre corps, et toute cette matière qui cherche un moyen d’exister. La dernière fois que je suis allé au théâtre, j’ai perdu. Tout. Amnésie aphasique. 3 semaines d’hôpital. Pas possible de rien penser. Blanc. de rien dire. Blanc. Con comme une hache. Dans un lit blanc, dans un cube blanc, parmi des hommes et des femmes en blanc. Rien. Rien en soi ni au-dehors. l’effacement. la neige de Walser, sans neige et sans Walser. Et pourtant, dépouillé, carcasse sans chair ni os ni carcasse, négativité privée du pouvoir de se dire opposée à tout, rien ne manquait. le langage détruit. mais rien ne manquait. La parole, adieu. mais la chaleur, complète. Alors terreur, oui, de retourner dans ces parages. J’étais mort-vivant, pas zombie, comme nous en discutons souvent avec l’ami Sébastien Rongier, pas figure romantique de la ruine, pas masque grimaçant de la nostalgie, avec vers de terre qui lui sortent par les narines, aucun folklore. La nudité, la nudité sans corps mais incarnée. Un silence préservant la parole néantisée. Jamais je ne me suis autant approché de la frontière. Si une fois, lors d’une opération à coeur ouvert... je vous dis ces choses sans me relire, je les posterai sur Facebook sans céder au scrupule, sans écouter cette foutue pudeur qui dit, "pas ici, pas maintenant, réserve-toi pour tes noces, les noces de la littérature"... merde à la prudence. Pas le temps. Non. Pas le temps. Donner. Se lancer. Le torse ouvert pour mon coeur mis à nu, comme dirait l’autre, mon corps qui ne saurait jamais être corps étranger, malgré ce que prétendent certains philosophes, il ne saurait exister de corps étranger. On ne peut rien ajouter ni retirer au corps. On l’ampute, on le brise, on le viole. Ces profanations, je les ai toutes subies. L’amputation extérieure et intérieure, le vital tailladé par le scalpel, cela n’atteint pas. L’amputation est masque de carnaval pour faire frémir ceux qui n’ont pas traversé la rivière, qui ne se sont pas avancés dans l’eau froide jusqu’au torse, les organes génitaux et les tripes dans la gorge, parce que la peur, parce que l’ouvert accessible, et qui sont revenus. je suis revenu. J’ai vu l’autre côté. mais fichue pudeur, une fois encore, dit, "pas ici, pas maintenant"... alors je fais mine de l’écouter. D’accord. Ecrire le livre de ça. On brise les corps, oui, le corps né brisé et jamais recollé, la douleur de la naissance qui se prolonge dans l’âge adulte et qui sera aussi la stupeur de la mort, cela m’a aussi été offert, pas important, et le viol, nul besoin de le raconter, ils ont été nombreux, si fréquents, il y a tant de rage accumulée, si vous saviez, si vous aviez idée, voyez, soutenez le regard des singes de laboratoire, qui se jettent comme se jetait Jacques Dupin, se lancent contre le plexiglas de leur cage à s’ouvrir le crâne, ces macaques, ce sont les enfants qu’on abandonne dans les hôpitaux, par exemple, les enfants de la guerre, toutes les guerres des grandes personnes, cages hermétiques des services de pédiatrie, savez-vous ce qu’on y fabrique la nuit, à coups de tripatouillages, à coups de gosses qui miaulent, savez-vous ce que c’est d’être bouffé vivant avec les membres qui pendent, cloué sur un matelas, des années durant et livré au fauve bicéphale du violeur et de la maladie ? Non, vous ne savez pas. Mais cela est sans importance. je ne relirai pas ce message. Pas un texte. Juste les doigts qui racontent sans la tête. Juste ça. Dire que la terreur se tient au bout du chemin. Et la nécessité d’aller à sa rencontre avec désir, puisque pas de voie latérale, pas de fugue, juste la ligne droite qui conduit à la scène, ligne droite de Lancelot, le plus génial des chevaliers de la Table Ronde, celui qui ne prend pas le temps d’attendre l’histoire, pas même sa propre histoire, celui qui galope à fond de train vers la reine, et qui sera le seul des héros à la posséder. Ce type-là, oui. Lui et personne d’autre. Courir comme une flèche, voler à la scène. Elle s’ouvre pour Monarques en avril 2018. Il y aura deux inconnus pour être leviers, pivots. Propulseurs de langue. deux acteurs. Franck Michaux et Denis Lavant. Ces deux-là. Cadeau. cadeau de qui à qui ? je ne sais pas. Et puis il y aura le court-circuit psychique, l’insurmontable, pour moi. Il y aura la scène qui me prendra tout. On se jette disait l’ami Dupin, il y a ce choc, dit l’ami Bon, cette parole nue, irregardable. Il y aura tout ça. Alors il faudra aussi qu’il y ait vous. Que vous soyez tous là. je vous le demande. venez. ne me laissez pas avec la blancheur.

LES MOTS-CLÉS :

François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 1er octobre 2017 et dernière modification le 25 octobre 2017
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