ce n’est pas moi, c’est Pennequin

conversation imaginaire sur pulsion vraie


C’était une discussion avec Charles Pennequin.

Pennequin, quand il conduit, se filme dans son téléphone portable, et ce qu’il dit devient poème sonore et visuel : une performance de poésie, en somme, enfermée dans le petit doigt électronique mais on le sait tous, ce qui différencie notamment le matériau numérique de l’œuvre ancienne, c’est qu’il acquiert son statut par la circulation où on le lance, ce que Pennequin fait par Internet. On va sur son site, on peut le voir, conduisant, dire un texte pour le téléphone portable qui le filme.

On pourrait rétorquer que ce n’est guère prudent, étant lui-même en circulation. Mais Pennequin doit le savoir, ayant lui-même été gendarme. Et après tout on s’en fiche : les perceptions sont différentes si on est soi-même en translation rapide, le rythme des mots et phrases qui naissent est différent si nous sommes transportés parmi les signes du monde. Moi aussi, quand je conduis, j’ai près de moi un carnet ou un bloc pour ces phrases qui viennent. Pendant un temps, il m’est arrivé, pour de longues routes, de laisser allumé l’ordinateur portable sur le siège passager et de taper d’une main en gros caractères les phrases qui me venaient. Mais j’ai arrêté, c’est quand même dangereux.

J’ai connu d’abord à Karlsruhe, où elle dirigeait l’Institut Français, puis à Leipzig où, dans la première année de réunification, elle mettait en place un Institut similaire, Claudine D... : elle n’avait pas la vie facile, à Leipzig, l’Allemagne de l’Est encore désorganisée. On lui avait attribué une chambre dans une maison de retraite, carrément, et je ne sais même pas si elle avait une douche pour elle seule. Alors le vendredi soir elle revenait à Karlsruhe où elle avait provisoirement gardé son appartement, c’est quatre heures d’autoroute, je lui avais demandé : — Mais tu supportes un voyage si long, si souvent ? — Je lis, m’avait-elle répondu, et que c’était en conduisant ne la tracassait pas plus.

C’est étrange, la capacité qu’on a de penser en voiture, d’entretenir une sorte d’illusion vague, qu’on développe lentement. On laisse une intuition grandir. Elle se mêle à la variation continue du bruit, des images. Au bout d’un moment, on ne pense plus vraiment. Je m’arrête régulièrement dans ces haltes au meuble normalisé, m’assoit à une table avec un café, et si j’ai à écrire, j’écris. Mais le plus souvent, j’essaye de mémoriser ces phrases, ces images. Je les reprends à froid, plus tard. On peut avoir une sorte de carnet mental, où accumuler des figures, si ces figures ont besoin de distance, de flou.

La nuit dernière, j’avais de longs entretiens en rêve avec Charles Pennequin au sujet de cette pratique. J’ai mal dormi, et chaque phase du mauvais sommeil me ramenait à cette maison, qu’au jour je ne peux situer, où je me trouvais avec Pennequin, un de ses enfants (de rêve, pas réel) et nous discutions. Il me reste de très précis les yeux de Charles Pennequin, mais cela c’est facile : pour qui le connaît, il a ces yeux d’un vert très clair et mouillés qu’on associe souvent aux personnes habitées, ou médiumniques, ceux qui pratiquent l’hypnose, ou la guérison populaire. En Vendée j’en ai connu de près, et j’ai su dès ma première rencontre que Pennequin était de leur tribu.

Sur les films qu’enregistre Charles Pennequin dans sa voiture, on entend le moteur, le roulement, on voit derrière son visage le flou du paysage se défaire. Il y a forcément une limite, un passage à la limite, sur ce qu’on peut improviser dans ces conditions : un usage brut des mots, qui pourtant nous enseignera encore une des caves de la langue. On n’a rien sans convoquer sur soi-même l’excès, et vive Internet qui nous permet de partager cela aussi. Est-ce un morceau d’intime de la vie de Charles Pennequin, ou bien est-ce que nous inventons autre chose à pouvoir ainsi mettre en circulation ce qu’il nous faut être seul, et en situation excessive, pour atteindre ? Je ne sais trop si ce que je lui expliquais ressemblait à cela.

En fait, j’essayais, moi aussi. Mais ce n’est pas si facile : il faut savoir quoi dire. Je roulais en voiture, ou simplement je marchais dans une rue, et j’avais réglé mon téléphone portable pour enregistrer ce petit bout de film, où on improvise des mots. Seulement, moi ça ne marchait pas. Ce n’est pas mon truc, je disais à Pennequin. J’ai encore, là des heures après mon réveil, un des textes que j’avais enregistrés de cette façon. C’était un développement sur les mots : époque intelligence six, je répétais plusieurs fois ces trois mots, dits de façon nettement désarticulée, et puis il y avait une autre phrase, du genre pensée roule et heurte / bille sur céramique / dures les surfaces lisses du monde. Pennequin me disait d’un ton un peu protecteur que ce n’était pas si mal, que je pouvais continuer, devrais insister : — Moi je sens ça pas trop, je lui disais.

En fait, avec Pennequin, on partage certainement admiration pour Anachronisme, de Christophe Tarkos, livre immense, inépuisable. Je tenais des discours à Pennequin, je lui disais que dans son travail (c’est vrai) il y a vraiment des séquences qui me sont importantes, que je saurais commenter, reprendre. Elles ont à voir avec une quête précise du sens, des figures du monde. Je m’embrouillais aussi pour lui dire que d’autres aspects de son travail, lorsqu’ils exploitent plus directement sa façon sonore de les générer, de les dire, me laissaient plus à distance, mais là je ne m’en tirais pas. Ça se mélange très vite, dans la mémoire que j’ai de cette suite de rêves (j’avais la veille conduit longtemps), avec la fabrique du code pour insérer ces petits films avec voix haute sur mon site Internet : je revois très clairement le suffixe .3gp qui signe ces films exportés via la fonction Bluetooth du téléphone, et que Pennequin me montrait que je n’étais pas forcé d’y montrer ma figure, ça pouvait être simplement la main, ou un détail, un balayage, ou cette route, devant soi, infinie, permanente.

J’ai ressassé ça toute cette journée : est-ce que je dois me mettre à enregistrer des bribes de film avec mots sur mon téléphone portable ? Est-ce que c’est ma voie, vraiment ? Je n’ai pas essayé. — Je déteste de plus en plus tous ces machins de plastique, je disais à Pennequin. — Tu verras, tu verras, il me répondait. Des choses comme ça, c’était, ce rêve, pas plus...

Charles Pennequin photographié par François Bon © 2006
quelques performances filmées sur téléphone portable par Charles Pennequin en juin 2006 :
- http://charlespennequin.chez-alice.fr/01lamachine.3gp

- http://charlespennequin.chez-alice.fr/02nego.3gp

- http://charlespennequin.chez-alice.fr/03mort.3gp

- voir les archives de son site pour plus.

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1ère mise en ligne et dernière modification le 27 juillet 2006
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