99 | la scène est à Buthrot (Racine en Albanie)

tags : Albanie, Saranda, Butrint, 2004, Claude Degliame, Ismaïl Kadaré

un lieu au hasard

Ce texte est un fragment d’un travail en cours, amorcé le 20 décembre 2020 et non destiné à publication hors site (pour l’instant).

Le principe est d’aller par une phrase par lieu précis de remémoration, et d’établir la dominante sur la description même, si lacunaire qu’elle soit, du lieu — donc public, puisque bar, bistrot, resto — de la remémoration.

La rédaction ni la publication ne sont chronologiques, restent principalement textuelles, et la proposition de lecture s’appuie principalement sur la navigation par mots-clés depuis la page des index lieux, noms, dates.

Point régulier sur l’avancée de ce chantier dans le journal #Patreon.

 

99 | la scène est à Buthrot (Racine en Albanie)


Est-ce que des souvenirs comme ça chacun n’en a pas alors quel intérêt de les déplier ta vie aurait pu se faire autrement, d’autres routes, d’autres villes, d’autres étés et pourtant ce midi-là tu t’en souviens mais tu t’en souviens comme d’une couleur jaune d’un vague fond de musique à teneur folklorique, qu’on devait être une quarantaine dans la salle toutes vitres et portes ouvertes, de la végétation au-delà mais ce que tu avais pu disposer dans ton assiette alors là plus aucun souvenir donc ce jour et ce lieu n’auraient pas droit de cité dans ce projet pourtant tu le revois à plus de quinze ans de distance aussi net, les situations où bien forcé de se ravaler soi-même au rang de touriste, dans un circuit organisé de tourisme et ça à la journée, bateau, bus et repas compris, on aurait comment pourtant pu accéder à Butrint dans l’incipit de l’Andromaque de Racine il y a cette phrase qui toujours fait passer d’un monde à l’autre (quel autre : un monde intérieur, un monde qui n’appartient qu’aux livres, un monde qui n’appartient qu’à Racine, encore qu’une fois mais une seule fois dans toute ma vie j’ai pu voir Racine au théâtre mais est-ce que c’était ça, cette fille seule dans ce que je me souviens être un grand entresol de béton avec des piliers dont elle jouait, redonnant tout Phèdre en monologue, Claude Dégliame probablement 1980 et toujours tu te souviens du nom et du moment, et que par les soupirails (j’insiste : ni lucarnes ni pluriel en -aux) qui éclairaient du dehors le soir était lentement venu passant de l’incendie éphémère des rouges à la presque obscurité tout à la fin) : la scène est à Buthrot, partis donc de Corfou, port de Corfou au matin, le bateau sur la nappe bleue immobile, la côte qui s’éloigne tandis qu’une autre grandit lentement plus loin, l’arrivée au port de Saranda cette impression de couleurs emboîtées juxtaposées superposées ces villes en amphithéâtre posées droit et de loin comme à la verticale sur la Méditerranée immobile, le bus nous emmenait directement et c’était quand même pas loin d’une heure, des virages, une route étroite, ces maisons comme en Grèce commencées mais jamais finies, les aperçus vertigineux de la mer au-dessous, l’impression que jamais ce bus qui penchait à chaque virage, grondant et fumant, fabrication soviétique certainement, ne pourrait croiser les camions surchargés déboulant d’en face et finalement on y était à Butrint, on descendait ébloui sur ce parking, une rivière large et immobile, un bac de passeur qu’on ne prendrait pas, sur une photo que j’ai prise à cet endroit sur l’autre rive ou plutôt une île du vieil estuaire une Mobylette dressée comme une statue et à côté une silhouette à contrejour : un type immobile pêche à la ligne, près du passeur une cahute qui vend des boissons mais on rentre dans le monde des ruines, on déambule chez Andromaque même, on s’assoit sur les gradins du vieux théâtre, par endroits des zones non fouillées vous laissent emprunter des bribes d’escaliers, des replis de ruelle et ce ne sont plus des ruines mais le temps même qu’on arpente, en d’autres endroits une fortification droit dressée face à la rivière brune ou presque noir sous la violence du ciel, presque étale, contemple les montagnes d’en face, la Grèce d’où plus rien ne menace – j’ai fait des photos bien sûr mais toutes surexposées, ce serait aujourd’hui je ne m’y prendrais plus de cette façon mais c’est comme ça –-, je gambergeais à un film qui serait jouer Andromaque là in situ dans les ruines, les vieux escaliers mités et les fortifications fières, le film serait la pièce et le making-of je crois même en avoir fait un billet de blog et à l’époque on aurait pu y croire à un projet pareil sinon que personne ne se souvenait de Butrôt qui maintenant s’appelait Butrint, deux heures de noyade à force de temps, d’architectures et de lumière, ou cette impression de n’en pas avoir vu la moitié c’était déjà rejoindre le bus, s’empaffer à moitié puisque autant valait sommeiller que se refaire des frayeurs et c’est là qu’à Saranda, de retour à Saranda on nous avait mené dans cette salle de restaurant réservée aux passagers du bus, le voyage d’une journée Corfou-Albanie c’était repas compris, ou même tout compris, de toute façon on n’aurait pas pu changer de monnaie (quelques gamins qui nous apostropheraient dans les rues de la vieille ville un peu plus tard : Euros, euros ?), c’était un visa provisoire mais ça aussi pour l’Albanie une bonne affaire et depuis le bus on avait bien vu le cap, entre Saranda et Butrint, où le Club Med’ voulait établir une de ses enclaves à fêtes et vacances pas pour nous non merci, une fragilité des temps, une bascule des temps et pas possible rien regretter bien sûr de ce qui finissait : on avait eu deux heures à déambuler dans les rues vides parce que le hasard nous avait menés là un dimanche puis bateau retour, longeant un moment la côte Butrint devinée, Butrint aperçue, Buthrot adieu, Saranda la verticale dépliant d’un seul coup toute l’histoire de l’Albanie et les semaines et mois suivants c’est tout Kadaré qu’on relirait.

 

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1ère mise en ligne et dernière modification le 25 janvier 2022
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