poètes à tous les étages, les coulisses

de comment convoquer les morts et d’une tartine de fromage, avec invocation par Jean-Pierre Verheggen


Après la répétition d’hier, convoqués à nouveau aujourd’hui 14h par Claude Guerre pour mise en place. Vers 16h, on a commencé de voir la neige tomber, et Paris devenir tout silencieux. Vers 20h, il n’y avait plus de bus ni de taxi, peu de voitures. Et malgré cela, du RER au théâtre de la Cité Internationale, les têtes encapuchonnées qui se risquaient sur le sol glissant, puis investissaient les trois salles...

Jean-Pierre Siméon est là bien sûr, avec Maryse Pierson et l’équipe du Printemps des Poètes. Pendant tout le mois de mars, Jean-Pierre est entièrement requis pour une manifestation dont sans doute, quand il l’a fondée, il n’imaginait pas le développement.

Nous, on est dans la loge au-dessus du plateau, c’est l’occasion d’en apprendre les uns sur les autres. On parle, on a travaillé, on est prêt. Daniel Znyk raconte comment, avant d’entrer en scène, il se met dix minutes en sommeil : dans sa loge de la Comédie Française, il a même amené avec lui un "matelas de corde". Il se concentre. Serge Pey a une autre façon de se concentrer : il a sorti son Laguiole de sa poche et mange une tartine de fromage. Croyez que je ne me moque pas. Je l’ai vu travailler, répéter, cet après-midi, en haut réglant pour sa lecture les micros sur le bruit de l’eau agitée dans un seau qu’il emportera avec lui lecture faite, en bas sonnant au pied ses "grelots de chèvre" et un des bâtons de pluie... Il répète seul, des heures, et le moment venu, il assure. Et la complicité avec Jean-Pierre Verheggen n’est pas feinte (pour moi non plus, d’ailleurs, avec l’un, l’autre, et les deux).

Gestuelle de l’acteur en lecture. Je n’avais jamais travaillé avec Alain Fromager,
mais, hors Claude Guerre qui nous rassemble aujourd’hui, on a en partage de travail et d’amitié Jean-Louis Martinelli et Jacques Rebotier : alors évidemment que le chemin et le partage se font vite, et surtout lorsqu’on se risquera ensemble dans Jean du Temps, un des personnages du Vous qui habitez le temps de Novarina.

En bas, dans la grande cave, les grapheurs ouvent le bal par un gigantesque et provocateur Votez Rimbaud, c’est de bon augure. Ils ne cesseront pas, dans les bruits d’arrachage de papier, ou promenant en banderole le nom de l’auteur qu’on lit, ou telle phrase du texte, ou directement sur la longue table comme là, Cécile Garcia-Fogel lisant Rodrigo Garcia. Tout en haut, dans la "resserre", Zéno Bianu se prépare. Dans le noir complet, à peine une lueur orangée pour éclairer son texte, il lit les textes de poètes morts, Breton, Apollinaire, dont on dispose pourtant de l’empreinte vocale. En les lisant, il les convoque, on les entend...

Au bout du compte, j’allais bien timidement à cette édition, même en faisant bien sûr confiance à Claude Guerre. Moi je ne suis pas "poète". Je lis plus de poésie que de fiction, certainement. Mais je ne sais pas en parler : dans mon cours aux Beaux-Arts, je m’y risquerai peu, même si j’espère que la "poétique" en tant que notion centrale de la langue sera très présente, et je ne sais pas tenir fil de parole sur ce que Blanchot désigne : "l’écriture comme expérience". Dans les pages que j’avais proposées à Claude, il en a retenu de nombreuses, qui n’appartiennent pas à la poésie. Perec, Koltes, un texte en prose Francis Ponge... Mais on a aussi lu une recette de cuisine époustouflante de Brillat-Savarin, et Jacques Darras dansait sa bicyclette en flamand... Alors peut-être que cet écart nous rendait plus perceptible encore cette spécificité du poème sous la langue, du poème dans la langue ?

Tout à la fin, on a lu tous ensemble un texte de Jean-Pierre Verheggen : une longue liste de morts, ceux de la poésie même. Et dans cette liste, une telle rage de vivre... (je l’emprunte ci-dessous) : honneur à Verheggen de s’être risqué là, de l’avoir dit...


Sans oublier, dans cette tourmente,

Lucrèce tranchant dans son vif ;

Drieu bourré de somnifères ;

Vian terrassé par une crise cardiaque ;

Molière trahi par son Malade imaginaire ;

Mishima et Kawabata se faisant hara-kiri ;

Pessoa pris en flagrant de litres ;

Heredia entrant dans son dernier coma diabétique ;

Cravan dérivant au large du Mexique ;

Empédocle précipité dans un volcan ;

Montherlant se mettant aux abonnés absents ;

Ginsberg le pancréas en loques ;

Desnos et MaxJacob exterminés par les nazis ;

Blok et Khlebnikov lessivés par le régime soviétique ;

Frédérique accomplissant l’acte fatidique ;

La Fontaine corseté entre haire et cilice ;

Maupassant halluciné, syphilitique ;

Roussel sursaturé de barbituriques ;

Lecomte speedé tétanisé ;

Flaubert épileptique ;

Daumal tuberculo-mystique ;

Baillon déjanté, pétant les plombs ;

Breton suffoquant à Lariboisière ;

Podolski marchant dans les airs ;

Vuarnet défiant les oiseaux ;

Verlaine, poivrot, étendu sur le carreau ;

D’Annunzio encombré d’un caillot au cerveau ;

Richaud disant merde à Richaud ;

Cyrano le crâne fracassé par une poutre ;

Plath fichant sa tête dans la gazinière ;

Péguy, Pergaud rétamés à la guerre ;

Alain-Fournier tombé dans la même souricière ;

Apollinaire piégé par une grippe meurtrière ;

Virginia Woolf s’enfonçant, lestée, dans la rivière ;

Proust asthmatique ;

Baudelaire hémiplégique et aphasique ;

Audiberti traînant son cancer aux tripes ;

Perros soliloquant par son ardoise magique ;

Oscar Wilde gommé par une méningite ;

Gary se débarrassant définitivement d’Ajar ;

Barthes et Folain happés par des chauffards ;

Milton podagre ;

Genet crevant tout seul loin de Lachare ;

Rigaut en faisant plus qu’un art, un chef-d’œuvre ;

Fritz Zorn appelant la camarde de tous ses vœux ;

Maurice Roche la prenant à son propre jeu ;

Duras écrivant simplement que c’est tout ;

Duprey se passant la corde au cou ;

Salabreuil poussé à bout, inespérant de tout ;

Gauvreau se défenestrant à Montréal ;

Nerval pendu dans une ruelle ;

Gogol affaibli réclamant une échelle ;

Maïakovski se faisant sauter la cervelle ;

Nietzsche hébété, gaga, dans son nirvana ;

Gide gâteux, rappelé à Dieu ;

Pansaers les testicules en feu ;

Kafka à bout de souffle ;

Prévert court d’haleine ;

Schiller ou Tchekhov ne valant guère mieux ;

Racine taraudé par un abcès au foie ;

Pierre Louys surgonflé par l’emphysème ;

Essenine s’ouvrant les veines ;

Faulkner désarçonné de cheval à Byhalia ;

Camus scratché dans sa Facell Vega ;

Nimier enferraillé dans sa bagnole anglaise ;

Lucien rejoignant ses morts adpatres ;

Topor moins inextinguible que son rire ;

Sophocle mourant en mangeant du raisin ;

Malherbe consumé de chagrin ;

Guattari bien décidé à en finir ;

Voltaire épuisé ;

Scott surmené ;

Joyce l’intestin perforé ;

Morrison overdosé ;

Musset usé par ses excès ;

Ronsard désenchanté ;

Kerouac ivre d’alcool et d’amphétamine ;

Neal Cassady forçant sur la même bibine ;

Bousquet alité, shooté à la morphine ;

Deleuze en ayant plus qu’assez ;

Zola axphyxié par son feu de cheminée ;

Pasolini piétiné par de petites frappes ;

Villon disparaissant sans laisser de traces ;

Socrate buvant la ciguë jusqu’à la lie ;

Colette rabougrie par l’arthrose ;

Hugo en apothéose sur le char des pauvres ;

Lautréamont rattrapé par une épidémie ;

Achille Chavée les bronches en charpies ;

Jean-Pierre Verheggen


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 4 mars 2005
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Messages

  • Excellente la litanie de la sainte famille, à la sauce Verheggen.

    • Je ne sais plus qui, récemment sur un blog, se méfiait du lien trop facile entre pathologie (souffrance) et création... Au moins, Vergheggen n’y va pas avec le dos du scalpel... Il nous découpe des portraits qui pourraient interesser tout épidémiologiste en mal d’inspiration pour une thèse remarquée par la confrérie d’Hippocrate. Mais je trouve particulièrement "sain" de mettre en exergue ces réalités biographiques. Elles montrent que toute oeuvre procède d’un prodigieux face à face entre Eros et Thanatos.Ainsi listé, cela n’a rien de dramatique et on peut aussi tout reprendre à la légère, comme une manière de respect paradoxal.