Robert Walser | écrivain en chambre

chaque semaine, une page singulière de littérature

note du dimanche 7 février
Echange sur twitter après article de Nicole Caligaris sur Bartleby : Bartleby est-il un texte qu’aurait pu écrire Kafka ? Notre fascination est sans doute la même. Mais les personnages de Kafka, à l’opposé de Bartleby, jamais ne sont immobiles, et d’autre part sont tous immergés dans la radicalité d’un faire – c’est la séparation de ce faire et du contexte qui produit la fiction (tiens, je m-pense à La trappe). Simon Brousseau m’oppose Ein Hungerkunstler, artiste de la faim, champion de jeûne, un de mes préférés de Kafka. Il est immobile, c’est vrai, couché dans sa cage : mais son jeûne poussé à l’extrême est bien une performance appliquée, et pas le I would prefer not to de Bartleby ? Et de là à évoquer l’importance pour Kafka de Robert Walser : ce qui nous semble infranchissable dans l’invention fantastique résultant en partie de micro-déplacements que nous-mêmes redécouvrons bien après... D’où replacer en Une ce texte de Walser traduit par Marion Graf dans Vie de poète, prose ultra-courte, proses publiées dès qu’écrites – rien de neuf dans le travail d’écriture que nous propose Internet, de ce point de vue. Une jonction entre Bartleby et Le champion de jeûne ? Ou racine commune de l’écriture comme désobéissance radicale ?

Note du 1er octobre 2006
Vient de paraître chez Zoé : Vie de poète, de Robert Walser, traduction Marion Graf, après l’indispensable Le territoire du crayon, proses des microgrammes. Prendre connaissance de l’ensemble du travail de traduction et réflexion autour dde Robert Walser mené par Marion Graf et Peter Utz chez Zoé : un atelier contemporain de première importance.

On commence juste à s’aviser que la prose courte (non pas le poème en prose, mais la narration brève ou ultra brève) dispose aussi de son histoire, d’une esthétique précisément formulée. On pourrait croire, on l’a dit souvent, que les fragments du Journal ou des Cahiers de Kafka étaient des pièces inachevées, par sa contrainte d’écriture quotidienne. Mais Robert Walser, Kafka en parle comme d’une influence pour lui des plus centrales, et idem Walter Benjamin. Même aujourd’hui, on connaît Walser principalement par les trois romans (et qui sont de fiers ouvrages) publiés au début de sa vie, mais bien moins par ses quinze ans de pratique exclusive, décidée, continue, de la prose narrative ultra brève. Peut-être certains ont-ils déjà deviné de qui je parle. Message pour la traductrice, si par hasard elle passe sur cette page : je prends par ci par là quelques (rares) libertés par rapport à la traduction, en essayant d’aller plus près de ce que j’entends de la voix — c’est en amitié et dialogue, comme Tramelan, n’est-ce pas ? Et je dédie donc cette page à MG et DHP : merci pour cet infini cadeau... Le texte est de 1917 (55 pages manuscrites, 25 proses), et attendait depuis lors sa traduction...

 

Robert Walser : pièce en chambre


 

Je connais un écrivain qui, après s’être évertué vainement pendant plusieurs semaines à trouver un sujet d’intérêt, finit par avoir l’idée plaisante d’entreprendre un voyage exploratoire sous son lit.

Expédition téméraire et périlleuse, mais dont le réultat fut cependant, ainsi que n’importe qui eût pu le lui prédire en le voyant faire, égal à zéro.

Désappointé et découragé, cet aventurier dut se relever du parquet sur lequel il s’était jeté, non sans le regret plutôt cuisant de n’avoir ramassé aucun sujet de texte convenable ou digne de ce nom.

« Que faire, à présent, et comment diable assurer mon maigre et frugal pain quotidien ? » se demandait-il, mangé d’inquiétude et d’appréhension.

Et comme il se creusait la tête pour trouver une issue aux ténèbres mentales qui l’assaillaient, il découvrit soudain juste sous son nez un spectacle singulier, mais alors si captivant que de sa vie il n’eût jamais osé rêver pareil bonheur.

C’était là, sur la cloison grise et noire, tachée de moisie, que pointait un clou vieux et rouillé, auquel était accroché un parapluie.

« Qu’est-ce que je vois », il s’écria d’une voix sonore, joyeux comme il l’était, l’écrivain. « Mais c’est incroyable : par l’immoralité de mon âme, j’ai déniché le thème le plus beau et le plus profond. »

Sans réfléchir une minute de plus, ni prendre le tempe de fourrager dans sa tignasse comme il aimait tant le faire au moment de se mettre au travail, il alla droit à sa table, prit sa plume, et griffonna plein d’ardeur, très vite, ce qui suit :

« J’ai vu une chose inouïe, une chose, à sa manière, magnifique.

Je n’ai pas eu à chercher loin. La pièce se jouait tout près.

J’étais dans ma chambre, plongé dans mes pensées. Tout d’un coup, j’ai aperçu quelque chose de rassasié de jours.

C’était un vieux clou fatigué, déjà presque à moitié tombé de son trou, qui ne le retenait pas bien, et à ce clou pendait un parapluie vieux et usé, presque aussi vieux.

De voir une vieillerie minable cramponnée à une autre vieillerie minable, de voir et d’observer une caducité accrochée à une autre caducité, comme deux mendiants qui, prêts à mourir d’une minute à l’autre, s’étreignent dans la rue glacée et sans espoir, avant de tomber étroitement enlacés.

De voir comment un faible dans sa faiblesse soutient un autre faible avant de s’effondrer lui-même dans son épuisement total, de voir ce malheureux, dans son malheur pitoyable, offrir encore à l’autre malheureux son soutien dérisoire, ne fût-ce que jusqu’à son propre et complet effondrement : voilà qui m’a ému, voilà qui m’a bouleversé, et j’ai immédiatement voulu le noter ici. »

L’écrivain s’arrêta. Pendant qu’il écrivait, sa main s’était raidie de froid : car il n’avait pas de quoi chauffer sa chambre.

Dehors, un vent glacé de décembre balayait la ville. Notre écrivain considéra longuement, mécaniquement, ce qu’il venait d’écrire, appuya sa tête sur sa main, et soupira.

 

Robert Walser, traduction Marion Graf © éditions Zoé


© François Bon _ 7 février 2010


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|beautés singulières & pages remarquables|

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